Faites place !

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Étudiante pour l'obtention d'un Brevet des Métiers d'Art en Reliure et Dorure. Travaille dans un fast-food pour payer mes études. Écrivaine par passion  [+]

À la bourre. Encore. Avant elle n'était jamais en retard, réglée comme une montre suisse. Elle s'était relâchée. Grandement.

Elle monta dans le métro bondé et chercha des yeux une place pour y poser son esprit crevé d'avance. Rien.

Elle prit son mal en patience et descendit une dizaine de stations plus loin, près de la butte aux cailles. Là, elle courut pour entrer à l'heure au lycée, mais comme d'habitude, il n'y avait personne devant la porte. Elle entra très rapidement et entama une journée de cours.

Elle faisait de la reliure et de la dorure de livre. Métier d'art oublié et sous-estimé, elle aimait beaucoup ce qu'elle faisait. Créer quelque chose de ses mains est particulièrement gratifiant, elle qui pensait jusque là, n'être douée que pour être là. Être présente.

Bizarrement être présente quelque part ne lui a jamais fourni de place pour autant, pensait Olena en rentrant dans le métro pour aller travailler après sa journée de cours. Longtemps avant d'arriver à Paris déjà, elle questionna la place qu'elle occupait dans le monde. Elle était arrivée dans une famille qui n'en fut jamais une, avec un père alcoolique et une mère quasiment sur le départ. Un mariage quelques temps après sa naissance, un divorce quelques mois après le mariage.

Olena était déjà en trop, elle le sentait bien. Un jour sa mère lui raconta qu'à sa naissance elle souriait tout le temps, à tel point qu'elle faillit s'appeler Grâce. Heureusement que ce ne fut pas le cas, ses parents auraient eu l'air con en voyant depuis combien d'années leur fille tirait la gueule.

Pourtant, elle était là maintenant, pas le choix, il fallait gérer la petite.

Cadette de sa famille, et cadette de l'histoire de la famille.

Elle était la dernière née, comme sa mère le fut avant elle, mère qui avait eu une relation désastreuse avec sa propre mère, qui elle même eut une relation pourrie avec la sienne, etc, etc. La mère dans la famille est une entité qui n'a pas souvent eu l'air d'une mère. Ce n'est certes pas un reproche. Un constat seulement. Sans rancoeur.

La mère d'Olena était fumeuse et elle ne s'était pas arrêtée lorsqu'elle la portait en elle. « Porter en soi ». Olena avait du mal à l'admettre, mais elle n'avait jamais eu l'impression que cette femme l'avait porté. Et pourtant elle adorait sa mère.

Ce refus d'arrêter de se bouffer la santé alors qu'elle allait lui donner la vie, Olena l'avait très mal vécu. Elle l'avait su tôt, à six ou sept ans, lorsque sa mère rentra dans un de ses discours sur la vérité et le mérite. Et elle s'était alors demandé pourquoi sa mère n'avait pas essayé de faire en sorte qu'elle naisse dans de bonnes conditions. Elle avait l'impression qu'elle n'avait pas voulu se battre pour elle, même pas essayé.

Ce fut la première fois qu'elle se demanda où était sa place. C'est vrai quoi, sa mère n'avait même pas préparé le terrain pour qu'elle arrive, elle lui avait dit que, comme sa soeur, elle fut un accident, et elle lui avoua aussi, plusieurs fois, qu'elle était très malheureuse lorsqu'elle était enceinte, elle lui dît clairement qu'à cette époque, elle avait des pensées quasiment suicidaires ou tout du moins très sombres. Olena était arrivée à un mauvais moment.

Au décès de son père, Olena était déjà seule. Pas d'amis, exceptée Lucie, qu'elle perdit de vue l'année suivante, et pas de place. À l'école se dessinait déjà des « bandes » d'amis, même à huit ou neuf ans, la bêtise à besoin d'un public pour s'exhiber.

Olena n'avait pas d'amis, elle commença à jouer dans sa tête.

Cette solitude ne l'avait jamais lâché. C'est la seule qui jusque là avait tenu ses promesses. Elle la cultiva comme on cultive un jardin merveilleux, elle y enfouit tout un tas de rêves, de souhaits idiots et enfantins, elle y parqua ses questions les plus existentielles, ses réflexions sur ce qu'elle voyait, ses échecs qu'elle transformait en réussites. Olena mit toute son âme dans sa solitude.

Elle n'avait que cela de toute façon. Sa mère bossait tout le temps et quand elle ne bossait pas, elle était trop fatiguée pour s'occuper de ses filles. C'est ingrat de dire ça. Mais c'est vrai. Elle même le leur a dit un nombre incalculable de fois. « Vous vous êtes élevées toutes seules ». Merci du cadeau, comment on fait pour s'élever soi même à huit ans ? On essaye.

