Expérience

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En compétition
Image de Été 2020

C’était arrivé d’un coup.
Nous nous étions couchés la veille au soir, tout semblait normal. Au matin, tout s’était effondré.
On nous l’avait prédit depuis longtemps, depuis si longtemps d’ailleurs, qu’on ne s’y attendait plus. Personne n’y croyait vraiment. « Ils » allaient faire quelque chose ! Depuis la nuit des temps la terre tournait, ça n’allait pas s’arrêter maintenant. On pensait que tout se ferait en douceur, sans souffrance. Mais au contraire, ça avait été brutal.
Nous nous étions endormis après avoir regardé un film, comme presque chaque soir. J’avais remis au lendemain ma pile de linge à repasser en me disant « demain il fera jour ».
Eh bien non ! Au matin, il ne faisait pas jour. Il ne faisait pas nuit non plus, ou du moins, il régnait une sorte de pénombre inhabituelle. Y avait-il encore un ciel ? Difficile à dire. Ce dans quoi nous évoluions était une sorte de brume grisâtre, plus épaisse que du brouillard, quasi palpable, même à l’intérieur de la maison.
Mon réflexe fut d’actionner un interrupteur, en vain, aucune lueur ne surgissant de l’ampoule située au-dessus de nos têtes. De toute façon ça n’aurait probablement rien changé dans cette obscurité qui nous collait à la peau.
Nos yeux s’habituaient peu à peu, nous commencions à distinguer des formes, des contours plus ou moins flous, rien de précis.
Jeff, mon mari semblait tout aussi désorienté que moi. Une fois hors du lit, notre réflexe fut de nous jeter dans les bras l’un de l’autre, de nous palper, le visage, puis le corps, tentant de nous rassurer.
Je tâtai le pied de notre lit pensant y rencontrer le pelage soyeux de notre chat qui dormait toujours là et émergeait habituellement en même temps que nous, mais il avait dû filer.
Nous avions beau essayer de réactiver nos téléphones, les écrans restaient désespérément noirs.
Jeff sortit dans la rue, à tâtons parce qu’on n’y voyait vraiment pas bien, à la recherche de nos voisins. Je l’avais suivi, je ne voulais pas rester seule. Ils étaient là, on distinguait leurs deux silhouettes.
Ni Willy ni Steph n’étaient partis au travail, impossible. Les moteurs des voitures démarraient, mais les phares n’avaient aucune portée, on ne pouvait se diriger.
— Vous avez une idée de ce qui se passe ? leur demanda Jeff.
Certaines personnes avaient des idées sur tout et c’était la plupart du temps le cas de nos voisins, contrairement à Jeff et moi.
— C’est sûrement une explosion nucléaire, dit Willy. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? Le jus est coupé aussi chez vous ?
— Oui, plus rien. On y voit rien, même dans la maison.
— Pareil.
— Mais qu’est-ce qu’ils nous ont fait ! Ça devait arriver, depuis le temps… dit Steph.
On ne faisait plus attention depuis longtemps à ces réflexions de type « théorie du complot ». Elle nous offrait souvent des refrains concernant l’obsolescence programmée, les trains qui tombaient en panne juste pour nuire aux passagers, les impôts qui n’augmentaient que pour les ménages comme eux, etc. Mais pour une fois, ce qui nous tombait sur la tête n’était pas anodin et on était tenté de lui donner raison.
— On va aller sur la place voir si d’autres personnes ont des infos.
Nous habitions un hameau-dortoir où les gens ne se fréquentaient pas et n’avaient aucune envie de le faire. Chacun partait le matin et rentrait le soir sans se préoccuper de ce qui se passait autour de lui. « Pas le temps ! ».
Jeff et moi étions comme eux. Nous rentrions de notre travail, dînions, et nous nous glissions sous la couette, bien au chaud devant notre télé, soir après soir.
Mais il semblerait que la donne allait changer. Nous allions devoir compter les uns sur les autres si cette situation devait durer.
