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Excursion dans le désert : Quand ça veut pas ça veut pas…

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Inargnap

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Mais qu’est-ce qui m’a pris, d’aller me perdre dans ce trou ? Comment ai-je pu faire une connerie pareille ? Je n’en reviens pas, de m’être laissé aussi facilement embobiner par Natacha : la gérante écolo d’« Africa Tour » ; et encore moins d’avoir déboursé huit mille euros pour ça. Y a que les écolos pour trouver attrayant un programme aussi nul ! Rien qu’à leur slogan publicitaire j’aurai du me méfier : « Passez sept jours de vacances dans le désert, sans téléphone, sans internet, sans aucun moyen de communication, en compagnie d’un guide d’état qualifié et vivez le quotidien des seigneurs du désert en toute simplicité une expérience inoubliable, aux portes du paradis ! » Ça, pour être inoubliable, c’est sûr que ça restera une expérience inoubliable !
Il y a quatre jours de ça, à peine débarqué de l’avion, on nous a confisqué nos portables, et on nous a directement embarqué dans un genre d’épave ambulante, qui en France, n’aurait pas passé le plus complaisant des contrôles techniques : exit les ceintures de sécurité, le pare-brise tout fissuré, les bas de caisse bouffés par la rouille, les pneus aussi lisses que la peau d’un bébé, et le système de freinage - vue la façon dont notre chauffeur pompait avec le pied pour ralentir - ne laissait que peu d’illusion sur son efficacité.
Et je parle pas de notre chauffeur, Mohamed: lui non plus n’était pas au mieux de sa forme ! Ses yeux rouges, son grand sourire béat, et l’insouciance avec laquelle il propulsait notre épave ambulante sur cette route couverte de nids de poules - d’autruches par endroit- en disait long sur le genre de cigarette qu’il avait dû fumer avant de venir nous chercher. Le pauvre homme était encore plus défoncé que la route elle-même. Et la route, je peux en témoigner, elle était vraiment défoncée.
A cause de la conduite sportive de notre Schumarrer local et de l’inefficacité totale de ses amortisseurs, nous étions, sur cet ersatz de route criblé de trous : secoués, ballotés, bringuebalés dans tous les sens. J’avais bien essayé au début de le faire ralentir, en lui disant que je préférais arriver dix minutes en retard plutôt que quarante ans en avance, mais il m’avait répondu avec un fort accent arabe :
− T’inquiète pas, patron: j’y gère !
Tu parles, qu’il gérait ! Il gérait rien du tout ! Il roulait comme un fou : à tombeau ouvert, et si nous n’avions pas encore eu d’accident, c’était uniquement par chance. Durant les deux heures qui suivirent, je ne compte pas le nombre de fois où nous avons failli mourir. Tenaillé par la peur, j’ai passé tout le trajet à m’agripper désespérément au montant de la fenêtre, à tenter d’amortir les chocs, et à maudire Natacha de « Tour Afrique » : la blondasse qui m’avait convaincu d’échanger ma semaine de vacances initialement prévue au Club Med de Bora Bora, pour ce tour cauchemardesque.
En découvrant au loin les tentes de notre bivouac, nous crûmes à tort qu’on allait peut-être finalement s’en sortir sans casse, mais au détour de la dernière dune, une ornière plus grosse que les autres fit perdre le contrôle du Land Rover à notre pilote et guide « expérimenté ». Sous la violence du choc, l’auto fit une embardée à droite, puis sortit de la route et entama une longue série de tonneaux avant de s’immobiliser sur le toit à une dizaine de mètres du campement. Par je ne sais quel miracle, nous nous en sortîmes tous. Enfin, tous, sauf, notre azimuté de guide. Lui, malheureusement il fut éjecté de son siège et se brisa le cou en traversant le pare-brise.
Après ce stupide accident, nous nous sommes retrouvés seuls dans le désert, sans guide, sans véhicule, et à cause de leur connerie de « concept original » visant à nous priver de téléphone pendant la durée du séjour, sans aucun moyen de communication pour appeler les secours.
Mocktar, le grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze, qui avait fait le voyage en avion depuis Marseille avec moi, arguant de ses origines africaines par une filiation lointaine avec un arrière-grand-père Touareg, ainsi que d’une expérience de guide chez les scouts dans sa jeunesse, nous proposa aussitôt de prendre la direction de notre petit groupe. Personne n’émit d’objection. à la nuit tombée, il nous fit suivre l’étoile du berger comme il le faisait vingt ans auparavant dans la forêt du Lubéron, du temps où il était encore louveteau chez les scouts de France. Mais à cause du fait que le désert n’était pas la forêt du Lubéron, et que les étoiles se ressemblaient toutes, il ne trouva jamais « Bou al-hâdî » : l’étoile Polaire qui indique le nord et guide les voyageurs dans le désert. Du coup, trois jours plus tard, on était toujours perdu dans le désert. Autour de nous, à perte de vue, il n’y avait que du sable, du sable et encore du sable.
Mocktar avait beau être l’arrière petit fils d’un Touareg, vu la tournure que prenaient les événements, je doutais de plus en plus qu’en étant né en Seine-Saint-Denis, et en n’ayant jamais connu ni l’Afrique ni son vénérable aïeul, il pût avoir hérité d’un quelconque savoir ancestral lui permettant de nous ramener sain et sauf à la maison. Surtout que, d’après ses dires au départ de Marseille : les seuls déserts qu’il avait connus jusque là étaient les déserts culturels, sociaux et médicaux de sa cité. Mais je ne me sentais pas de taille à affronter son mètre quatre-vingt-quinze ni ses cent kilos de muscle, alors j’ai préféré taire mon scepticisme.
Pour préserver nos provisions d’eau, qui baissaient aussi vite que notre moral, Mocktar avait dès le premier jour, décrété de façon unilatérale que nous devions les rationner. Pour plus d’efficacité, il avait ordonné que toutes les bouteilles restantes soient remises à George, un comptable de profession qui pour l’occasion, allait devenir comptable de l’eau et suivant la formule de Mocktar : « responsable sur sa vie du précieux liquide ». La règle imposée était sans appel : une et une seule gorgée d’eau par personne, seulement quand lui, le décidait. Sa bonhommie avait totalement disparu, son visage s’était durci, et le ton martial qu’il avait utilisé pour nous prévenir qu’il serait impitoyable avec ceux qui dérogeraient à la règle nous avait glacé le sang.
Lors d’un de nos derniers arrêts, écrasés par la fournaise, brûlés par le soleil, le gosier aussi sec que le sable foulé sous nos pieds, un événement grave endeuilla notre groupe. Alors que nous pensions pouvoir humidifier nos muqueuses avec quelques gouttes d’eau salvatrices. Georges, « le gardien de l’eau », après avoir fouillé son sac en vain, s’était mis à hurler qu’il avait perdu la dernière bouteille.
Une terrible algarade s’en était suivit avec Mocktar.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Comment peux-tu avoir perdu notre dernière bouteille d’eau ?
- Je ne sais pas ! Je te jure ! Je ne sais pas !
Mocktar était très en colère. Ça discutait sec autour de la bouteille. Il brandissait ostensiblement son poing en l’air, menaçant le pauvre Georges du pire.
- Tu étais responsable ! Si tu ne la trouves pas très vite, t’as de la bile à te faire, Georges ! Crois-moi, je ne laisserai pas le soleil te tuer, je le ferai moi-même !
- Arrête, tu es ridicule, Mocktar. Calme-toi. Je n’y suis pour rien ! Elle a dû tomber accidentellement de mon sac.
Georges vidait nerveusement son sac sur le sable, sous le regard assassin de Mocktar
- Prie pour qu’on la retrouve... sinon t’es mort !
- Faites quelque chose vous autres. Vous voyez bien qu’il devient fou !... Je vous jure que je ne sais pas où elle est cette satanée bouteille !