Sa soeur et elle étaient très différentes, elles ne s'entendaient pas et ne jouaient quasiment jamais ensemble.

Olena ne jouait pas. Elle vivait ses rêves.

C'est à cet âge là qu'elle se parla à elle même pour la première fois.

Un jour, à neuf ans environ elle voulut tester sa place et son importance au sein de cette colocation qu'elle subissait avec sa mère et sa soeur car après tout, elles étaient de la même famille.

Comme beaucoup d'enfants ont du le faire, elle écrivit avec un feutre rouge sur morceau de papier « je pars, je ne reviendrai plus jamais », déposa la feuille sur la table à manger de la cuisine, où tout le monde pouvait la voir, et elle alla se cacher sous le lit. Elle attendit une bonne heure, voire plus. Elle sortit en se demandant pourquoi personne n'était venue la chercher, pourquoi personne n'avait même pris cinq minutes pour voir si elle était effectivement partie.

Sa mère dans la salle à manger la regarda sans dire un mot, Olena prit son bout de papier et retourna dans sa chambre. Elle réitéra l'expérience plusieurs fois. Jamais sa mère ne vint la chercher, jamais quiconque ne lui parla de ces petits bouts de papier qui hurlaient la solitude d'une enfant qui souffrait dans son coin. Elle comprit qu'elle était un poids. Lourd, duquel on ne se défait pas. Un poids avec lequel il fallait composer.

Cette année là, sa mère oublia d'aller la chercher à la kermesse de l'école. À dix huit heures passées, sa prof se décida à la ramener chez elle. Elle n'avait que neuf ans après tout. Olena s'en voulut terriblement ce jour là. Comment pouvait elle demander une place alors qu'il était clair que personne n'avait prévu de lui en donner une.

Elle arriva chez elle, sa mère sur le canapé s'excusa d'avoir oublié et l'affaire fut réglée. Mais Olena n'oublia jamais. Sa honte d'être présente. Sa honte d'exister et sa honte de n'être que dérangement pour sa mère.

Elle décida qu'elle arrêterait de poser des mots pour dire qu'elle était partie, qu'elle essaierait de se faire le plus petit possible, qu'elle essaierait de ne plus être un tel poids. « Ce n'était qu'une kermesse » se dit elle. « Ça arrive a tous les parents, au moins une fois d'oublier leurs enfants. C'est humain. » Mais c'était bien plus qu'une kermesse. C'était bien plus qu'un simple oubli. Au fur et à mesure qu'elle grandissait, elle prenait conscience de la nécessité d'avoir une place pour ne pas être oubliée de tous.

C'est au collège qu'elle fit un effort particulièrement vain (elle ne le saurait que bien des années plus tard) pour « s'intégrer ». Elle ne s'intégra jamais complètement. Mais elle ne cessait de s'interroger.

Enfermée dans une « bande » qui ne lui correspondait certes pas mais qui lui permettait de ne pas avoir à chercher de vrais amis et donc à fortiori, de s'ouvrir et de faire confiance, quitte à se rendre compte que pour eux non plus elle n'aurait pas de place, elle resta près de ces filles, se laissant marcher sur les pieds comme une victime: si Mélissa lui avait dit « ferme ta gueule et baisse les yeux », elle l'aurait très certainement fait.

Tournée en ridicule, pointée du doigt comme différente, elle avait vu dans sa différence d'avec ce groupe, une place pour elle. Ce fut une erreur.

Elle décida aussi de tenter de rentrer dans le moule, en s'inventant une vie, en racontant des bobards, des inepties et reprenant les modes actuelles: à l'époque, c'était très en vogue d'être une ado mal dans sa peau et qui se mutilait pour oublier son calvaire d'adolescente bourgeoise sur le port de Nice.

Alors Olena mentit là encore, expliquant qu'elle s'était mutilée, allant même jusqu'à dire qu'elle avait attenté à ses jours. Encore un gros mensonge, jamais une telle idée ne lui vint à l'esprit et la seule chose qu'elle en retira à l'avenir, fut la honte de s'être servie d'une douleur que certaines personnes traversaient réellement, pour essayer de se faire des copines, de se faire accepter.

C'est un comble.

Elle vola aussi, de l'argent à un pauvre bougre pendant la crise de 2008, elles lui taxèrent, elle et Mélissa deux cent cinquante euros alors que c'était peut être tout ce qui lui restait pour nourrir ses gosses. Mais quand il s'agissait de se faire bien voir, Olena faisait preuve d'un sens du bien et du mal tout à fait ataxique.