Nos deux maisons étaient au fond d’une impasse, nous devions parcourir deux cent mètres pour atteindre la place du village. Arrivés au bout de notre rue, il s’avéra impossible d’aller au-delà. Il n’y avait pourtant aucun obstacle visible et curieusement, derrière cette limite, il faisait jour. Le gris qui avait envahi notre quartier ne s’était pas répandu plus loin. On pouvait voir clairement ce qui se passait sur la place, c'est-à-dire rien, comme d’habitude.
Une voiture, puis deux, traversèrent à une allure normale.
Il n’y avait pas de vitre, vous savez, comme dans cette série où les gens vivent sous un dôme de verre, non ce n’était pas comparable. Il n’y avait rien, tout paraissait normal. Devant nous le jour, derrière nous, le gris. Et il nous était impossible d’aller plus loin.
— On a qu’à crier pour alerter les gens, suggéra Willy. Ils vont bien finir par nous entendre.
Notre chat apparut tout à coup au coin de la rue qui faisait face à la nôtre, il traversa de son pas nonchalant devant nos yeux. Je me précipitai vers lui, mais fus vite rappelée à l’ordre par ce mur invisible qui me jeta à terre.
Nous nous mîmes à hurler, appelant à l’aide.
Rien ne bougea, personne ne sortit de chez soi.
— Y a personne. Ils sont tous partis au boulot ou ils nous entendent pas, dit Jeff. C’est bizarre que ce soit que notre rue. Ça ne peut donc pas être l’effondrement total, tout le monde serait concerné si c’était ça.
— Pourquoi nous ? Pourquoi ici, en pleine campagne ? C’est ahurissant ! Toujours les mêmes qui trinquent ! s’esclaffa Steph.
La colère commençait à monter. Nous nous sentions totalement impuissants, démunis face à cette situation digne d’un mauvais film de science-fiction.
— Espérons que ça se dissipe dans la journée.
— C’est bizarre, je ne ressens ni la faim ni la soif et pourtant on a pas pris de petit déjeuner, remarquai-je.
— Moi non plus, t’as raison. C’est quoi ce truc ?
Ils nous avaient prévenus, tout s’effondrerait, notre vie bien réglée de consommateurs compulsifs prendrait fin. Une fois toutes les ressources naturelles épuisées, nous aurions créé un nombre exponentiel de produits chimiques qui pourriraient notre environnement, détruiraient petit à petit la faune et la flore et l’être humain, à petit feu.
Mais le phénomène que nous vivions, personne n’en avait jamais parlé. Était-ce encore dû à une dérive humaine ?
Nous n’étions pas particulièrement proches de nos voisins, il nous arrivait de boire un verre ensemble, mais ça n’allait pas plus loin. Willy adorait les blagues graveleuses qui faisaient beaucoup rire sa femme, mais pas nous. Je réalisai que maintenant on allait devoir se serrer les coudes. Ou pas ?
Aucun besoin naturel ne se faisait ressentir, nous n’avions toujours pas faim ni soif. Il fallait pourtant nous nourrir sous peine de dépérir. Ou peut-être pas ?
Impossible de cuisiner, tout fonctionnait à l’électricité chez nous. Je retrouvai au fond du garage « un bleuet », petit réchaud de camping, vestige d’une autre époque. Impossible de l’allumer. Nous avions apparemment perdu l’usage du feu. Nous avions beau gratter les allumettes, le souffre ne parvenait pas à s’enflammer et aucun briquet ne fonctionnait. La même chose chez les voisins. Heureusement, Jeff avait aussi perdu l’envie de fumer.
Nous avons rapidement renoncé à nous alimenter, on verrait bien. Cet autre monde dans lequel nous avions été projetés semblait fonctionner différemment.
Aucune activité ne nous faisait envie. Chaque mouvement nous pesait. Nous ne faisions plus rien, nous ne ressentions plus rien, aucune émotion, aucun sentiment, nous étions devenus des zombies. Tout autour de nous semblait figé dans la grisaille. Cet état avait pris de l’ampleur progressivement, nous annihilant au fil du temps. Nous n’étions même pas déprimés. De quoi nos journées étaient-elles faites ? Je ne pourrais le dire, un grand vide s’opérant en moi quand j’essayais d’y réfléchir. Seule l’absence de lumière se graverait dans ma mémoire. La notion de temporalité n’existait plus plus. Combien de temps sommes-nous restés ainsi ? J’étais incapable de le déterminer.

