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Éternel (act 5)

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J.D.Flyman

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L’horloge était désormais enclenchée...
Des nuées d’oiseaux firent entendre leurs cris, les êtres loups bondirent sur la plus haute branche du grand tilleul, je me précipitais vers le gros rocher du promontoire au dessus de la vallée baignée de brume avec la fleur de l’Arum dont les coroles se consumaient lentement dans mes mains comme le tracé sur le tronc qui s’effaçait au fur à mesure de sa combustion.

Ils se caressaient de façon frénétique, leurs mains griffes effectuaient des allers-retours sur leurs bras tandis qu’ils étaient perchés sur la plus haute branche du grand tilleul.

Je m’assis alors bras tendus sur le gros rocher du promontoire, je ne distinguais que les sommets des montagnes sous la lune pleine, comme des îles au milieu de cet océan de brume.
Efeliane bondit la première et transperça cet océan aérien, les volutes de brume ressemblaient aux vagues. Un instant plus tard elle émergeait de l’autre coté de la vallée en déchirant l’opacité qui baignait le monde d’en dessous. Un hurlement venant du haut du tilleul se répandit avec son écho dans tous les contreforts pierreux. L’océan de brume se trouva perforé de toutes parts, des ailes et des cris se mêlaient dans un ballet aérien tonitruant sous la lune pleine. Il sauta de la branche juste après, il transperça la brume couvrant la vallée et ressortit dans un tourbillon juste au dessous du vol des oiseaux, demeura statique sous la lune et replongea sous les flots de brouillard. Il perfora de nouveau les volutes brumeuses en dessous d’Efeliane et sa longue silhouette se posa délicatement à ses cotés.
La fleur continuait sa lente combustion dans mes mains et le tracé sur le tronc se refermait au même rythme.
Je regardais à nouveau la colline en face du promontoire du grand tilleul, l’océan de brume cachait aux yeux du monde le ballet aérien des oiseaux éclairés par une lune ronde comme les deux êtres qui bondirent de concert d’arbre en arbre. Ils disparaissaient par moment sous les vagues de brume, je distinguais leurs courses comme des sillages de poissons sous cette onde céleste. Ils parcouraient les collines à une vitesse folle, leurs sauts étaient prodigieux, des myriades d’oiseaux les suivaient dans leur course. C’était un réel spectacle, tellement prenant que je n’avais pas remarqué que je n’étais pas le seul sur le promontoire.
D’autres êtres s’étaient rassemblés, sur les branches des arbres et sur les rochers, ceux qui volaient et ceux qui marchaient... Ensemble ils admiraient la beauté des évolutions de ceux qui avaient traversé le temps. Je ramenais machinalement mes mains sur mon torse en prenant garde à la fleur de l’Arum qui continuait sa lente combustion, aussitôt leurs regards luisants se tournèrent sur moi. Chevreuils, Martres, corbeaux, Geais, Renards, Pies, Chouettes... Toute la création vivante de ces forêts, de la Musaraigne au Troglodyte... Ils me regardaient... Le seul humain.
Un léger son se produisit qui venait du haut du grand tilleul, ils orientèrent alors leurs regards en sa direction, restèrent immobiles une fraction de seconde et ils se détournèrent pour admirer à nouveau la vallée.
J’étais assis sur le rocher du promontoire, mes mains étaient prés de mon torse avec la fleur et ma jambe droite était appuyée sur le tronc tourmenté d’un Genêt tordu par les vents. Quelques paillettes de givre miroitèrent sous les rayons de lune quand le grand Hibou se posa silencieusement en face de moi. Je n’avais jamais vu ce type d’oiseau hormis en photos. Il était vraiment impressionnant, en taille et présence. Il me regardât un instant, sa tête se balançait et ses grands yeux m’observaient. Il avança sur le bout de tronc et je vis sa patte hésitante... Je sentis son contact sur ma cheville, des images naquirent alors dans mon esprit.

Le bâton de marche, le sac avec le pulvérisateur prés du feu... Ma promesse faite à Jean.

