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Jerome Aubert

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Qualifié

Un vrai miracle ce matin. Je me suis levé sans trop de douleurs; me suis habillé un peu plus vite qu’à l’accoutumé et bu le peu de lait froid qui restait dans le réfrigérateur. Je n’oubliai pas mes gouttes de Célesten et me retrouvai dans la rue des lavoirs.
A quatre-vingt et un ans, mes douleurs arthrosiques me clouaient souvent toute la matinée au lit en attendant que les doses de cheval d’anti-inflammatoires et de corticostéroïdes fassent leur effet. Et c’était le cas ce samedi matin dix juin deux mille dix-sept. Je projetai d’atteindre la boulangerie des Tilleuls. Tourner à gauche au bout de la rue des lavoirs, acheter un petit croissant à l’angle de la rue, puis prendre sur la droite et rejoindre la place de la mairie. Enfin, m’installer à une table au petit bar de la Place ou le propriétaire Samir se précipiterait vers moi le sourire aux lèvres. Il ne manquerait pas de me remettre le journal local. Trois semaines. Trois semaines, bloqué à la maison à cause de ces maudits genoux arthritiques et ces douleurs intenses qui me tenaient éveillé pendant des nuits entières. Alors, ce Samedi matin, parcourant les cent mètres lentement mais avec assurance, une main ferme sur ma canne en bois d’acacia, je profitai de chaque mètre gagné, de chaque bouffée d’oxygène. C’était mon Himalaya, ma Diagonale des Fous, mon marathon. Je souriais. L’oxygène, « le meilleur de tous les antidépresseurs » clamait mon médecin, en rajoutant avec une bonne dose de réalisme et une pointe d’humour « mais ce n’est pas ce qui vous rendra la mobilité de vos vingt ans, Charles ! ».
Samir, il suffisait de croiser son regard et ses yeux noirs étincelants pour s’imaginer debout dans les herbes hautes des plaines du Moyen-Atlas.
— Alors, vous allez voter pour les législatives Charles ? pour la République en Marche, hein ?!
Elle est bien bonne celle-là ! La République en Marche ! Et moi, les genoux coincés, parcourant mes cents mètres avec grande peine. Oui, je troquerai bien mon immobilité pour la République en Marche. Sénilité pour Jeunisme.
Installé confortablement à ma table sous un soleil radieux, Samir m’apporta mon café noir et le Dauphiné local. Un couple de pigeons s’émancipait dans les eaux d’un vieux lavoir. Transformé en jolie fontaine, on pouvait lire gravé en petits caractères gothiques sur le muret de granit « Lavoir du XVIIe siècle restauré par le Cercle des Amis des Lavoirs ». Quelques touristes matinaux planifiaient leur journée, les cartes de randonnée déployées sur les tables disposées sur la terrasse ombragée du bar.
A mon âge avancé, on lit le journal local tous les matins quand la vue le permet encore. On parcourt très vite la première page et les suivantes et l’on s’attarde sur les nouvelles nécrologiques et les faits divers. Deux vieux du Cercle des Amis des lavoirs décédés cette semaine. Quatre-vingt-neuf ans et quatre-vingt-quatorze ans. Pas mal. Ça me donnait encore cinq à dix ans de perspective. A voir si la République en Marche trouverait le remède miracle pour l’arthrose. En avant, marche !