Puis, certains désirs étaient revenus. J’avais à nouveau éprouvé le besoin de me lever et de me rendre au bout de la rue. Je reprenais conscience, Jeff existait près de moi, j’avais l’impression qu’on ne s’était pas parlé depuis une éternité. Il était toujours en état végétatif, il n’avait pas refait surface contrairement à moi et ne semblait pas m’entendre. Dans la pénombre, j’arrivais à distinguer ses yeux, son regard éteint qui ne se fixait nulle part. J’étais terrorisée de le voir ainsi.
La végétation n’avait pas envahi le jardin, ça ne devait donc pas faire très longtemps que nous étions inactifs.
Comme la première fois, je ne pus aller au-delà de notre rue, ce mur invisible et infranchissable était toujours là, nous séparant de la vie en apparence normale qui se déroulait juste derrière.
Je vis à nouveau mon chat, mais cette fois, il était de mon côté, je pus le prendre dans mes bras, le caresser. Comme à son habitude, il avait hâte que je le repose à terre.
Comment avait-il fait ? Par quelle faille était-il passé ? Il y en avait forcément une, invisible à mes yeux.
Un voisin traversa la place, au-delà du mur. Je me mis à taper de toutes mes forces avec les poings dans cette espèce de vitre, mais rien n’y fit, mes coups ne dégageaient aucun bruit et l’homme poursuivit sa route sans tourner la tête.
Dans la grisaille opaque, j’aperçus une lumière rouge clignotante au-dessus de ma tête. Elle descendit vers moi et je pus reconnaître la forme d’un drone. Je restai médusée et apeurée, mais aussi très intriguée. Une voix de robot m’adressa un discours probablement préenregistré :
« Vous avez fait partie d’une expérience. Tout a très bien fonctionné. Si vous coopérez vous pourrez retrouver votre vie d’avant les tests ».
— Les tests ? Quels tests ? Coopérer à quoi ?
J’avais répondu, consciente qu’aucun dialogue ne serait possible avec cette machine. Il avait disparu aussitôt après avoir diffusé cette bande-son.
Je courus vers la maison pour raconter à Jeff, mais je le trouvai dans le même état qu’à mon départ, amorphe. Je lui assénai deux ou trois claques sans succès, il n’y eut aucune réaction de sa part.
Je me rendis chez les voisins, peut-être que comme moi ils auraient récupéré leurs facultés. Seule Steph semblait active. Willy était comme Jeff, à l’état de légume.
— Ça va ? Tu sais ce qui se passe ?
— Un drone m’a parlé tout à l’heure. Ils nous ont pris pour cobayes.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je sais pas, j’ai rien compris c’est bizarre.
On y voyait mieux tout à coup. L’herbe sous mes pieds semblait à nouveau vivante. Je pris conscience que j’étais pieds nus, mes sens étaient rétablis. Et puis j’avais faim, j’aurais pu avaler n’importe quoi. Steph m’accompagna au bout de la rue. Le mur transparent était toujours en place.
Nous scrutions ce qu’il y avait au-dessus de nos têtes, espérant voir apparaître à nouveau l’objet volant. Cela ressemblait de plus en plus à un ciel. La sonnerie de mon téléphone que j’avais toujours en poche, nous fit sursauter. J’étais très heureuse de le voir revenir à la vie lui aussi, élément primordial de ma vie d’avant. C’était un appel masqué.
— Bonjour. Cet appel doit rester confidentiel. Éloignez-vous de toute personne.
Ils nous observaient ma parole. Je fis quelques pas pour mettre de la distance entre Steph et moi, docile. Elle m’interrogeait du regard, hors de question qu’elle en perde une miette. J’aurais fait pareil à sa place.
— Ma voisine est concernée aussi par la situation, je pense qu’elle peut entendre la conversation.
— Nous la contacterons ensuite, pour l’instant c’est votre avis qui compte.
— Mon avis ? Si je comprends bien, vous êtes responsables de la situation dans laquelle nous sommes ? Qui êtes-vous ?
— Mon nom ne vous dira rien. J’ai été mandaté par le gouvernement afin de mettre en place ce programme de protection de la planète. Dix pôles ont été sélectionnés sur tout le territoire et mis en sommeil comme vous l’avez été. Nous avons commencé par des impasses, comme la vôtre, comportant peu d’habitations. Tout a apparemment bien fonctionné, nous allons pouvoir poursuivre l’expérience. Ceci a pour but de ralentir la consommation humaine afin de faire perdurer notre survie sur terre.
J’étais abasourdie. Sans lui demander sa permission, j’avais enclenché le haut-parleur afin que Steph entende ce pourri, seul terme qui me venait à l’esprit pour le qualifier.
— À quel moment vous nous avez demandé notre accord ?
— Vous devez comprendre qu’il s’agit de la survie de l’humanité toute entière dont il est question et que nous n’avons donc pas besoin de l’obtenir. Si vous manifestez le moindre signe de rébellion, nous serons dans l’obligation de vous plonger à nouveau en léthargie. Est-ce bien clair pour vous ? Avant de vous redonner votre liberté, je veux avoir votre parole et la certitude que vous ne divulguerez rien de tout cela. Je vous envoie d’ailleurs un contrat par sms que vous devez signer avec votre empreinte digitale.
— J’arrive pas à le croire ! C’était avant qu’il fallait nous faire signer ! Vous auriez forcément trouvé des volontaires pour faire ça, pourquoi agir dans le dos des gens ?
— Nous n’avons pas le choix. Il y a urgence, nous ne pouvons pas nous permettre d’entamer des discussions interminables.
— Pendant combien de temps vous nous avez laissés dans le noir ?
— Six mois. Mais votre réveil aurait dû se passer différemment, vous ne devriez avoir aucun souvenir, il y a eu un bug.
— Si j’ai bien compris, on était des cobayes et vous allez réitérer le truc à plus grande échelle, c’est ça ?
— Ma mission s’arrête ici. Je vais prendre congé. Signez le document envoyé sur votre portable et tout redeviendra comme avant pour vous.
— Sauf que notre mémoire est intacte. Allo ? Allo ? Il a raccroché.
— J’ai reçu son message. Je renvoie tout de suite, dit Steph.
— Tu plaisantes j’espère !
Je tentai de le rappeler, mais un disque me disait que mon appel ne pouvait aboutir.
— Il est hors de question que l’on signe quoi que ce soit. Tu te rends compte de ce qu’ils ont fait !
— Et alors ? Si tout rentre dans l’ordre qu’est-ce que ça peut faire ?
— Mais ils n’ont pas le droit. On va leur faire un procès, tu verras, ils n’auront pas gain de cause. On aurait pu y rester ! Et il faut alerter la population parce qu’ils vont recommencer, peut-être que des villes entières vont subir ça.
— Si c’est pour notre survie… Et puis nous on y est déjà passé, alors on s’en fout !
— Et si ce sont tes enfants, tes parents ou tes amis qui sont concernés, tu t’en fous aussi ?
Sans réponse de sa part, je conclus qu’elle s’en foutait royalement, elle allait retrouver sa petite vie, la seule chose qui comptait pour elle.
— Je retourne à la maison voir si Willy a émergé.
— On est d’accord, tu ne signes pas !
Elle ne répondit toujours pas.

