ÉTERNEL (Act 2)

il y a
9 min
114
lectures
6

Nous avons tous deux vies. La deuxième commence quand nous prenons conscience que nous n'en avons qu'une  [+]

Il me fallut patienter jusqu’au 31 Décembre pour en connaitre l’explication.
Je n’oublierai jamais ce jour.

Il faisait un froid exceptionnel, la météo avait annoncé une chute des températures redoutable du 31 Décembre jusqu’au 3 Janvier. Le thermomètre ne monterait pas au dessus de -5 degrés le jour et tomberait jusqu’à -20 en plaine et bien plus en montagne. Quand je regardais au dehors, tout était figé par le givre, je ne voyais pas d’oiseaux hormis ceux qui restaient chez mon voisin. Je m’attendais à ce qu’il veuille repousser notre périple et deux ou trois minutes avant son arrivée, un Milan se posa sur le pommier en face de la fenêtre par laquelle j’observais la nature figée dans un silence blanc. Je vis alors mon voisin pousser mon portillon, il était habillé comme un explorateur polaire du début du siècle précédent. Sa tête était recouverte par un chèche, il n’y avait que son regard bleu si perçant qui ressortait, une veste épaisse et élimée comme le pantalon qui recouvrait ses jambes et des chaussures type Rangers. Il portait un petit sac à dos et deux tubes cartonnés en bandoulière, il tenait dans sa main droite un bâton de marche dont je distinguais la matière, du bois...
Je me disais en moi-même qu’il devait avoir perdu la raison.
Il arriva vers ma porte tout en me faisant un signe de main et le Milan décolla en lâchant un cri. Je le vis aller vers les autres oiseaux qui restaient sur la demeure de mon voisin tandis que celui-ci tapait à ma porte. J’ouvrais rapidement à ce dernier et il entra.
—Bonjour Daniel ! Il fait un froid digne de ce nom ! Toujours d’accord pour aller voir cet arbre ? Vous ne perdrez pas votre temps, c’est superbe avec ce givre !
—Bonjour Jean ! Mais comme vous dites, il fait un froid polaire ! Vous tenez vraiment à ce que nous y allions aujourd’hui ?
—C’est le jour... Oh, tenez... C’est un échange de bon procédé, c’est pour vous...

Il posa son bâton de marche contre le mur, il était fait de bois et portait une paume sculptée, une tête de loup finement ciselée. Il se contorsionna pour ôter les deux tubes de carton et me tendit ceux-ci.

—Mais... Jean, ce n’était pas la peine voyons ! Que me donnez-vous donc ?
—Ce n’est pas grand-chose... Juste de quoi faire travailler vos doigts dans ce tube, vous connaissez le bois... Et dans celui-ci, juste un travail... Différent, mais vous comprendrez vite ! Vous m’accompagnez ou...
—Jean... Vous êtes incorrigible... Je sors la voiture et nous partons !
—Nous ne pouvons nous rendre là-bas qu’en marchant... Il y a bien la route qui monte jusqu’à Egliseneuve mais elle n’est pas praticable... Un camion de bois est couché depuis cette après-midi et les grues ne peuvent pas accéder, le verglas est redoutable... De toutes façons, il est plus agréable de s’y rendre en marchant et d’Egliseneuve nous aurions dû parcourir trois kilomètres quand même alors... Trois de plus ou de moins...
—En marchant ! Mais Jean, tout de même, vous êtes vaillant c’est indéniable, mais vous allez grimper par les collines dans un froid incommensurable et sur douze ou treize bornes !
—Oui, avec ou sans vous ! J’aurai jamais pensé que ça vous arrêterez !
—Ok, je viens... Vous me laissez le temps de m’habiller et...
—Vous avez cinq minutes. Je décampe si vous n’êtes pas revenu !
—Et je vous ramène par le col si je suis obligé de vous courir après !
—Tachez de ne pas perdre de temps alors !