Le grand Hibou retira doucement sa patte et aussitôt les images disparurent de mon esprit.
Le tracé sur le tronc continuait son extinction, la fleur dans mes mains perdait sa première corolle... La lune commençait à décliner insensiblement, je regardais vers l’Est et un fin liseré orange se dessinait sur les monts du Livradois. Je n’étais pas le seul à observer, le grand Hibou regardait aussi vers le levant. Il s’ébroua, se tourna vers moi et commença à lisser ses plumes. Il fallait que je trouve la force nécessaire pour respecter mon engagement, il était là pour me le rappeler. Jean avait raison, je ne percevais plus le temps qui s’égrenait, inexorable et impitoyable.
Je restais à regarder la vallée avec ce grand Hibou et tous les autres êtres... Ce que j’avais interprété comme agressif envers moi quand ils tournèrent leurs regards... Ce n’était que la compassion...
L’océan de brume, comme un fjord céleste, était agité de toutes parts alors que le monde du dessous ignorait cette beauté, ce ballet incessant de volutes et d’êtres intemporels. C’était superbe, les oiseaux plongeaient dans la brume tandis que Jean et Efeliane surgissaient sur les îles collines et fonçaient à travers bois pour à nouveau disparaitrent sous les vagues brouillards.
Une deuxième corolle laissait ses cendres dans mes paumes, le tracé sur le tronc s’effaçait de plus en plus vite... Le fin liseré sur les monts du Livradois faisait apparaitre le sommet des bois.
La lune ronde offrait aux êtres présents les prémices de son coucher venant.
Il ne restait intacte que la dernière corolle de l’Arum. Le grand Hibou décolla.
Il surplomba la vallée et transperça l’océan de brume dans un cri. Un instant après, au même endroit, surgissait un autre oiseau, un grand Milan. Il monta au- dessus de la vallée comme une fusée et son cri retentit alors qu’il ouvrait ses ailes et planait au dessus des îles montagnes.
La dernière corolle de l’Arum entamait sa combustion, les êtres des forêts se retournèrent sur moi.
Les nuées d’oiseaux qui suivaient Jean et Efeliane orientèrent leurs vols en direction du grand tilleul. Le Milan était le meneur de la ruée impressionnante qui envahissait les branches en quelques secondes. Aucun piaillement cependant ne se fit entendre, le silence régnait, le tracé sur le tronc disparaissait de plus en plus vite. Je regardais alors la fleur de l’Arum, il demeurait d’elle une moitié de corolle, le reste n’était que cendres.
Au même instant le grand Milan repartit du tilleul et traversa la vallée. Il en effectua le tour entre les lueurs de lune et les prémices de l’aube. Il volait entre les mondes. Il stoppa son élan et son cri retentit alors que le premier rayon de soleil apparaissait, vertical, au dessus des monts du Forez. Je me levais et me retournais sur le tronc du tilleul, vers le petit feu qui luisait encore demeurait le sac et le bâton de Jean, je savais qu’il faudrait que je trouve la force de respecter ma promesse. Je m’avançais vers le sac dont je sortais le pulvérisateur de verre. La glace qu’il contenait était fondue et livrait une eau presque luisante de particules pailletées. Je saisis le bâton et je me retournais sur le tronc du tilleul. Je n’avais pas lâché la fleur et mon regard allait de la vallée au rayon vertical qui devenait plus important de seconde en seconde semblable à la grande aiguille d’une horloge démesurée.
Le Milan vint se poser sur le grand tilleul alors que deux êtres transperçaient l’océan de brume. Ils atterrirent sur le rocher du promontoire, la fleur dans ma paume finissait de se consumer et du tracé sur le tronc ne demeurait plus que quelques centimètres flamboyants.
Ils se regardèrent et s’assirent sur le rocher, j’écoutais juste leurs souffles puissants qui ressortaient au-dessus du silence qui régnait. De leurs corps impressionnants je ne voyais que le dos, ils penchèrent leurs têtes l’un envers l’autre et leurs griffes, cachées de la lumière blanche, devinrent mains et doigts qui s’enlacèrent pour ne former qu’un seul poing.