Plus tard, au cours de nombreuses expériences, qu'il s'agisse de drogue ou d'alcool, excès en tout genre, Olena tenta de soigner le trouble anxieux qu'elle traînait depuis déjà sa première quête de place, après la mort de son père. Ce fut là encore, un échec.

Cette absence de place qu'elle avait subi tous les jours de sa vie ne cessa de se reproduire partout et ailleurs: habituée à ne rien dire dans sa famille puisque l'honnêteté et la franchise ne faisaient pas parties des plus grandes vertus de la maison, n'y ayant pas sa place, elle reproduisit longtemps ce comportement.

D'abord avec Mélissa, qui à la fin, décidait carrément de sa vie pour elle.

Elle ne trouva une place, très étrangement, uniquement lorsqu'elle décida de quitter sa ville natale, qui renfermait toutes ses hontes, toutes les fois où elle s'était laissée marcher dessus par ses « amies » faites au collège, toutes les fois où elle mentit pour se donner de l'importance et pour avoir l'air intéressante, toutes les fois où elle tenta d'avoir une place, d'en construire une, tous ses échecs, toutes ses peurs, toutes ces fois où elle vit clairement qu'elle était invisible, fade, toutes ces fois où elle se disait que peut être, sa vie serait comme ça pour toujours.

Elle choisit Paris pour son anonymat. Quitte à être invisible, autant l'être avec les autres.

Ce n'est que là qu'elle put envisager de commencer à travailler cette place, sa place. Le travail fut long et continue encore aujourd'hui.

Toutefois, elle n'est pas guérie pour autant.

La seule histoire d'amour qu'elle vécut dans sa vie fut avec Sophie, une fille rencontrée au boulot. Au début, elle ne voulait pas être avec une fille, elle avait déjà essayé, ça ne lui plaisait pas, et elle voulait essayer d'être avec un homme, juste pour voir (ce que l'on peut comprendre, cela faisait près de vingt deux ans qu'elle se posait la question).

Sophie insista et Olena se laissa prendre au jeu, sincèrement. Elle se rendit vite compte que malgré l'amour qu'elle avait développé pour cette femme, cela ne restait qu'un faire-valoir, un substitut car enfin, elle avait l'impression d'avoir une place, dans son couple.

Quelle ne fut pas la déception lorsqu'elle apprit que Sophie avait été adultère.

Elle s'écrasa tout de même pendant presque trois ans, gardant pour elle ses doutes et ses angoisses, remettant ses intuitions et ses désirs en question, se jugeant égoïste, sachant pertinemment que son amie n'était ni fidèle, ni sincère, mais c'était mieux que rien. Enfin c'était ce qu'elle se disait jusqu'à ses vingt cinq ans.

Comme si elle avait été frappé par la foudre, elle se rendit compte qu'elle n'était plus amoureuse de Sophie, qu'elle voulait d'un homme dans sa vie, avec qui se marier et avoir des gosses, rien de folichon mais quelque chose de vrai et d'honnête, qu'elle voulait retrouver sa liberté qu'elle avait offerte à Sophie, comme si elle tentait de l'acheter, qu'elle voulait se créer sa place à elle, sans le biais des autres.

Cette année là, elle quitta sa compagne, renoua avec une amie oubliée depuis longtemps à cause de ladite compagne, réussît ses examens haut la main, entama une thérapie qu'elle avait délaissé trop rapidement, commença à soigner son trouble anxieux non pas grâce au shit ou à la coke, mais avec anxiolytiques et antidépresseurs, suivant un traitement médical, encadrée par des gens qui étaient là pour l'aider, elle avança sur un projet qui lui tenait à coeur, se remit à l'écriture et commença même un peu de dessin, renoua avec sa grande soeur avec qui elle n'avait jamais eu une relation de soeur en somme, s'intéressa de près à la religion et finit par y trouver quelque chose de bon, de rassurant, une communauté comme elle n'en avait jamais eu autour d'elle.

Bref, le jour de ses vingt cinq ans sonna aussi le glas de son absence de place. Elle comprit que si elle même, ne s'offrait pas cette place qu'elle méritait et qui était à elle, personne ne le ferait.

Ce jour-là, elle décida qu'elle avait une place, et décida qu'il était grand temps de l'occuper.

« -Excusez moi mademoiselle, pourriez vous me laisser votre place s'il vous plait ? Demanda une vieille avec une canne, tremblotante.

-Bien sûr, allez y, prenez ma place. »

Après quoi, elle sortit du métro.
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