Je filais dans ma chambre et m’habillais en fonction des températures... Il a claqué un fusible l’ancien... Je le ramènerai d’ici peu... Faut pas pousser non plus... Le froid va bien le calmer et dans deux kilomètres nous rebrousserons chemin...
—Il vous reste deux minutes Daniel !
Il ne me reste qu’à prendre une lampe et quand j’ouvre le tiroir pour la saisir, je vois mon calibre... Je l’embarque ou pas...
—Une minute ! Allez Daniel, faut qu’on décolle !
Je referme le tiroir... Avant qu’il me mette une branlée, le centenaire, je pense avoir un peu de marge. Je suis habillé de pieds en cape, j’ai toujours gardé les tenues de mes missions...
Je descends les marches et mon ancien est devant ma porte, sur le seuil.
—J’ai envisagé vous perdre Daniel, mais vous êtes là.
—J’ai envisagé vous ramener d’ici peu de temps mais je préfère vérifier... Au cas où...
—Merci... Je veillerai aussi sur vous ! C’est bon, vous fermez votre maison et on file !
—On file ! Vous êtes... Le pire... Vieillard que j’ai connu !
—Vous n’êtes que le pire marcheur polaire que j’ai croisé !
Nous avons rigolé ensemble... Il tenait son bâton et dans son geste et son regard... Je me sentis alors digne de l’accompagner... Je n’arrive toujours pas à pouvoir décrire ce moment...

Nous sommes partis ensemble dans ces forêts, il me briffa sur le parcours, nous monterons par les Versannes, un hameau au dessus du bourg de la superette, et continuerons en direction de la butte des Liards, au dessus d’Egliseneuve mais nous passerons par la vallée de l’Osteau, nous finirions par les bois à coté du château de Liberty pour aboutir au grand tilleul des Cotes.
Il marchait à un rythme soutenu et pouvait parler tout en me regardant. Son regard bleu turquoise était insoutenable, je n’arrivais pas à maintenir le mien quand il s’adressait à moi. Il marchait d’un bon pas, son agilité naturelle était surprenante. Il ne ralentissait pas même quand nous empruntions une sorte de sentier au dessus du ruisseau et dont la pente était redoutable. Nous avions parcouru quatre kilomètres et il ne semblait pas essoufflé, il me parlait et me racontait à quoi ces lieux ressemblaient quand il était enfant. J’arrivais à tenir son allure mais il me fallait parfois un peu de temps pour reprendre mon souffle et lui répondre. Toute la nature était recouverte d’une couche de givre impressionnante et qui s’épaississait à mesure que nous montions. La vue était superbe avec ce soleil qui déclinait, les reflets orangés des rayons dans les paillettes de glace que parfois le vent arrivait à faire voler, toute la Chaîne des Puys était visible, aucun nuage ne zébrait le ciel. C’est à ce moment que je pris conscience que nous allions devoir revenir après la tombée de la nuit. Je décidais d’en faire part à mon guide mais c’est lui qui s’adressa à moi en premier :
—Nous allons repiquer un peu plus bas, il faut que nous passions par la ruine du vieux moulin, le long du ruisseau. Nous remonterons jusqu’au tilleul par les bois de Chantagrele.
—Jean, c’est vraiment superbe cette vue, ce décors... Il va faire nuit d’ici moins d’une heure et nous devrions rentrer...
—Ne craignez rien... La lune change aujourd’hui... Elle sera pleine et la visibilité sera bonne.
—Jean, la température va encore baisser et je dois dire que je suis un peu inquiet... Vous allez bien ? Enfin, mettez-vous à ma place...
—Je vais bien rassurez-vous, pourquoi vous faire des soucis, je suis grand garçon depuis longtemps ! Allez, poursuivons jusqu’au moulin... J’ai trois services à vous demander...
—Jean...
—S’il vous plait Daniel... Il existe des choses qui sont difficilement explicables dans ce monde... Il faut voir ces dernières... Pour comprendre.
—Mais comprendre quoi ! La seule chose que je suis en train de saisir, c’est que vous n’êtes pas centenaire !
—Oui... Vous avez raison... Je ne suis pas centenaire... C’est pour ça qu’il faut que vous voyiez les choses... Pour comprendre... S’il vous plait Daniel... Vous n’avez rien à perdre à me suivre... J’ai besoin de votre aide.
—Jean... Monsieur Delian... Je vous avertis, c’est direction le moulin, le tilleul et si vos explications sont... Irrationnelles ou peu convaincantes... Vous aurez un autre aperçu de ma personne !
—J’accepte vos conditions... Merci Daniel... Suivez-moi.
—Hep ! M’en faites pas une ! Sinon basta le moulin et le tilleul !
—Ce n’est pas le but Daniel. Réfléchissez... J’aurai pu vous faire du mal des dizaines de fois... Venez, c’est ce sentier... S’il vous plait...