Mon attention se porta sur la rubrique « Faits Divers ». Un accident de la route comme tant d’autres. Dans un petit village à cinquante kilomètres d’ici dans le nord du département. Voiture contre cycliste. Un mort. Pas d’excès de vitesse. Pas d’alcool dans le sang ni chez le conducteur, ni chez le cycliste d’après les vérifications faites par la gendarmerie. Mon pouls et mon souffle s’accélérèrent subitement. Le pauvre défunt était un vieillard, quatre-vingt-un ans (comme moi !), borgne. Pas d’œil gauche. Le puissant 4X4 était arrivé sur la gauche du cycliste, à vive allure mais à priori à la vitesse réglementaire au vu de l’analyse des traces de freinage sur le bitume. Au dire du conducteur, le cycliste, un papi imposant à la tignasse blanche, avait bien marqué le stop mais s’était engagé sans aucune hésitation au moment même où son véhicule passait le petit de carrefour de la départementale 29a, au niveau du lieudit « Les Châtaigniers ». Le journaliste, dans l’article, aurait pu s’attarder sur la violence du choc. Évoquer le corps trainé sur plusieurs dizaines de mètres ; et a cote de la bicyclette rouillée et pliée en deux, un corps disloqué. Quelle mort horrible ! Le journaliste aurait pu aussi relater que tous les chiens du hameau s’étaient curieusement précipités sur les lieux de l’accident en hurlant comme des loups, officiant comme des sirènes hurlantes d’une caserne de secours lointaine, dernier sursaut et instinct animal ; que deux des quatre jeunes sapeurs pompier, arrivés rapidement sur les lieux du drame à onze heure quinze le matin, avaient été pris de vomissements devant la scène d’horreur ; que le conducteur du véhicule avait été retrouvé littéralement en tétanie, la mâchoire serrée, les yeux hagards et le visage livide, les mains agrippés sur son volant, le pied droit toujours enfoncé désespérément sur le frein. Non, le journaliste avait pris soin d’épargner le lecteur de tous ces détails macabres. Il avait relaté le passé de Gilbert Ledhuc, sa vie de militant et le contenu de la poche intérieure de du gilet gris qu’il portait au moment du terrible accident. C’est la description de l’objet trouvé qui m’avait bouleversé et ramené dans un passé lointain. Gigi Ledhuc. Mes yeux s’emplirent de larmes. De grosses gouttes froides perlaient sur les sillons de mes joues et se mêlaient à la noirceur de mon café.
— Ça va Charles ??!
— Oui... oui... Merci Samir...
— Vous êtes sûr, vous ne voulez pas que j’appelle votre médecin ?
— Non ça va, je... je viens juste d’apprendre une bien triste nouvelle...
— Bon ben je suis la Charles, n’hésitez pas à m’appeler si vous vous sentez pas bien
— Oui c’est gentil Samir... merci... ça va aller... je crois... merci...

C’est incroyable comme la mémoire peut soudainement faire resurgir des évènements lointains et enfouis, comme un volcan éteint depuis de longues années qui soudainement cracheraient ses feux à la moindre petite étincelle. Le passé apparaissait maintenant clairement dans mon esprit.

Mon arthrose devenait bien insignifiante face au poids de ma culpabilité. Avant de vous révéler la nature de l’objet décrit dans l’article, point de détail pour tout lecteur qui n’aurait pas connu Gilbert, laissez-moi vous parler de Gigi Ledhuc, Gigi le borgne, mon Gigi, et les quatre mercenaires du Verger des Tilleuls.

Nous étions quatre : Jean le fils du comptable du village, Jacky fils d’agriculteurs, Gigi le fils du boucher et moi Charles, fils de parents enseignants. Tous dans la même classe, en CE2-CM1, à l’École Primaire du Bois Joli face au presbytère. Je me rappelle maintenant parfaitement cette journée du quinze juin mille neuf cent quarante-six. On ne mangeait pas grand-chose à cette époque. Nous avions tous entre neuf et dix ans et retrouvions la liberté et l’insouciance de notre enfance après des années de guerre qui avaient décimées un grand nombre de nos proches. Le pays redécouvrait la paix, on pouvait laisser les enfants joués dans les rues des villes et dans les champs des villages de France encore meurtris.
