Et Camille dans tout ça

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L'homme par qui le scandale arrive, mais en rampant. Et l'homme qui tombe toujours à pic, mais plus souvent à plat  [+]

Image de Automne 19

La jeunesse désœuvrée d’Arcachon, bonnet Stan Smith enfoncé sur des bouclettes angéliques, se pintait tranquillement le frontibus au Coca Light dans le cadre feutré d’un pub anglais tout aussi light. La seule concession à l’héritage british, outre la trogne du patron des lieux, semblait désormais se résumer à une moquette poussiéreuse aux couleurs vaguement indéfinissables, quoique. Quoique.

Nathanaël Jo Hunt ne tarda pas à se dire, en total accord avec lui-même et la mémoire de ses ancêtres, que la plus sage décision qu’il puisse prendre à cette heure déjà avancée de la journée, serait encore de fuir l’endroit avant que ces oreilles n’en puissent plus de saigner aux rythmes lancinants de la soupe populaire diffusée par des haut-parleurs diaboliquement camouflés aux quatre coins de la pièce.

Il se demandait vraiment ce qui avait bien pu le pousser à commander une autre pinte de bière. La pinte mate Nathanaël d’un air goguenard, Nathanaël mate sa pinte d’un air torve, et la jeunesse désœuvrée au bonnet enfoncé sur des bouclettes angéliques mate Nathanaël d’un air perplexe, le sourire en coin et le regard dans l’autre, mi-amusé, mi-inquiet, mi-curieux, ce qui fait tout de même beaucoup de demis.

Sans se presser, Nathanaël s’ébroua, se leva en poussant un long soupire sonore, vida sa pinte d’une traite sans lui laisser le temps de reconsidérer son statut de pinte à moitié pleine, et, quittant la position du tireur couché, s’extirpa en vacillant du troquet des brumes.

Frissonnant quelques instants sous les rafales et sur l’avenue Gambetta (quel grand homme), il ne tarda pas à rencontrer de plein fouet l’océan majestueux, paf, sur le coin de la goule, goulument aspiré par les vagues qui déroulaient patiemment à ses pieds, l’écume aux lèvres.

Devant la jetée Thiers (à peine moins grand que l’autre, talonnettes comprises), le front de mer était désert, pas un tartare ni un cheveu à l’horizon, mais ça ne le décoiffait pas plus que ça ; en plein mois de février, il ne s’attendait pas non plus à voir la cité balnéaire dégorger ses hordes habituelles de baleines germanophones, et le ponton occupé par d’autres personnes que ces quelques autochtones qui rejouaient patiemment l’après-midi d’un pêcheur d’Islande.

Drôle d’idée, tout de même, que de l’envoyer chercher de l’inspiration dans le coin. Mais après tout, les voies du saigneur étaient impénétrables, et il n’avait pas cherché à comprendre les raisons qui poussèrent Augustin Laverdure, charcutier de son état et éditeur par passion, à lui proposer ces quelques vacances en bord de mer aux frais de La Princesse, ainsi qu’il avait doucereusement nommé sa maison d’édition de livres érotico-dépressifs.

Nathanaël renifla un bon coup et se retourna vers la ville des quatre saisons. Drôle de surnom, pour une pizza comme pour une cité balnéaire où Vivaldi n’avait sûrement jamais foutu les petons… Chopin peut-être, voir Chateaubriand, ou tout autre écrivaillon romantico-tuberculeux, quelques souffreteux inspirés venus ici soigner leur mal de vivre et leur incurable incurie. Cette pensée le ragaillardit. C’était lui, aujourd’hui, le souffreteux que l’en envoyait en cure sur les hauteurs de la ville d’hiver ! Certes, la tuberculose ne faisait plus autant de ravages, mais tout de même, lui, Nathanaël Jo Hunt, un écrivain maudit ! Enfin !

