Eux de leur temps

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

C'est la merde tout le monde le voit, c'est le bordel nous allons tous droit à la dépression cancéro-tractée vers le fond du fond du gouffre de l'infinité abyssale de merde, et piégé par le grand capital on s'agite comme on peut dans un pays qui ne veut pas de nous, en tant qu'artiste, paraît qu'on est inutile et en tant que jeunes on a tracé la carte pour qu'on se perde.

Ouais c'est la merde et ça se sent, on a beau la planquer l'odeur s'étend, on a beau fermer les yeux, ça serre pas les narines, comme solution, au mieux, on est roulé dans la farine. On a les fringues qui collent, des problèmes de thune, on la claque en alcool pour oublier c'qu'on fume. Quand ma mère appelle je dis qu'je bosse, je veux pas passer pour un sale gosse, en vrai j'en branle pas une et j'deviens jaloux des légumes. J'suppose que c'est ça être artiste, les périodes creuses m'attristent, les pleines me stressent. Alors je serre les fesses, j'me dis qu'ça va passer, je m'amuse, je bidouille des trucs et j'finis par m'en lasser, j'ai la sensation d'bosser qui dure... au moins deux ou trois jours. Je descends pas les ordures, j'ai toujours pas d'four, ça fait quoi ? Trois mois ? Qu'on se dit qu'un jour on l'aura. Comme ça on pourra cuire nos propres pizzas. Achetées surgelées au U juste en bas.

J'y vais pas par quatre chemins, j'y vais pas tout court. Je sais déjà que demain je serai à la bourre. J'pourrais me motiver mais pour quoi faire ? J'ai pas envie d'être millionaire. Mon ambition c'est de m'en battre les couilles, qu'on me cherche pas d'embrouilles. Avant j'étais révolutionnaire mais l'humanité me désespère, elle et sa putain de volonté d'aller droit dans le mur, elle et son fantasme de se jeter elle-même en pâture à elle-même. Est-ce que l'humanité elle m'aime ? Alors pourquoi je devrais l'aimer ? C'est déjà dur de pas la détester. J'ai qu'une envie c'est de me plaindre, de geindre, d'aller dehors et de gueuler, alors je me tais parce que j'aime pas déranger. Je reste dans mon coin et je fais le mort, je devrais moins m'apitoyer sur mon sort. C'est con, c'est ce que je fais de mieux.

Je rêve de bottes de sept lieues. De téléphones à cadran plein les murs, ouais c'est chelou c'est sûr, mais on rêve comme on peut et moi j'peux peu. C'est pas un choix, c'est comme ça, mais c'est tout moi ça, je râle alors que ça va. Qu'est-ce que j'ai ? J'ai pas à me plaindre ! Eux de leur temps ils bossaient, ils pouvaient pas peindre, ils se posaient pas la question, ils avaient pas de conseils d'orientation. Eux de leur temps, ils avaient pas le choix. Eux de leur temps ils avaient pas cette chance-là.

Eux de leur temps, on leur a rien demandé, pourquoi faut toujours qu'ils viennent nous emmerder ? Pourquoi si j'ai une chance en or rêver c'est pas mon fort ? Pourquoi j'ai l'impression de rien pouvoir faire ? De manquer d'air ? D'être deux pieds sous terre et de descendre les marches ? Pourquoi j'ai l'impression de vivre à l'arrache ? Pourquoi c'est pas simple ? Pourquoi mon métier c'est pas mon avenir ? Pourquoi je me sens déjà vieillir ? Pourquoi ça coince ? Pourquoi j'suis pas un prince avec un joli château et des putes sur un plateau ?

Faut croire qu'ils voulaient qu'on devienne chiants et aigris, c'est pour ça qu'eux de leur temps ils ont bossé toute leur vie. Ils ont trimé et c'est nous qui en avons marre, maintenant ils peuvent frimer, et c'est nous qui en avons marre. On est jugé et on en a marre. On est épié et on en a marre. Ils sont dans les temps et nous dans la mare. Ils nous racontent le bon vieux temps et nous on se... casse ailleurs. Dans un passé meilleur, coupables d'avoir eu en présent ce présent et d'en être absent. Avec nous personne n'est vraiment méchant, qu'on m'accuse pas d'être médisant, y en a qui nous trouve attachant, qui nous plaigne de temps en temps. Mais jamais pour aujourd'hui, toujours pour demain, pour ce qu'ils ont provoqué et qu'ils fuient, pas pour ce qu'ils croient être le petit matin, mais pour nous c'est la nuit, on s'en fout du lendemain. On y voit pas à deux mètres putain, on est désorientés comme des gamins, on a des boussoles qu'on tient dans le mauvais sens, on a bouffé la carte pour se remplir la panse.

Vous l'aurez compris, j'aime pas trop cette vie mais je peux pas lui en vouloir, c'est une solution de toquard. Je veux bien me battre. Donnez-moi une cause à défendre. Pas un truc miteux. Donnez-moi un âtre que j'y foute le feu. Un truc à dire pour que je le fasse entendre. Trop de guerre, de pauvreté, de misère dans nos sociétés ? La société je la nique, je vois pas où ça me mène, j'suis trop cynique pour pas penser qu'c'est la condition humaine. Rien à foutre des OGM, ma parole est malsaine, parce j'ai la malbouffe dans l'sang, la faute à mon comportement, pas à mon gouvernement. Rien à foutre de l'alternance, partout la même odeur rance, la police j'la nique par habitude mais la politique par lassitude. J'dois pas avoir la bonne attitude, j'suis pourtant né sous la bonne latitude, les temps sont pas tellement rudes, les moeurs pas tellement prudes. Mais j'sais pas comment aller de l'avant, hisser les voiles et me laisser glisser sous le vent. Quand je pense sous le vent, c'est au participe présent, j'ai des images de palettes et d'entrepôts. D'un cariste à Carrefour Market qui bouffe jamais au restau qui vit sa vie peinard et qu'on emmerde pas trop. En tout cas pas trop d'un coup pour pas qu'il pète un plomb, pour pas qu'il devienne fou ou fasse le con.

J'vois mon monde comme une immense plaie, moi comme une goutte de sang qui sait pas où couler. C'est pas très marrant à imaginer, c'est peut-être même pas pertinent mais qu'est-ce que vous voulez ? J'suis un poète pas un putain de comptable, je sais parler qu'en fables, les chiffres m'emmerdent, quand la bourse se taille les veines c'est les nombres qui s'perdent et les croque-morts grossissent leurs bas de laine. La vérité c'est que ceux qui ont encore de l'espoir me font de la peine.

Être désespéré c'est le vrai bonheur, ça permet d'se sentir supérieur, à ceux qui marchent pressés, à ceux qui marchent stressés, à ceux qui s'affairent, qui s'bonne affaire pour les sociétés : pour un esclave acheté un autre prêt à prendre sa place. Tous la même volonté, celle de sortir de la masse. “Et par le haut s'il-vous-plaît ! Par le bas ? Quelle drôle d'idée, nous ne sommes pas des merdes à évacuer.” Moi si. J'y vis. Dans vos déchets. Les choses jetées. Dont vous ne voulez plus. Celles qu'on évacue. Les arts, l'école, la santé. Vous savez ce que j'en fais. Un édifice plutôt pointu. Que je pourrai enfoncer dans la partie de votre anatomie qui m'aura plu en temps voulu.

Et il y a de grandes chances que ça commence comme rectifier et que ça rime avec l'Homme.
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