Ah les quatre mercenaires ! Nous avions conclu un pacte avec « Coucou », le propriétaire du verger des Tilleuls. Soixante beaux cerisiers tous parfaitement alignés. Aucun n’avait été touché par une bombe de l’ennemi au cours de cette maudite guerre. Nos ennemis d’aujourd’hui, c’étaient les merles, les grives, qui, arrivés par nuées, faisaient un véritable massacre. La stratégie était claire, méthodique et imparable. Chacun d’entre nous, armé d’une fronde et d’un sac de petites pommes aussi durs que des billons de fer, prenions possessions d’un arbre, et vêtu de nos shorts et t-shirt kaki, nous attendions avec impatience l’ennemi. D’abord repérer la nuée. Les laisser tranquillement s’installer. Ne pas parler. Au signal de Jean, tiré, frappé en plein cœur. Un peu plus bas en aval du verger, le gros Gigi et Jacky hurlaient à plein poumons, rameutant l’ennemi vers Jean et moi qui répondions par une salve de pommes avec rage et sans répit aucun pour les oiseaux affolés. Cette fameuse journée du quinze juin mille neuf cent quarante-six, nous avions touché vingt-six fois l’ennemi. Quatorze tués sur le coup et douze blessés que nous achevions sans compassion aucune. C’était notre guerre à nous. Notre défouloir après ces années d’interdictions et de restrictions. En échange, Coucou nous fournissait trois kilos de belles cerises juteuses et sucrées à souhait. « Contrat rempli mes lapins ! » s’était enthousiasmé le propriétaire du verger. Un bon deal pour nous les quatre mercenaires face à un ennemi sans arme et somme toute plutôt pacifiste.
Le gros Gigi qui devait bien faire ses soixante-cinq kilos à dix ans trépignait d’impatience pour s’empiffrer de la belle recette. On suspectait le Gigi de chiper les tickets de rationnement de ses voisins pour être aussi gras. Dans notre arbre, un magnifique Hêtre commun, centenaire, qui surplombait le verger, nous lézardions chacun sur de petites planches que nous avions ingénieusement clouées sur de solides branches de l’arbre. Fagus sylvatica m’avait dit Coucou. C’est son nom latin, il faut en prendre bien soin, il doit bien avoir cent ans ! Du haut des branches, la vue était imprenable. On pouvait distinguer la vallée de l’Arve. A l’horizon une partie de la chaine du Mont Blanc. Sur la gauche le Mole. Sur la droite, la pointe d’Andey prolongée par Cou et les falaises de Sous-Dyne. On rigolait bien. C’est là que j’emmenai parfois les filles de l’école. Ça le faisait marrer ces histoires le Gigi. Mais je savais qu’au fond de lui, il m’enviait. Je faisais grimper les filles sur une plateforme à mi-hauteur de l’arbre pour les impressionner. Elles s’agrippaient alors à mon dos, mon cou et á mes bras déjà musclés pour mon jeune âge. Je sentais leur parfum de lavande et leurs cheveux au vent qui fouettaient mes joues rouges de plaisir. Parfois, j’en embrassais une à la nuit tombée l’été quand les parents nous autorisaient exceptionnellement à nous échapper les soirs des fêtes de villages et celles du quatorze juillet. Je leur faisais le grand jeu. Un jeu dangereux d’acrobatie. Je grimpais sur la plus haute branche. Elle devait bien être à dix mètres du sol. Je feignais de me laisser tomber dans le vide, mais me rattrapais à une branche un peu plus basse avec les deux mains ce qui ralentissait considérablement ma chute. C’est là, comme par miracle, et pour me faire pardonner, que je remettais mes offrandes : deux jeux de deux grosses cerises noirâtres et gorgée de soleil, fraichement cueillies et liées par leur tige verte que j’apposais avec tact autour des oreilles de mes fiancées rassurées. Mon Fagus sylvatica. Mon territoire. Mon repaire. Mon refuge quand mes parents s’engueulaient pour savoir comment payer les rentes de la maison dont les travaux de réhabilitation n’en finissaient plus. J’étais tellement fourré dans mon arbre, que Gigi avait fini par me surnommer « Fagus ». « La tête dans les étoiles, les pieds sur terre, comme toi Charles » s’exclamait Gigi. Il était poète le Gigi. Ce soir du quinze juin, on en avait bouffé des de cerise. Trois kilos, rien que pour nous ! Gigi en avait bien avalé deux kilos en quelques minutes seulement, et le reste pour nous, les trois autres mercenaires. C’est vers dix-sept heure que s’est arrivé. Une heure après que nous nous étions tous assoupis, les bides tendus, les t-shirts maculés de taches rouges sang de cerise. Gigi s’était mis à gémir et gueuler comme une génisse qui va mettre bas, se tortillant comme un verre de terre que l’on aurait scindé en deux parties. Je me relevais sur ma planche et hurlais « Coucou ! Coucou ! », alors qu’il bêchait dans son champ.