À la devanture du café Thiers, la grande horloge indiquait déjà 18 h, et il pressa le pas en direction de l’hôtel de la Ville d’Hiver pour y prendre ses quartiers de lune. Il pressa le pas, accélérant imperceptiblement dans la montée de la rue du Lycée. Sa chère et tendre devait déjà l’attendre à l’hôtel. À moins bien sûr qu’elle ne soit déjà occupée à fourrer son nez, qu’elle avait fort beau, dans une affaire louche, elle qui n’avait pas son pareil pour ouvrir le seul placard de l’établissement qui pourrait contenir un squelette.

Lorsqu’il pénétra dans l’hôtel avec la grâce d’une loutre sauvage, la réception était relativement déserte et bayait aux corneilles en attendant la fin du monde. À l’instant où sa paume de main allait faire vibrer la sonnette métallique comme jamais elle n’avait vibré auparavant, son regard fut attiré par la première page du Sud-Ouest. À la une du quotidien local, Alain Juppé promenait son austérité au milieu de ses électeurs, Francis Gillot tirait une tête de six crampons de long et une croix sur le championnat après la sixième défaite de rang de ses troupes, et son propre visage blafard le fixait avec un regard niais depuis un encadré sémillant qui annonçait sa venue prochaine à la Librairie Générale d’Arcachon.

Nathanaël soupira, abattit sur la sonnette le glaive de la justice, et laissa son regard errer sur les entrefilets suivants : le marché de Gujan-Mestras ne désemplissait pas en page 11, La Teste vibrait prochainement d’un loto qui s’annonçait dantesque (en page 12), et un troisième jeune arcachonnais avait disparu de la circulation en page 13 et en moins d’un mois, même si la police faisait son travail.

Il laissa courir quelques instants ses doigts protéiformes le long des boucles blanches du jeune garçon…
— Vous pouvez le prendre, si vous le désirez ?
— Pardon ?
D’un geste brusque, Nathanaël recula d’un pas et mis ses deux mains derrière son dos comme un écolier pris en flagrant délire. Il se reprit très vite et toussota :
— Ah. C’est gentil, oui, je… Je lirais ça tranquillement dans ma chambre.
— Bien entendu.
— Bien entendu.
-...
-...
— Je peux faire quelque chose d’autre pour vous, monsieur… ?
—Hunt. Monsieur Hunt. Comme la chasse.
— Attendez, j’ai peur de mal comprendre, monsieur… Hunt. Quelque chose ne va pas avec la chasse d’eau de votre chambre ? Je peux vous envoyer un technicien…
— Non, je vous remercie, ce ne sera pas nécessaire, euh… Sarah ?
— Amélie, monsieur.
— Oui, bien entendu, Amélie.

Il ne se souvenait plus très bien si c’était vraiment elle qui l’avait accueilli la première fois.
— Autre chose, monsieur Hunt ?
— Hum. Non. Si. À tout hasard, sauriez-vous si ma compagne est rentrée à l’hôtel ?
— Votre compagne, monsieur ?
— Oui. Ma compagne. Un mètre soixante-douze, un regard espiègle, le… enfin, elle est arrivée hier soir ici ?
— Je suis désolée, je ne me souviens plus, monsieur.
— Bien entendu. Pas grave. Laissez tomber. Je vous prends ça alors. À bientôt, donc, n’est-ce pas, Sa… mélie.

Nathanaël planta là la jeune fille et partit au demi-trot vers sa chambre. Il n’était décidément pas très doué pour parler aux femmes. Et encore moins à la sienne, mais celle-ci semblait surtout pour l’instant briller par son incomparable absence.

La porte de sa chambre était pourtant entrouverte et il crût un instant que l’ectoplasme allait subitement surgir de la salle de bain. Mais seul répondait à son appel le plic-ploc désespérément régulier du robinet que quelqu’un, peut-être lui du reste, avait oublié de fermer, tout comme la porte d’entrée d’ailleurs, et ça commençait à faire beaucoup pour un seul homme.

Pris d’un étrange pressentiment et entendant un bruit, Nathanaël jeta son sac et le journal sur le lit et ressortit dans le couloir. Celui-ci était désert, et le mystère de la chambre jaune n’en finissait plus de s’épaissir. Il chercha en tâtonnant l’interrupteur. Mais la lumière ne fut pas, et après quelques minutes infructueuses, il se lança à l’aventure et à l’aveuglette vers le hall de l’hôtel.