La grande tige aiguille au dessus des montagnes du Forez ouvrit ses pétales célestes, le contour du grand tilleul se dessinait sur le givre recouvrant la sapinière.
Jean et Efeliane regardaient dans sa direction et leurs mains réunies se resserrèrent encore plus fortement. Elle se détourna du levant et regarda Jean, ils étaient tous deux plongés dans le regard azur de l’autre. Ils penchèrent leurs têtes jusqu’à ce que leurs fronts se touchent, leurs respirations étaient saccadées comme des sanglots. Le cri du Milan résonna, il était perché juste au-dessus de moi.
Je devais respecter l’ordre des choses, ma promesse.
Je regardais la fleur dans ma paume, la dernière corolle donnait son ultime lueur. Je fermais mon poing en même temps que mes yeux quand ses cendres touchaient ma peau et je m’avançais vers le promontoire. Le bâton de Jean et le pulvérisateur que je serrais aussi fortement que les cendres de l’Arum pesaient aussi lourdement que mes pas à mon âme. Je ressentais les regards de tous les êtres présents dans les bois, sur les branches... Ils m’accompagnaient.
Je contournais le gros rocher pour être en face de Jean et Efeliane, posais le flacon et appuyais le bâton contre le tronc du genêt. Le sommet du Grand Tilleul des Cotes baignait dans les premiers rayons du levant. Petite aiguille de l’horloge intemporelle.
J’étais calme et triste, ils tournèrent leurs têtes vers moi tout en restant collés l’un à l’autre. Derrière eux, le tracé n’était plus qu’un point rougeoyant sur le tronc, je levais mes bras et mes poings serraient le bâton, je regardais Jean, ma vue se troublait, mes yeux étaient chargés de larmes... L’une d’elles roula sur ma joue, je fermais mes paupières... Ma promesse...
Je sentis un contact sur mon visage, j’ouvris les yeux.
Efeliane avait un bras tendu et un de ses doigts couteau était tourné pour recueillir la goutte d’eau salée.
Sa longue griffe ornée d’une perle de peine, elle se leva doucement, se détachant de Jean. Elle avançait vers le tronc du tilleul et lui me regardait profondément, il leva un bras et ouvrit sa main énorme. L’index griffe approchait lentement vers mon torse, Efeliane demeurait juste en face du point rougeoyant, reliquat du tracé désormais invisible, sur le tilleul. Jean touchait de sa pointe acérée l’emplacement de mon cœur, Efeliane déposait au même instant la perle de peine, toujours suspendue à son doigt griffe, au centre du cercle de feu.
La perle d’eau de peine se propageait dans l’étoile rouge de l’amour éternel... Jean retira sa main et Efeliane revint à ses cotés. Le point devint bleu azur. Le Milan criait à nouveau.
La lumière du soleil se propageait dans les sous-bois. L’océan de brume ne formait plus de vagues. Efeliane s’assit sur le rocher du promontoire dans les bras de Jean, aucun retour entre les mondes, plus d’attente... Ils étaient libres de s’aimer jusqu’à la fin des temps.
Le grand index griffe soulevait le bâton à pointe de métal dans mes mains, mes bras se levaient... Jean... Pardon...
Tout mon corps était appuyé sur le pieu contre son torse et en un éclair... Le bâton cassait juste après l’impact...
J’étais à genoux, Efeliane enserrait Jean qui me regardait... La pointe du bâton avait perforé son torse animal de part en part... Le grand tilleul était noyé dans la lumière du levant.
Le trou laissé par la pointe de métal devint luminescent et des flammes bleues éclatèrent de chaque coté de son corps. Efeliane se serrait contre lui alors que les premiers rayons du soleil couvraient sa peau. Elle prit ses longs bras puissants et les colla contre elle tandis qu’un dernier souffle de Jean découpait le silence envahissant. Le bleu de ses yeux devenait terne. Elle se tournait un instant sur les montagnes qui luisaient de lumière et quand les premiers rayons du soleil effleurèrent le rocher, elle plongea ses grands yeux bleus dans les abysses de son amour éternel... Ses chairs, comme celles de Jean, fumaient sous cette lumière.
Il ne fallut pas plus d’une minute avant que mon regard se pose sur deux jeunes êtres humains... Enlacés comme à leur première fois. Deux enfants, leurs étreintes sous les rayons du soleil. Ils devenaient statues de cendres à mesure que la lumière du levant parcourait leurs corps.
Ils étaient serrés l’un contre l’autre et leurs têtes se touchaient, le soleil caressait l’océan de brume d’où émergeaient les îles montagnes, le tracé sur le tronc se recouvrait des écorces découpées par Jean, tous les êtres se rapprochaient du promontoire... Silencieux...
Ils étaient légions, se mélangeant avec ceux que j’avais vus auparavant, le sol grouillait de vie, le Milan décollait et son cri transperçait la brume couvrant la vallée.
Je pris le flacon en tremblant, je regardais leurs visages et l’expression qui en émanait. Leurs yeux étaient mi-clos, un léger sourire innocent magnifiait leurs traits figés au-delà du temps.
Je révulsais un sanglot, je levais un bras et tandis que le soleil explosait sur les monts du Forez au dessus de l’océan de brume, j’appuyais sur la gâchette du pulvérisateur.
Les fines gouttelettes se répandirent dans l’air et se transformèrent en cristaux multicolores sous les rayons du levant. L’arc-en-ciel se déposait lentement sur les statues de cendre à mesure que le flacon dispersait ses paillettes argentées. Elles devinrent statues de glace sans que leurs traits ne changent.
Le point bleu azur sur le Grand Tilleul des Cotes s’éteignit lentement. Tous les êtres se tournèrent vers lui. Je jetais le flacon sur les rochers du promontoire.
Il éclatait au même instant que s’éteignait le point bleu sur le tronc.
Le temps suspendait son rythme, tout était au ralentit.
Une onde parcourait le sol et l’air, les sapins qui encerclaient le Grand Tilleul des Cotes ployaient sous l’effet du choc, le givre et la neige étaient propulsés dans un élan formidable sous cet impact. La cime des arbres autour du tilleul était renversée et en une fraction de seconde elle était attirée en sens inverse tandis que le givre et la neige en suspension envahissaient les sous-bois et explosaient au pied de l’arbre monumental dont le tronc se couvrait d’une couche de glace qui progressait à une vitesse indescriptible. Celle-ci recouvrait mes jambes et mon torse en un instant et je sentais la peau de mon visage soumise à un froid extrême. La brise ressentie jusqu’alors se transformait en un vent violent balayant tout à son gré. Les êtres aux yeux luisants s’étaient évaporés, je demeurais en face de statues de glace dont la tourmente dispersait les fragments. Les cristaux multicolores de leurs êtres intemporels se répandirent au gré des vents et du temps. La tourmente enveloppait toute la forêt, je regardais les rochers du promontoire, Jean et Efeliane n’étaient plus des statues de glace, ils parcouraient ensemble ces bois et se poseraient comme un arc-en-ciel pour embrasser de leur amour éternel les endroits et les êtres qui composent ce monde oublié.
Mes larmes étaient de glace dans la tempête qui balayait la colline, je ne voyais rien que les cristaux disparaissant vers l’infini.
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Laeti · il y a
j'ai réussi à oublié le réel,pour me plonger dans l'imaginaire et avoir des images pleins la tête,exactement ce que je recherche dans une lecture. La suite ?????
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J.D.Flyman · il y a
Hello Dame Laeti!
Merci pour votre lecture et votre passage avec ce commentaire si encourageant ! La suite sera pour bientôt !
Bonne journée à vous !