Une heure après Gigi se retrouvait à l’hôpital cantonal. Coucou l’y avait conduit direct sur le plateau de son tracteur. Cramponné l’arrière, je lui tenais la main et tentais de le rassurer. En vain. Les douleurs étaient trop fortes. À l’arrivée, le médecin militaire lui avait sans attendre un lavement à l’eau savonneuse après lui avoir administré une forte dose de morphine comme on le faisait aux soldats blessés. Gigi avait tout expulsé ! Deux kilo de cerises mais aussi cent vingt-quatre noyaux de cerise expulsés par les intestins; noyaux que le médecin avait, au cours de la nuit, pris soin de nettoyer, brosser et remis à Gigi dans un pot en fer comme un trésor unique en clamant avec un air victorieux : « mon garçon, quelques cerises de plus et votre intestin explosait comme une grenade, vous avez eu de la chance et vous pouvez remercier le paysan qui vous a conduit ici ! ». Le médecin militaire avait veillé Gigi toute la nuit. Il se passionnait pour la chirurgie viscérale et les greffes d’organes nous avait contés plus tard Gigi. C’était pour lui l’avenir de la chirurgie. Demain nous pourrions remplacer le cœur et les poumons d’un homme grâce à la médecine assurait-il. Il les connaissait ces organes pour y avoir extirpé des éclats de balles et d’obus à l’hôpital de Joinville.

Un peu plus loin dans l’article, le journaliste évoquait le passé professionnel de Gigi. Gigi avait été un infirmier hospitalier très proche de ses patients, très professionnel et apprécié par tous les médecins qu’il avait côtoyés. C’est surtout par le biais de l’association « Dons d’organes » qu’il avait créés, qu’il s’était fait une réputation nationale, voire internationale. En mille neuf cent cinquante-six, à peine vingt ans, il avait pu accompagner le professeur Cabrol à Minneapolis dans le service de Walton Lillehei, le père de la chirurgie cardiaque. De retour en France, sur tous les fronts, il avait mis en relation des politiques et les médecins, contribuer à la création d’autres associations et avait été un des premiers à émettre l’idée de la constitution d’un registre international répertoriant à la fois les demandeurs et les donneurs d’organes. Il avait, en mille neuf cent quatre-vingt-neuf, largement soutenu l'Association pour le Développement et l'Innovation en Cardiologie qui contribua à la création de l'Institut de cardiologie de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Mon parcours avait été bien différent ! Fort en sciences, j’avais rejoint une école d’ingénieurs et m’étais orienté vers la physique nucléaire. J’avais obtenu un bon poste chez EDF, après le succès des réacteurs expérimentaux de Marcoule. J’avais rejoint l’équipe chargée de mettre en place le programme électronucléaire français avec des réacteurs du même type, Uranium naturel graphite gaz. Pendant huit ans à partir de mille neuf cent soixante-trois, nous avions mises en service six réacteurs EDF : trois sur le site de Chinon, deux à Saint-Laurent-des-Eaux et un à Bugey. J’avais évolué vers un poste dans la sureté nucléaire civile ce qui m’avait emmené à être missionné sur tous les sites nucléaires français. Ces déplacements très fréquents ne m’avaient pas permis de me stabiliser et de construire une famille. J’étais comme un marin, qui arrivant à un port, s’amourachait de la première fille venue. Gigi avait eu trois enfants, dont deux fils médecins précisait l’article.