Le majordome qui tripotait ses verres à l’étage n’avait pas non plus vu passer de jeune femme correspondant à la description qu’il lui en avait faite, et il ne s’attarda pas plus dans la salle de restaurant dont les recoins soigneusement décorés ne semblaient définitivement pas de nature à abriter l’objet de ses désirs.

Nathanaël sortit par la porte latérale et scruta les environs. Il avisa du coin de l’œil l’étrange cuve désaffectée que l’on avait gracieusement transformée en piscine d’agrément, et se dit en son for intérieur (car il avait un for intérieur, et des plus joliment fait) que si celle-ci était pleine, alors celle-là était la seule femme au monde capable d’aller s’y baigner sans frémir une seule seconde à la perspective de l’eau glacée.

Il descendit avec précaution quelques marches, délaissa la rangée de chaises longues et se rapprocha du bord de la piscine à pas de loup, comme s’il craignait qu’à chaque instant n’émerge la gueule d’un de ces monstres marins qui avaient hanté son enfance.

Mais nul monstre ne semblait vouloir venir troubler la quiétude des lieux, qui éveillait à nouveau en lui les prémices d’une angoisse incontrôlable. Il se rapprocha de quelques centimètres de plus, le ventre noué… Le corps dénudé de sa compagne flottant au fond du bassin, ses longs cheveux dansant la sarabande autour de son visage déjà bleui, le sourire aux lèvres figé pour l’éternité, voilà ce qu’il s’attendait à voir la seconde d’après au fond de cette eau saumâtre.

C’était certain, Camille était encore allé fourrer son nez là où il ne fallait pas, tiens, disons dans cette histoire de disparitions de jeunes arcachonnais aux boucles angéliques. À n’en pas douter une conspiration machiavélique menée de main de maître dans un gant de pantalon en velours par le puissant gang des gérontophiles associés, ces vieux croûtons pas si grabataires qui s’étaient mis en tête de débarrasser soigneusement la cité balnéaire de son cortège de jeunes imbéciles buveurs de Coca Light. L’infâme commanditaire de ces enlèvements à répétition avait sans nul doute lâché sur sa compagne deux brutes sanguinaires aux manières rustres qui, après l’avoir violé et torturé, avaient certainement balancé son corps au fond de la piscine abandonnée.

Une belle bouse, ton scénario. C’était ce que semblait lui dire dans un coassement ridicule le crapaud qui le toisait depuis le fond de la piscine, que le jardinier avait bien entendu vidée plusieurs mois auparavant en attendant le retour des beaux jours. Nathanaël soupira et remonta lentement les escaliers. Il était bien décidé à se remettre à la recherche du deuxième sexe, enfin, du sien en tout cas. Cette fois, l’hôtesse d’accueil était à son poste, les lèvres serrées dans une moue anxieuse et les mains crispées sur le téléphone qu’elle raccrocha précipitamment.

Nathanaël prit une profonde respiration, se fendit de son sourire le plus charmeur et lui lança le plus gaiement possible :
— J’image que vous n’avez pas…
— Écoutez, monsieur Hunt ! Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler !

Elle avait presque crié, et Nathanaël ne put s’empêcher de remarquer que ses doigts tambourinaient nerveusement une version punk rock de l’Ouverture du Guillaume Tell de Rossini, ce qui était un fort bon choix, mais qui n’était vraiment pas la question en l’occurrence. Nathanaël leva ses deux mains devant lui. Si personne ne voulait l’aider, il se débrouillerait tout seul, quitte à retourner l’endroit dans tous les sens. Une forme claire passa en coup de vent dans le couloir sur sa droite, et il s’y précipita à toutes jambes, bien décidé cette fois-ci à ne pas laisser s’échapper le lapin blanc qui pourrait le conduire tout droit à sa chère Alice. Camille. Oui, Camille, c’était bien ça.