Restée seule, j’attendais au bout de l’impasse que le mur invisible tombe. Maintenant qu’ils avaient inversé le processus, il allait forcément s’ouvrir et nous laisser passer. J’avais hâte de prévenir les voisins.
Mon téléphone était à nouveau inactif. J’avais eu le temps de voir la date, six mois s’étaient effectivement écoulés. Je me souvenais du 1er jour de grisaille, c’était le lendemain de l’anniversaire d’un de nos fils, celui qui vit à l’autre bout du monde, je l’avais eu au téléphone pour lui souhaiter, le 4 Février. On était en Juin. Il aurait dû y avoir des fleurs partout et des feuilles aux arbres. Ce n’était pas le cas.
Le drone fit à nouveau son apparition. Sa voix synthétique m’invita à le suivre, ce que je fis. Il m’entraîna jusqu’à notre maison. J’y voyais de moins en moins, la grisaille était de nouveau très épaisse. Je montai l’escalier, regagnai notre chambre et me laissai tomber sur le lit, près de Jeff, inerte.

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Image de EricS
EricS · il y a
Excellent ! Qui sait effectivement ce que l'on trame dans notre dos ?...
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Marie Sarah M · il y a
cette fiction m'a beaucoup plu.
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Françoise Desvigne · il y a
Belle nouvelle, j'ai été absorbée tout de suite!
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Pthiboo Naturellement · il y a
Prémonitoire ? J'ai été transportée. Bravo.
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Jean-Jack Bermengo · il y a
Superbe texte, malheureusement d'actualité...
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Odile Bermengo-Enault · il y a
Bravo, on attend la suite...
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Sandra Coustaty · il y a
Dès les premiers mots, on se retrouve plongé dans cet univers captivant!
Bravo!!!

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Georgette Cabart · il y a
Super chouette, le suspense est au rendez-vous... Bravo coco
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Gaelita Primavera · il y a
Très original. Bravo. J'adore la fin. Aucune rébellion possible, il faut dormir!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Troublant .
L'intrigue fait frissonner et soulève des questions qui restent sans réponse.

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