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Geny Montel · il y a
Entre l'acte 1 qui commence comme un roman d'espionnage et l'évolution fantastique du récit jusqu'à l'acte 5, les émotions se bousculent !
Poignant, poétique et magique, sieur J.D.

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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Dame Geny!
:-)
Je sais qu'il y a un écart entre le début et maintenant... Ce n'est pas la fin pour autant...
:-)
C'est peut-être mal découpé, je le conçois... Mais ça se lit?...

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Geny Montel · il y a
Bonsoir sieur JD, non non, ce n'est pas mal découpé. ça se lit très bien.
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Dolotarasse · il y a
Les voilà réunis à jamais ! La valse des oiseaux donne un côté féerique dans l'histoire.
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J.D.Flyman · il y a
Hello Dame Dolo!
Vous avez lu et ce n'est pas fini.
.;-)

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Dolotarasse · il y a
Tu mettras la suite sans doute ;-)
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Leméditant · il y a
Une très poétique histoire fantastique qui ouvre des portes sur des mondes surnaturels peuplés d' étranges créatures. J'aime l'image du couple aérien entouré d'oiseaux. Un récit fascinant aux accents mélancoliques. Bravo...
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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Leméditant.
Merci pour votre lecture et votre commentaire!
Je voulais aborder par ce long récit, un sentiment qui pousse au pire comme au meilleur, l'amour...
:-)
Je suis sincèrement content si vous avez passé un bon moment!

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Gerard de Savoie · il y a
ton texte nous entraine dans un tourbillon d évènements féeriques , dans une nature si belle, mais si impitoyable....
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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Gherb73!
Heureux de vous lire ici et si mon histoire vous plait, c'est le top!
:-)
Merci encore pour votre lecture!

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