----

Tout ça prenait vraiment une direction des plus bizarres. Les mains croisées sur la poitrine, étendu de tout son long au milieu du lit d’une blancheur Immaculée Conception des choses, Nathanaël tentait de faire le point sur les évènements de la soirée. Ses recherches s’étaient avérées infructueuses. Le bide complet.

Tout ce qu’il avait réussi à découvrir, c’était la relation visiblement adultérine et foncièrement névrotique qu’entretenait la sémillante hôtesse d’accueil et un notable du coin dont il se jura à cet instant qu’il ne devrait jamais révéler l’identité pour ne pas faire de tort au docteur Bardamu, 3 place de la Mairie à Arcachon.

Il avait pourtant longuement hésité, la main sur la poignée de la porte d’entrée de la chambre d’où lui provenaient ces étranges feulements. Il n’aurait sans doute jamais dû ouvrir cette porte, et il n’aurait peut-être jamais dû rester planté là à fixer les fesses fripées du sexagénaire praticien qui s’agitait avec le rythme saugrenu d’un stéthoscope fatigué par le temps.

C’est sans doute à cause de cet épisode relativement embarrassant que quelques mètres plus loin, il n’avait prêté qu’une oreille distraite aux bruits qui provenaient de la chambre suivante. Si c’était pour surprendre un autre comploteur semi-grabataire en train de se masturber frénétiquement devant une rediffusion des Mystères de l’Ouest, il préférait passer son tour pour la soirée.

Quelques minutes plus tard, donc, il était de retour dans sa chambre, contemplant avec quelques frissons son pantalon tout crotté. Il n’avait pas la conscience tranquille, et il avait les mains sales, qu’il avait consciencieusement lavées sous le robinet.

Et voilà qu’il était de nouveau allongé sur son lit. Un instant, il lui semblait s’être assoupi à l’ombre de jeunes filles en fleur, mais ce n’était sans doute qu’un rêve, à moins que, totalement éveillé, il ne se soit mis à rêver qu’il rêvait d’un autre monde, sans monstres dans le placard, sans mystère de la chambre de la momie et sans rêves absurdes. On toqua à la porte à cet instant, et Nathanaël bondit de son lit.

Il récupéra péniblement à même le sol son cœur qui était sorti de sa poitrine, et se dirigea vers la porte qui s’impatientait drôlement sous les coups répétés. Entrouvrant le battant, il se retrouva plongé tout entier dans l’impressionnant décolleté d’une jeune femme au sourire ravageur et à l’équipement qui en disait long sur ses fonctions de femme de chambre :
« Monsieur Hunt, je venais seulement vous prévenir que le souper était servi dans la salle du restaurant. Nous avons peu de clients ce soir, je me suis dit que vous aimeriez faire connaissance avec nos autres pensionnaires. J’espère que le repas sera à votre convenance ! »

L’apparition s’esquiva presque aussitôt avec une révérence comique et un sourire cosmique, et il fallut encore une poignée de secondes à Nathanaël pour recouvrer ses esprits, fermer sa bouche entrouverte et la porte de la chambre dans le même mouvement. Il se dirigea comme un zombie de Romero vers la porte de la salle de bain qu’il fit coulisser avec la ferme intention de se rafraîchir le visage et les idées.

Un instant il lui sembla apercevoir un étrange reflet dans le miroir ; celui d’un vieil homme aux cheveux ébouriffés, des poils blancs débordant allègrement de ses oreilles, des yeux vitreux enfoncés dans des orbites sans âge ; mais l’instant d’après, Nathanaël contemplait de nouveau l’image du beau jeune homme aux traits fins qu’il avait toujours été, avec ses yeux sans tristesse, son front sans peine, sa peau sans chagrin.

Secouant la tête, il parvient à en chasser l’image du vieil homme pour la remplacer par celle plus séduisante de sa délicieuse femme de chambre, comment s’appelait-elle déjà, Alice ? Lui avait-elle seulement dit son prénom ? Et Camille dans tout ça ?