Il était tourné en face de moi et son regard si bleu pénétrait profondément le mien... Je n’arrivais pas à soutenir ce dernier... Il n’avait rien de calculateur... Il était juste... Profond... Comme les eaux de ces lacs de cratère... Un cri venant du ciel me détourna de ce regard intense. Un Milan tournoyait au dessus de nos têtes.

—Suivez-moi... Vous pouvez courir un peu ?
—Pardon !! Mais que...
Il se tourna et emprunta le sentier en petites foulées tandis que je restais interdit... C’est quoi ce plan...
Je partis en pleine course afin d’éviter que mon « moineau » ne s’envole... Je le vis au début du sentier, il avait déjà une cinquantaine de mètres d’avance et j’accélérais ma foulée. Je tapais ma tête par les buissons et il conservait toujours l’écart entre nous, il était si leste et semblait presque rebondir sur les aspérités du sol... Il allait si vite et pourtant sa course était si fluide... Parfaite... Il accéléra et je le perdais de vue... Je fonçais de toutes mes forces en tentant de contrôler ma course sur le sol gelé.
Je distinguais après quelques secondes ou minutes de cette poursuite effrénée, le reflet des dernières lueurs du couchant au fond de ce tunnel de taillis. Je tentais de ralentir ma foulée avant d’arriver dans le peu de lumière qui était fournie et après que je me sois étalé dans le givre, une main attrapa la mienne.
—Daniel, je suis désolé... Je suis allé un peu trop vite mais vous avez une bonne foulée !
—J’aimerais avoir la vôtre !

Il m’aidait à me relever, nous étions en lisière de forêt, il allait faire nuit d’ici peu, dix minutes ou vingt... Je vais avoir du mal si je dois engager avec lui un rapport de force... Il est largement plus vieux que moi mais même s’il n’a pas cent ans, c’est un phénomène de la nature... J’aurais mieux fait d’embarquer mon calibre.

—Venez, on traverse la route, le moulin est en bas...
Il traversa la petite route d’un bond. Je ne savais plus... Ce n’est pas possible... Qu’on soit un champion Olympique ou autre...
—Deux mètres sur votre gauche il y a une buse de ciment, vous pourrez sauter le fossé et traverserez la route. Venez, j’ai besoin de vous... C’est le premier service dont je vous ai fait part.
J’ai traversé le fossé en sautant au bon endroit, coupé la route et suis arrivé vers lui.
Je tremblais, son regard était encore dans le mien.
—Daniel, je vous ai demandé de m’octroyer trois services... Voici le premier. Je vais dégager ces ronces et vous fendrez la couche de glace au dessous à l’aide de ce piolet. Vous en insérerez les morceaux de glace formés par cette eau dans cette bouteille de verre et refermerez le tout avec ce pulvérisateur en argent. Ce sac sur mon dos depuis que nous marchons vous servira à emporter ce flacon. Hâtez-vous...Il nous faut être au tilleul dans peu de temps...
Il arracha les ronces, elles livrèrent à mon regard un agencement de pierres empilées... Et quand ce tissu de feuilles disparut... C’était comme un bassin, source... Tout était si cristallin.
J’avais déjà le piolet en main, je fendais cette glace et en faisais entrer les morceaux en tassant ces derniers...
Il arrêta mes mouvements... Le flacon était emplit de cette glace que je tassais toujours...
—Daniel... Daniel... C’est suffisant... Venez, nous devons être au tilleul pour le coucher de soleil.
—Bien... Jean... Je vous suis.
—C’est à deux kilomètres, gardez le sac sur vous.
Nous avons retraversé la route et sommes remonté par un autre sentier dont la pente était impressionnante. Les rayons du couchant éclairaient notre chemin, les branches des arbres ployaient sous le poids de la neige et du givre. Après une dizaine de minutes de marche, nous étions au sommet de la colline. La vallée en contrebas se couvrait lentement d’une brume épaisse. Nous avons encore marché durant une dizaine de minutes et sur notre gauche se dessinait une structure de maison. C’était une ruine dont seul un pignon demeurait debout, recouvert de lierres cristallisés par le froid.
Juste après, Jean s’arrêta.
Nous étions en pleine forêt, une sapinière dense plantée à la fin de la dernière guerre et pourtant... Une clairière réchauffée par les derniers rayons de ce soleil de Décembre s’offrait à nos regards.
Le tilleul des Cotes était son centre. Je ne savais pas qu’un tel arbre pouvait exister à quelques kilomètres de chez moi. Je contemplais son envergure, la taille de ses branches, la lumière que ces dernières offraient en comparaison à la noirceur de la sapinière qui l’encerclait.
Le Grand Tilleul des Cotes. Il mérite bien son nom.
Je repensais à la soirée avec Jean et mon regard descendait des ramures pour se poser sur le tronc, je ne perçois que les premières nervures et je décide de m’en approcher.
Mon regard est partout, en haut, en bas... Son tronc est énorme... Il faudrait au moins dix ou peut-être quinze personnes bras tendus pour en faire le tour.
Toute la superficie au dessous de son ampleur n’est pas gelée, le lierre qui court au sol est vert. C’est un contraste saisissant avec le givre qui recouvre la sapinière et les sous-bois.
Seules les branches qui demeurent à l’ombre sont couvertes de glace.