Le matin ou le gros Gigi était revenu à l’école du Bois Joli, après l’incident, les jeux sous les préaux avaient été curieusement délaissés par les enfants. Les élèves s’étaient réunis autour du seul arbre, un tilleul, de la cour de récréation, ou Gigi adossé au tronc arborait fièrement un pot en fer avec cent vingt-quatre noyaux de cerise à l’intérieur. Un silence religieux s’était installé sur la cour. On pouvait entendre parfois des « Oh » et des « Ah » admiratifs, quelques ricanements moqueurs vite interrompus par des « Chuuuut! » collectifs. Gigi n’avait que très peu évoqué qu’il avait frôlé une occlusion intestinale majeure, l’inconfort du lavement intestinal, non, le propos de son discours était tout autre. Ce qui était en train de se produire était véritablement un cours magistral sur les dons d’organes et l’importance sociétale de préserver les corps et les organes pour les soldats blessés, les accidentés des routes, les estropiés de toute sorte, les enfants malades, les paysans aux mains ou pieds mutilés lors des coupes de bois. Gigi nous convint de donner notre corps à la science pour faire avancer les recherches. Le pauvre, « il a complètement perdu la tête » pouvait-on entendre dans les rangs des curés enseignants qui s’étaient approchés de la troupe avec attention pour entendre le récit de Gilbert.

C’est le jeudi trois juillet mille neuf cent quarante-sept que survint l’incident. Presque un an jour pour jour après notre razzia sur les merles et les grives du verger des Tilleuls. Notre contrat avec Coucou avait été rompu. Le maire du village n’avait pas vu d’un bon œil notre tuerie de l’année passée. La nouvelle s’était vite propagé dans le village et ce n’est pas quelques cerises goulument piquetées par ces espèces à plumes qui justifiait une telle sauvagerie. Qui plus est, trois rossignols et deux colombes, symbole de la paix, avaient fait partie des victimes. N’ayant plus les oiseaux pour cible, l’activité que nous avions adoptée était de pourchasser l’un des nôtres à tour de rôle. La proie à poursuivre était décidée la veille et nous nous donnions rendez-vous au pied de Fagus Sylvatica. Nous nous étions fixé comme règle de ne jamais frapper au-dessus de la ceinture. Nous revenions le soir couverts de bleu aux cuisses, aux mollets, parfois dans le bas ventre du fait des impacts des petites pommes propulsées à grande vitesse sous les élastiques des frondes assassines. Nous avions adopté la stratégie de Jean de se munir de sacs de jute à fibre épaisses enroulés autour des cuisses et de mollets pour éviter les hématomes qui persistaient plusieurs mois. Ce jeudi trois juillet mille neuf cent quarante-sept, le gros Gigi était notre cible. Approchant les soixante-dix kilos et suant comme un goret par cette chaude journée d’été, la cible était plutôt facile à atteindre. Du haut de mon fagus, je l’avais repéré caché derrière un vieux résineux dans la forêt de conifères. Jean et Jackie pouvaient contourner le foret et rabattre Gigi vers le verger, à l’endroit même où je me situai dans l’arbre, perché sur la troisième planche de bois à environ six mètres du sol. Gigi reculait prudemment vers moi devant Jean et Jackie, qui feignant de ne pas le voir, remontaient méthodiquement la foret en jetant des regards furtifs sur les côtés. Pris au piège, Gigi se refugiait derrière le tronc d’un conifère. Jean et Jackie au sol, moi dans le hêtre, positionnés idéalement à vingt mètres de distance, nous le canardions avec jouissance. Viser les jambes, viser ses grosses fesses bien grasses. Les cris de douleurs de Gigi nous renseignaient sur l’atteinte de notre cible. Jean, Jackie et moi arrosions littéralement Gigi de pommes rainette, les élastiques des frondes tendus comme les fils d’un arc. A nos pieds, les sacs de munitions nous permettaient de tenir plusieurs dizaines de minutes. Gigi osait parfois sortir de son arbre en rampant vers un bosquet tout en nous insultant de batards.
Samir s’affairait à une table de touristes étrangers parlant une langue inconnue tandis que deux enfants à la table d’en face s’envoyaient du jus de pomme à l’aide de paille.