***

Nathanaël fut accueilli dans la grande salle du restaurant par un majordome au sourire carnassier, mi-yéti, mi-Sarkozy, qui l’accompagna obséquieusement jusqu’à sa place. Du coin de l’œil, il compta sept personnes attablées à sept tables différentes, chacune d’entre elles étant aussi dissemblable que possible de son voisin.

Dans un coin, un golden boy costume rosâtre parlait avec désinvolture dans son téléphone portable tout en jetant des œillades assassines à une jeune fille fagotée comme une débutante du rayon prêt-à-porter du Bonheur des Dames.

À leurs côtés, un prêtre au visage poupin et au costume à paillette, tout droit sorti d’une version disco de l’Exorciste, psalmodiait un versant pointu de la Bible sur l’air de Saturday Night Fever, ce qui semblait être très moyennement du goût du drôle de personnage en trench-coat qui, le chapeau mou vissé sur le crâne comme un prolongement trouble de sa personnalité des moins exubérantes, pianotait impatiemment du Humphrey Bogart sur le rebord de la table en toc. Play it again, Sam, Nathanaël se dirigea d’un pas lourd vers une des deux places inoccupées, croisant au passage et sans malice le regard fuyant du praticien sexagénaire érotomane qui, à force de plonger son nez dans sa tasse de thé clair, allait finir par traverser le plancher pour se retrouver à Ceylan.

Nathanaël salua pompeusement sa voisine, une vieille dame aux faux airs de Miss Marple sous acide qui marmonnait en émiettant sa brioche au-dessus de son café. Il se laissa tomber sur son siège en faisant grincer les barreaux et les dents du dernier convive présent, un homme entre deux âges aux mains rapiécées et à la redingote calleuse qui triturait nerveusement sa casquette de toile et ses manières d’ouvrier du bâtiment.

Il jeta aux alentours un regard vague et finit par se fixer sur la table encore vacante, que le majordome s’empressa de débarrasser avant de venir se poster cérémonieusement près de la porte qui donnait sur les cuisines, ses mains gantées derrière le dos.

À peine troublée par son intrusion, la danse des couverts ne tarda pas à reprendre ses droits, les petites cuillères clapotaient, les couteux cliquetaient, Humphrey Bogart pianotait et la vieille dame tricotait l’ambiance pesante à l’aide de quelques miettes qu’elle ramassait sur sa table avec un sifflement d’asthmatique. Elle se pencha soudainement au-dessus de sa table avec une agilité surprenante et lui glissa dans un souffle court en indiquant la place vide :
— Vous êtes au courant, bien entendu, pour Monsieur ?
— Monsieur ?
— Monsieur de Sigognac. Figurez-vous que la femme de chambre est allée le quérir à huit heures précises, comme il le lui avait demandé, mais il ne lui a pas répondu. La porte était verrouillée de l’intérieur et on a dû faire venir ce pauvre homme en dehors de ses heures de service pour la forcer, dit-elle en désignant du menton l’ouvrier qui continuait de tripoter sa visière comme s’il voulait en effacer toute trace de sa condition humaine.

Nathanaël ouvrit la bouche avec la ferme intention de se perdre en conjonctures, mais Miss Marple ne lui en laissa pas le temps et siffla à nouveau, triomphante :
— Je vous le donne dans le mille ! La chambre était déserte, envolé l’oiseau, bye-bye Birdie, toutes les issues bouclées de l’intérieur, des traces de lutte comme s’il en pleuvait, du vase brisé, beaucoup de bruit pour rien, mais de baron, point !
— Tiens donc ! Comme c’est bizarre ! Figurez-vous que ma comp…
— Bizarre, vous avez dit bizarre ? C’est plus que bizarre, jeune homme ! C’est sensationnel ! Un baron qui disparaît sans crier gare d’un hôtel de charme, une chambre fermée de l’intérieur… Moi, ça m’excite, ce mystère de la chambre 13 !
— Chambre 13, vous dites ? Tiens, c’est drôle, tout à l’heure, pendant que je cherchais ma…
— Ça suffit, maintenant ! Vous la bouclez, tous !