Si on ne tient pas compte du guide, Georges a été le seul du groupe à ne pas mourir de soif : le gros Mocktar l’a étranglé de ses propres mains. Tous les autres sont décédés peu de temps après, de manière plus conventionnelle : morts de soif. Moi, je suis le seul à m’en être sorti. Je dois dire que cette fameuse bouteille d’eau que Georges a faite tomber accidentellement de son sac devant moi, m’a beaucoup aidé. Je sais que ce n’est pas bien d’avoir agi de la sorte, et je le regrette sincèrement pour Georges, mais mon instinct de survie a primé sur mon honnêteté. Je n’y peux rien moi, si la nature humaine est ainsi faite !
Quelques jours plus tard, alors que le dernier de mes compagnons d’infortune venait de rendre l’âme, alors que je venais de boire la dernière goutte d’eau de ma bouteille, alors que je pensais que mon chemin allait s’arrêter là, j’entendis un sifflement strident venant du ciel. C’était un avion de tourisme qui tournoyait dans les cieux et piquait en vrille vers le sol. Après cinq longues minutes de chute, il percuta violemment la planète à quelques dizaines de mètres seulement de moi, et explosa instantanément.
Par chance, le commandant de bord avait certainement pu lancer un appel de détresse en donnant sa position exacte, ce qui permit aux secours d’arriver rapidement sur zone et de me découvrir agonisant près de l’épave encore fumante. Quand je dis « par chance », je parle pour moi, bien sûr ! Parce que les passagers de l’avion eux, ils n’en ont pas eu, ils ont tous péri dans le crash.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais dans une ambulance qui filait à vive allure vers l’hôpital, toutes sirènes hurlantes. A demi inconscient, allongé sur une civière, perfusé de toutes parts, je regardais à travers les vitres de l’ambulance, défiler les dunes de sable de ce désert qui avait failli m’être fatal. Je pensais mon cauchemar terminé quand j’entendis avec effroi, l’infirmier s’adresser au chauffeur.
− Ralenti, Souliman ! En conduisant comme ça, tu vas voir qu’au lieu d’arriver dix minutes en retard on va tous arriver quarante ans en avance
− T’inquiète pas, j’y gère, j’y gère... !
− T'y gères ! T'y gères ! T'y gères rien du tout, oui !... Regarde ce qui est arrivé à ton cousin Mohamed, t’as envie de finir comme lui ou quoi ? C’est incroyables ça ! On dirait que vous ne savez pas rouler normalement dans cette famille.
Souliman, était le cousin de Mohamed... Ils avaient peut-être appris à conduire dans la même auto-école...Un frisson glacé me traversa le corps...
Décidément : quand ça veut pas ça veut pas...

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Arlo · il y a
Excellente nouvelle bien construite et agréable à lire, j'aime et vous avez le vote d'Arlo.
La finale de la matinale en cavale arrive à son terme le 29/12 à 11 heures.
Arlo vous invite à soutenir son poème "découverte de l’immensité". Merci à vous et bon après- midi.

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Christian Pluche · il y a
Bravo pour ce texte ! J'ai beaucoup aimé cette histoire de "Pimpins du désert", loosers urbains qui auraient mieux fait de regarder "Un taxi pour Tobrouk" ou lier "Un aller-simple de Van Cauwelaert ! Mon Vote ! Si le cœur vous en dit mon plombier vous attend : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-plombier-2035 ...
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François Duvernois · il y a
Mon vote pour ce récit enlevé.
Vous avez voté une première fois pour mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1
Ce texte est en finale. Si vous aimez encore, vous pouvez remettre un bulletin dans l'urne.