Je me retourne pour parler à Jean.
Il est statique et regarde s’éteindre le couchant.
Il sourit... Les lueurs orangées de cette fin de ce dernier jour de Décembre... Je ne les oublierais jamais...
—Je n’aurais jamais envisagé de trouver un arbre comme celui-ci... Jean, il est superbe, c’est un colosse ! Savez-vous combien de siècles peut avoir cet arbre ?
—Je ne sais pas. Je peux juste vous dire qu’il était déjà énorme... Il y a plus de cinq siècles.
—Jean... Qui êtes-vous ?
—Je vais vous raconter une histoire... Auparavant, allumons un petit feu afin de vous réchauffer, venez...
Il s’approcha du tilleul et dégagea une zone couverte de lierre. Un gros rocher était au dessous, il me fit signe de m’assoir tandis qu’il ramassait quelques branches et je me posais sur le bloc arrondi et couvert de mousses. Je voulais l’aider mais il refusa, il allait vite et en moins de dix minutes, les premières flammes firent entendre leurs crépitements.
—Posez donc le sac vers vos pieds, réchauffez-vous un peu Daniel, vous avez transpiré et le froid ne vous fera pas de cadeau.
—Et bien, et pour vous c’est pareil non ?
—Il est d’autres façons d’avoir chaud, ne vous inquiétez pas.
Il était en face de moi et ôtait le chèche qui entourait sa tête tout en reculant vers le tronc du tilleul. Il s’assit entre deux énormes nervures tandis que je rajoutais quelques branches sur le feu. Il me souriait, je sais qu’il était heureux de ce moment mais je voulais tant savoir ce que cet homme voulait me dire.
—Jean... Qui êtes-vous ? Vous avez volé une identité, vous êtes recherché ou autre chose ? Je peux vous aider... Vous avez tué quelqu’un ?
—Je n’ai jamais volé d’identité, je ne suis pas recherché...
—Qu’avez-vous donc fait ?
Il saisit alors son bâton de marche à la paume sculptée, me regarda et m’envoya ce dernier que je saisissais au vol.
—Bien rattrapé Daniel ! Il est pour vous... Je l’ai sculpté il y a longtemps, son bois est celui de cet arbre.
—Jean, c’est un bel objet... Je ne puis accepter. Quand allez-vous donc me parler ? Je peux vous aider !
—Vous l’avez déjà fait Daniel en acceptant le premier service... Il faut effectivement que vous m’aidiez... Je vais vous raconter... Promettez-moi avant que vous respecterez votre parole, c’est important.
—Jean... Je vous jure que je n’ai qu’une parole et je la respecterai !
—Bien. Vous souvenez-vous du portrait de cette femme, Efeliane ?
—Oui, ce portrait au dessus de la cheminée, chez vous...
—Je devais avoir douze ans...
C’était il y a si longtemps... Une époque à laquelle certains châteaux de ce pays étaient en train d’ériger leurs tours et ces collines ne ressemblaient pas à celles que vous voyez maintenant...
Même le vieux moulin en bas, n’existait pas encore.
—Mais... Jean, que me dites- vous ? C’est impossible !
6

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,