Un silence de mort tomba sur la pièce. Les petits lémuriens avaient cessé de grignoter et regardaient avec un mélange de crainte et de curiosité le sosie d’Humphrey Bogart qui venait d’écraser son poing sur la table et sur les i. Le majordome tenta de profiter de l’accalmie pour filer à l’anglaise, but no way, il fut vite rattrapé to the order par le gorille assermenté :
— Quand j’dis qu’personne ne bouge, c’est personne, et toi non plus, Alfred ! Pour c’que j’en sais, un crime vient d’être commis et z'êtes tous aussi suspects les uns qu’les autres, alors vous évitez de vous caltez en douce avant que j’a mis un tour d’écrou à c’t’histoire, ou bien ça va mal se mettre, j’vous l’dis. Ça prendra pas lourd, j’m’en vais vous résolutionner vot' mystère et boule de gomme en moins de temps qu’il n’en faut pour dire Commissaire Maigrelet !
— Excusez-moi, monsieur…
— Commissaire !
— Oui, tiens, oui, excusez-moi, commissaire, mais je ne comprends pas tout à fait ce que vous dites, et si votre langage des plus châtiés n’est sans doute pas à mettre en cause, peut-être pourriez-vous prendre le temps d’éclaircir nos lanternes sans nous prendre pour des vessies ?

Le commissaire Maigrelet resta là quelques instants, les bras ballants, sa bouche en cul-de-poule produisant des sons trop virtuels pour être audibles, puis secoua violemment sa tête comme s’il voulait en chasser sa majesté des mouches qui semblaient bourdonner entre ses deux oreilles.

Il partit subitement d’un grand éclat de rire d’autant plus surprenant que ça n’avait pas l’air d’être le propre de l’homme, en tout cas pas de celui-ci :
— Ah ah, dis-donc, la souris, t’as failli m’avoir avec tes airs de femme du monde, heureusement que j’te sais plus proche de la gonzesse aux camés que de la dame aux camélias ! Allez, on va pas tourner autour de la boutanche, bien sûr que t’entraves absolument tout à c’que j’bave, ma blanche colombe… Ça fait un moment que j’suis tes exploits, dès que t’es dans l’coin, y’a du macchabé sur l’sentier, tu les sèmes comme des miettes, ma poucette ! C’qui me chiffonne, c’est ce que les zot' font dans l’décor, ça colle pas au chapitre…

Sans perdre contenance, Miss Marple se renfrogna brutalement, et se renversant sur son siège, avala son café d’un coup. Les autres ne pipèrent pas un mot, bien trop occupés à scruter leurs voisins pour voir si ceux-ci avaient l’intention de l’ouvrir avant lui, sauf Nathanaël que personne ne regardait et qui ne regardait que le commissaire Maigrelet et son mégot vissé aux lèvres, avant de lever vers lui un doigt craintif :
— Toutes mes excuses, mon commissaire-priseur, juste une question, sans vouloir faire monter les enchères à l’absurde, mais il m’a semblé avoir vu une caméra de sécurité dans le couloir de la chambre 13, justement…
—Possible, mon poussin, Big Brother is watching you, pas vrai? Mais j’ai vérifié, elle est là pour le décorum, ta caméra, déconnectée du réseau en 1984, trop coûteuse à l’entretien. Mais tiens, vous, l’écrivain, qu’est-ce que vous foutiez dans ce couloir, d’ailleurs ?

Nathanaël manqua de s’étouffer avec son jus d’orange et ne fut sauvé que par l’éruption cutanée du volcan en Armani qui gronda soudainement :
— Bon, ça suffit, cette histoire de fous ! Je n’ai plus rien à faire ici ! Alfred, appelez-moi la directrice !
— Madame est à cheval…
— Sur ces principes, oui, et elle n’aime pas trop qu’on trucide du quidam dans ses quartiers de noblesse, gueula le commissaire d’une voix rauque. C’est pourquoi personne sort d’ici avant que j’ne détricote vos salamalecs. Et encore moins vous, chez maître, vous qui gériez les avoirs du baron de Sigognac avec tant de soin ! Ni vous, son médecin malgré lui, ni vous, sa dévouée nounou d’enfer, ni vous, son homme à tout faire dans le désordre, ni même vous, mon père, avec vos petits airs supérieurs, ni même vous…