Un cri plus intense et plus long que les autres avaient brusquement fait taire le chant des oiseaux et le souffle d’un petit vent chaud d’été semblait s’être arrêté. Gigi gisait à genoux les mains en sang portées à son visage tout en hurlant. Jean et Jackie se précipitèrent vers lui. Debout sur ma planche, j’attendais avec angoisse le diagnostic. « Putain, c’est l’œil, il a l’œil en sang ! Il pisse le sang !! » Cria Jean en se retournant vers moi. Sous la violence d’un de nos tirs, l’œil gauche de Gigi avait littéralement explosé, laissant une plaie béante dans l’œil. Impossible de savoir qui d’entre nous avait atteint l’œil écarlate de Gigi tant l’excitation et l’angoisse étaient extrêmes. Nous l’avions ramené chez lui tant bien que pas mal en le soutenant par les aisselles et l’avions lâchement laisser rentrer seul dans l’arrière cuisine de la boucherie de ses parents. Le soir même, nous avions pris chacun une sacrée rouste par nos parents respectifs. Nos frondes avaient été confisquées pour toujours. Les jeux de guerre étaient définitivement interdits. Une semaine après, Gigi revint en classe de CM2 parmi nous, un cache œil noir masquant l’œil gauche mutilé. Gigi avait perdu la vue gauche. L’hémorragie et l’œdème étaient tels que l’organe n’avait pu être sauvé. Le gros Gigi devint Gigi le Borgne.
L’année d’après mes parents furent mutés dans un collège à Paris. C’était l’année de ma sixième et j’avais donné rendez-vous à mes trois compères Gigi, Jean et Jacky la dernière nuit avant que mes parents et moi déménagions. J’étais à la fois en colère et effondré. Le rendez-vous avait été fixé à minuit devant Fagus. Ils avaient tous fait le mur et répondu à l’appel. Seul Gigi était resté avec moi jusqu’à l’aube, Jacky et Jean s’étaient éclipsés par crainte des représailles de leur parent s’ils venaient à découvrir leur couchage vide au lever du soleil. Gigi en avait remis une couche sur les greffes et les dons d’organes. Ce thème l’obsédait depuis son passage à l’hôpital cantonal et sa rencontre déterminante avec le chirurgien militaire qu’il rencontrait encore parfois entre deux opérations. Et je dois dire que Gigi avait été sacrément visionnaire. Pour lui, nous étions tous des donneurs d’organes potentiels et ces dons devaient être gratuits et obligatoires. La nature nous avait donné deux reins, deux poumons, deux yeux, deux bras, deux jambes, il était même logique de son point de vue que nous donnions un organe de notre vivant dès que nécessaire. Pas une seule seconde Gigi n’avait abordé son handicap, pas un seul instant Gigi avait suggéré que l’un de nous pouvait être l’auteur de l’accident de l’année passée. Nous avions longuement évoqué nos rêves et nos peurs. Gigi me rassura. Que Paris regorgeait de parcs et d’arbres immenses, que je pourrais continuer à amadouer les filles avec mes acrobaties, et que moi venant de ma campagne, il en faudrait peu pour impressionner les parisiennes. Le soleil se levait et on distinguait les voiles de lumière à travers la brume matinale. Il était temps de rentrer avant que nos parents se lèvent. C’est ici que notre rencontre avait débuté et c’est ici qu’elle se terminait. Nous nous serrâmes la main avec pudeur en se souhaitant bonne chance, mais l’émotion pris le dessus et nous tombâmes dans les bras de l’un de l’autre. Il était temps de déguerpir. En sautant de l’arbre, une volée de moineaux effrayés pris d’assaut le verger des tilleuls.
Les tables du bar s’étaient vidées et Samir commençait à déplacer les chaises à l’intérieur du bar. Exceptionnellement, le bar fermait ce midi pour congé annuel.
— Samir ? Je peux vous demander un service ?
— Ouhais Charles !
— Pourriez-vous me déposer quelques minutes au golfe des Tilleuls ? Il y avait un grand hêtre au bout du golf en contre bas il y a des années de cela. J’aimerai bien y faire un tour. Mais ensuite, il faudrait que vous me rameniez chez moi si ça ne vous dérange pas trop.
— Pas de souci Charles, la famille est en vacances au pays, je ne les rejoins que lundi prochain. Je finis de ranger et on peut y aller d’ici 15-20 min le temps de lancer les laves vaisselles !
— Merci. C’est très aimable à vous Samir.