Le commissaire Maigrelet cessa de tournoyer entre les convives en pointant de l’un à l’autre son doigt accusateur, qu’il vint poser avec force sur la poitrine tremblotante de Nathanaël Jo Hunt :
— Donc, je reprends. Qu’est-ce que vous foutez là, vous ?
— Ça va vous compliquer.
— J’ai tout mon temps. J’ai dix mecs dans un hôtel dont un qui disparait, moi qui suis moi, sept suspects, et vous. Alors, aboulez.
— Si vous y tenez, soupira Nathanaël. Alors voilà, j’étais tranquillement en train de siroter un Coca Light dans un pub avec des petits jeunes dont l’un, soit dit en passant, ressemble énormément au petit ange qui a disparu, je ne sais pas si vous avez lu l’article, enfin, pas très clair cette histoire, et donc, à ce moment-là, je suis rentré à l’hôtel vers 17 h pour me reposer, mais quand je suis arrivé, ma compagne avait…

Un long cri plaintif, pareil à celui d’un chanteur français néo-réaliste, déchira subitement l’atmosphère et interrompit Nathanaël dans sa terrifiante logorrhée. Tous se précipitèrent dans l’escalier et débouchèrent dans le hall central de l’hôtel au milieu duquel gisait, inanimé, le corps sans vie du majordome, un couteau planté entre les omoplates.

Avant qu’ils n’eussent le temps d’analyser la situation, un second cri semblable au premier, mais plus proche du glapissement de lapin eunuque, leur parvint de l’étage. Un rapide coup d’œil dans l’assemblée leur permit de se rendre compte que le golden boy manquait à l’appel. Et pour cause, lorsqu’ils remontèrent les escaliers, ce fut pour tomber nez-à-nez avec ce qu’il restait de son corps, aplati comme une crêpe par un énorme tableau de maître.

Le commissaire se mit à genoux pour inspecter les restes sanguinolents, et sans se retourner, dit d’une voix sourde :
— Bien, bon bon, voilà qui les place tous les deux hors de la liste des suspects, bien. À partir de maintenant, que plus personne ne se sépare du reste du groupe, c’est bien compris ?

Tous opinèrent de la tête, sauf bien entendu le médecin érotomane dont la tête avait fini de branler, trop occupée à rouler à ses pieds depuis le cadavre dont elle s’était détachée presque sans bruit dans leur dos. Pour la secrétaire du baron, ce fut la goutte de sang qui fit déborder le vase, et prise d’une violente crise d’hystérie, elle se rua dans le couloir en hurlant de peur.

Le commissaire Maigrelet jura et se lança à ses trousses en intimant aux autres l’ordre de ne pas bouger d’un poil. Ce n’était visiblement pas l’intention du prêtre qui cognait sa tête contre le chambranle de la fenêtre en récitant des ave maria désincarnés, ni de l’homme à tout faire qui se dandinait de plus en plus nerveusement quant à la vieille dame, ça faisait longtemps que Nathanaël ne l’avait pas vu, et il se dit subitement qu’elle n’avait pas dû pouvoir suivre le mouvement dans un premier temps.

Repassant dans la salle du restaurant, il la découvrit effectivement toujours à sa place, le nez dans sa tasse de café aromatisé à l’arsenic et aux vieilles dentelles. Il siffla entre ses dents, mais son juron fut couvert par le bruit de glace brisée qu’il entendit dans l’autre pièce, où il se précipita pour se rendre compte que le prêtre avait fait le saut de l’ange et reposait désormais quelques mètres en contrebas, son corps désarticulé gisant sur le perron de l’hôtel. L’homme à tout faire. Bien sûr, c’était évident. Le pauvre bougre avait dû avoir des mots plutôt rudes avec son patron et courait maintenant de meurtre en meurtre pour couvrir ses traces.