Il n’avait fallu que dix minutes pour rejoindre le terrain de golf. On ne voyait que lui en longeant la partie ouest du golf. J’étais comme un gamin, le nez collé à la vitre de la vielle Opel de Samir. Il était là-bas tout au fond, élancé et majestueux avec ses feuilles dentelées couleur ocres. J’indiquai à Samir la direction de l’arbre. Samir emprunta un petit chemin caillouteux et se gara sur le côté à quelques mètres du hêtre. À ma demande, il m’aida à parcourir les quelques mètre qui nous séparait de l’arbre.
Fagus ! Je me tenais droit à cinq mètres de lui. Magnifique, droit, feuillus, ancré fermement au sol et s’élevant vers le ciel comme s’il s’apprêtait à s’envoler. Fagus était d’une symétrie parfaite avec ses grandes et amples branches telles des bras prêts à vous enlacer. Le tronc était maculé de petits messages, des cœurs avec des prénoms dedans soigneusement taillés dans l’écorce, des « Thierry + Laetitia », « Christian + Hanna », « Laurent + Valérie », témoignages d’amours passés et un autre plus récent signifié par la couleur moins ocre de la chair de l’arbre, « Théo + Zsofia », témoignage d’un amour beaucoup plus récent celui-là et assurément aussi éphémère que beaucoup d’autres. Je fis le tour de l’arbre pour les lire. Ce tronc était à l’image du Pont des Arts à Paris, les même messages d’amours laissés par les couples romantiques sur les cadenas, le temps d’un week-end, le temps d’un baiser furtif, le temps d’un je t’aime « pour toujours ». Fagus avait été sans aucun doute le terrain de jeux de plusieurs générations démontré par la présence de quelques cordes et d’une cabane en bois qui figurait à l’endroit même ou nous avions installé notre plateforme, baptisée l’observatoire.
Un peu plus haut sur le tronc, quatre grosses lettres difficilement lisibles mais profondes que la nature avait tenté d’effacer. Je retins ma respiration et ne put contenir des larmes qui venaient comblées les rides de mes joues. Quatre lettres distinctes et séparées chacune par un espace : je déchiffrai « J J G C »...les initiales de nos prénoms ! Jean Jackie Gigi Charles ! les quatre mercenaires ! Samir se tenait poliment à l’écart, observant un golfeur ramassant ses balles. Il savait à cet instant même que le passé me rattrapait et que je ne devais pas être dérangé. Je me voyais dans l’arbre, à califourchon sur une grosse branche, l’élastique de ma fronde tendu à son maximum et prêt à rompre, visant la cuisse rose de Gigi. Je vois Gigi plus bas à côté du bosquet et qui se tourne vers moi. Et à cet instant, je vise toujours sa cuisse dodue et lâche l’élastique. Ce con se baisse tout en me fixant. Il se prend la pomme en pleine face et se met à hurler. Ce hurlement gravé dans ma tête qui ne m’a finalement jamais quitté. Ce doute ancré en moi depuis ce quinze juin mille neuf cent quarante-sept. Depuis cette belle journée d’été ou j’avais enlevé la moitié de la vision de Gilbert. Au dos d’une photo jaunâtre, retrouvée par la gendarmerie dans le portefeuille du malheureux défunt, le journaliste avait eu l’autorisation de diffuser les quelques mots griffonnés par une main infantile: « mon cœur pour Jean, mes poumons pour Jackie, mon œil pour Fagus, mon âme pour moi ». En m’appelant non pas par mon prénom mais par mon surnom « Fagus », qu’il était le seul à m’appeler ainsi, Gigi conservait son secret. Gigi savait. Gigi ne m’avait pas dénoncé pendant tout ce temps. Gigi m’avait protégé. Gigi n’avait pas de rancune. Gigi avait donné sa vie et avait milité pour elle toute son existence. Gigi semait la vie. Je construisais des centrales nucléaires dans toute la France. Je semais la mort.
J’entendais Samir, assis en tailleur, sur l’herbe fraichement coupée du terrain de golf, converser avec un proche dans sa langue maternelle.
J’imaginai que je pouvais mourir paisiblement au pied de Fagus comme un grand chef indien qui se retirerait avec sagesse dans ses collines à la recherche de son animal totem. Mais ce n’était pas encore mon heure. J’avais trop de culpabilité et de confidences à livrer plutôt que de me laisser mourir lâchement.
La sépulture se déroulerait ce samedi d’après le petit encart à la fin de l’article du journal : Église Saint-Vincent, onze heure dans le village d’à côté. On était jeudi. Je ramassai quelques feuilles, un morceau d’écorce qui se détachait du tronc du Fagus et que je terminai d’arracher. Une petite branche courbée qui semblait me tendre la main. C’était pour Gilbert Ledhuc.
Je m’appuyai quelques instants le front contre l’écorce tiède du Fagus, en respirant profondément. Je sentais battre le cœur de Gigi dans le tronc de l’arbre. Gigi était partout. Dans chacune des feuilles, dans chaque branche, dans chaque petite brindille, dans chaque petit morceau d’écorce, je sentais battre le cœur de Gigi. Arbre-Gigi sans qui la terre serait nue. Mes genoux étaient de bois mais mon cœur était léger. Mon corps se soulevait. Mes larmes se mélangeaient à la sève divine. Le cœur de Fagus en pleurait de tendresse. Dans ma solitude ou je rentrais en moi-même, je le sentais, je sentais quelqu’un de grand, d’immense, qui m’écoutait et qui m’aimait. J’étais un arbre à fleurs ou chantait ma jeunesse.
Je repartais lentement, marchant vers la voiture de Samir qui était toujours au téléphone. Je me retournai vers Fagus, comme si c’était la dernière fois, mes yeux larmoyants tels deux objectifs photographiant le hêtre pour le graver dans ma mémoire si profonde et si calme.
J’aurai donné très cher pour être avec Gigi, la, maintenant au pied du Fagus. Le prendre dans mes bras, le serrer fort, l’embrasser, lui dire tout le poids de ma culpabilité, combien j’étais fier de lui, de son humanité et de ses actions, me faire pardonner, aussi se rappeler nos souvenirs d’enfance, les moments joyeux.
Gilbert, mon ami d’enfance. Gigi le borgne. Mon Gigi. Mon gros Gigi.

PRIX

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John-Henry · il y a
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Zouzou · il y a
Comme une autobiographie...mes voix
En lice Poesie Hiver si vous aimez

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Olivier Turbet · il y a
Bravo mon beau Jérôme!
Ta nouvelle m'a transportée
Mine de rien elle m'a emmenée avec elle comme ça tout doucement, tout naturellement
J'en suis toute émue...
Vraiment tu m'impressionnes!
On dirait que tu as fait ça toute ta vie! Sacré Jérôme, tu nous as caché ce talent!
Bonne chance pour la suite et tiens nous au courant. Katia

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Jerome Aubert · il y a
Chère Katia, talent caché secret bien gardé, l’écriture est un acte isolé qui demande à être partagée.
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Sylvie Canal · il y a
Superbe ! mes voix
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Jerome Aubert · il y a
Merci bcp Sylvie !
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Svi · il y a
j'attends les nouvelles suivantes avec impatience.
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Jerome Aubert · il y a
Svi, je vais m’y attaquer :)
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Alraune Tenbrinken · il y a
Intense et touchant. Bonne chance pour le concours !
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Jerome Aubert · il y a
Merci pour votre message Alraune !
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Nathalie Montreuil · il y a
Quelles créativité et Sensibilité! Bravo!
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Stéphane Picot · il y a
Bravo Jerome pour cette nouvelle bien construite et rythmée. Mais ce qui me touche le plus, c’est sa sensibilité. Une veritable emotion se degage de cette histoire. Merci.
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Ginette Vijaya · il y a
Belle oeuvre , presque le roman de votre jeunesse .
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien construite, pleine de souvenirs et de nostalgie !
Un grand bravo ! Mes voix ! Une invitation à venir déguster et
apprécier “Grappes de Raisins” qui est également en lice pour
le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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Jerome Aubert · il y a
Thanks for your kind words Keith. Really looking forward to reading your stories. Lets keep in touch. Cheers. Jerome
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Keith Simmonds · il y a
Thank you, too, for your visit, Jerome ! I did not see your vote for "Grappes de raisins". Do you like it? Thanks for supporting it if you appreciate it!
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