Dieu seul savait où il se trouvait désormais, et mû par un instinct de survie soudain, Nathanaël se rua dans le couloir qu’avait emprunté le commissaire Maigrelet quelques secondes auparavant, bien décidé à ne pas être le dernier des mohicans. Il n’allait pas rester sur place à attendre sa mort à crédit, petit nègre. Seul le commissaire pourrait le protéger de la folie meurtrière du chauffeur/jardinier/cuisinier. C’est en tout cas ce qu’il pensa jusqu’à ce que, tournant à l’angle du couloir, il se prit les pieds dans une brouette humaine dont il eut le plus grand mal du monde à reconnaître les traits déformés par la peur et quelques coups de hachette qui lui avaient tailladé le visage.

Dieu soit loué, soupira-t-il en reconnaissant la casquette tâchée de sang, le cadavre était celui de Jacques, le fataliste, l’homme à tout faire, et pas celui du commissaire. Mais alors, celui-ci était avec… Ah, la salope, elle cachait bien son jeu, celle-ci ! Nathanaël reprit sa course échevelée pendant quelques secondes puis, alerté par le silence soudain, s’arrêta net dans le couloir de la première annexe. Une ombre se dessinait dans le rectangle lumineux de la porte de la chambre 13, dont il s’approcha à pas de loup.

Lorsqu’il fut assez près, il put mieux distinguer les contours du corps de la jeune secrétaire se balançant au bout d’une corde, mais alors qu’il allait pénétrer dans la pièce s’encadra subitement dans l’embrasure de la porte la silhouette massive du commissaire Maigrelet. Ce dernier le regarda avec un air étrange, sans aucune animosité ni colère, et lui dit d’une voix douce qu’il ne lui connaissait pas :
— Voilà. C’est fini.
— Je vous demande pardon, commissaire, qu’est-ce qui est fini ?

Le commissaire Maigrelet ne lui répondit pas, occupé à contempler avec étonnement la tache de sang qui grossissait sur sa poitrine, tout autour du trou que venait d’y faire une lame effilée semblable à ces gros sabres japonisants dont Nathanaël ne se rappelait jamais le nom.

Il tomba à genoux sans un bruit, fit un dernier clin d’œil à Nathanaël et s’écroula face contre terre. Derrière lui, une forme sortit de l’ombre et retira d’un geste sec la lame qu’elle essuya sur les rebords du trench-coat avant de venir se poster devant Nathanaël, les bras croisés, un sourire aux lèvres. Nathanaël déglutit et chuchota, d’une voix tremblotante :
— Camille ?
— Oui, mon chéri ?
— Mais… mais… qu’est-ce que tu as fait ?
— Je les ai tués, lui répondit-elle innocemment, tout en extrayant de son paquet une cigarette qu’elle alluma d’un geste expert. Nathanaël resta interdit quelques secondes, et d’une voix toujours aussi blanche, murmura :
— Je vois bien. Mais pourquoi ?

Camille aspira une longue bouffée, produisit avec sa langue un de ces petits claquements sonores dont elle avait le secret, et approchant son visage de celui de Nathanaël, lui souffla la fumée à la figure.

Puis, désignant d’un geste las le corps du commissaire étendu, elle se pencha vers son oreille et lui susurra doucement :
— Ton histoire commençait franchement à s’embourber, mon chéri. Et puis entre nous… C’était vraiment des personnages à la con, non ?

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Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Bravo ..J'ai beaucoup apprécié.un texte structuré et original .. un style particulier.. une écriture fluide . Merci de me soutenir avis et voté si sa vous tente https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Une nouvelle à l'allure cinématographique... J'ai aimé. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Nathanael, je vous soutiens avec ma voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Burak Bakkar · il y a
Bien ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Oka N'guessan · il y a
J'aimerais bien l'avoir en film , bravo Belle plume, +2 voix je vous invite aussi a le voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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De margotin · il y a
Et

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Nelson Monge · il y a
Originalité, ambiance et scénario impeccable.
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Nathanael Jo Hunt · il y a
Je vous remercie, Nelson... on m'a dit que cette nouvelle était très cinématographique ! ;-)

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