ESTOCADE (PARTICIPATION AU PRIX HEMINGWAY)

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Pour le plaisir de partager des mots, des émotions avec vous.

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Nîmes. Café de la Bourse. Mois d'août 1960. Il est encore tôt mais il fait une chaleur accablante. L'endroit est bondé. C'est depuis de nombreuses années le rendez-vous incontournable des hommes d'affaires et des négociants en vins. Ce matin, le café a littéralement été pris d'assaut par les « aficionados » (amateurs) venus assister à la corrida. Aujourd'hui, Antonio Ordóñez va s'affronter aux taureaux de Carlos Nuñez, personne ne veut manquer l'occasion de vivre cet évènement. Une élégante jeune femme entre avec une petite valise en cuir et cherche une place pour s'assoir, en vain. Un homme commodément installé à une table, voyant la jeune femme en difficulté, l'invite d'un geste de la main à se joindre à lui. Il boit un café noir, serré, en lisant son journal. C'est un habitué du café de la Bourse. Il y a fait une réapparition depuis quelques jours. La jeune femme prend place sur la banquette en face de son hôte. Elle le reconnaît mais ne fait aucun commentaire, par éducation. L'homme, après s'être courtoisement présenté, reprend sa lecture. Après avoir passé la commande au serveur, et malgré la légère émotion qui l'étreint maintenant, la jeune femme décide d'engager la conversation.

⁃ Je vous remercie pour votre galanterie, dit-elle. C'est fort aimable à vous de m'avoir invité à votre table...
⁃ Je suis seul à l'occuper, c'est la moindre des choses... On ne devrait jamais rester seul quand on est vieux, dit-il avec un sourire, mais c'est inévitable.

C'est sur ces mots, somme toute, simples que commença leur histoire...
Ils n'auraient jamais dû se rencontrer, ils auraient pu ne jamais être là tous les deux. Ils ont deux générations, deux cultures et deux destins réellement différents. Ils sont l'un comme l'autre de passage à Nîmes mais pour des motifs différents, lui pour le plaisir, elle pour le travail. C'est un écrivain de renom, elle est journaliste pour un magazine de mode Parisien. Elle parle anglais avec un charmant accent français qui rend plus jolie encore la sonorité des mots qu'elle prononce, lui, lui répond avec une voix teintée d'un léger accent Américain. Ils communiquent avec aisance ; ce qui est en définitive le plus important.


⁃ Puis-je vous demander ce qui vous amène à Nîmes ?, demanda-t-elle.
⁃ Je suis venu voir la corrida. Vous aussi ?
⁃ Non, et je reconnais franchement que l'idée ne m'attire pas du tout.
⁃ Attention à ce que vous dites car je suis un grand aficionado (amateur) de tauromachie !
⁃ Vraiment ? Comment un Américain peut-il être un fervent amateur de corridas ?
⁃ Tout d'abord être Américain ne me définit pas comme personne mais comme ressortissant d'un pays et j'ai tant voyagé que j'aurais aujourd'hui du mal à dire à quel pays j'appartiens réellement, même si j'avoue que Cuba serait certainement en tête de ma liste. Ensuite, c'est simple, c'est une question d'intérêt et de goût personnel. J'ai vu ma première corrida en Espagne, il y a quelques années déjà, et depuis cette époque-là je n'ai eu de cesse d'assister, dans la mesure de mes disponibilités, à toutes celles qui m'ont paru intéressantes. Une grande corrida ça vous prend l'âme. C'est comme l'interprétation parfaite d'un morceau de jazz de Duke Ellington ou de Count Basie, comme un tableau de Picasso. Pour qu'elle soit réussie cela demande une technique excellente, un sens profond de l'improvisation et une exécution pleine de grâce. Dans un certain sens, je dirais que l'on peut comparer cela à une œuvre d'art.
⁃ Un œuvre d'art ?
⁃ En effet, mais pour pouvoir réellement apprécier la corrida comme une œuvre d'art, il faut tout d'abord en connaître les tenants et les aboutissants car comme dans tous les arts, le plaisir croît avec la connaissance que l'on a d'eux. Pour moi une corrida est une œuvre d'art dramatique où les gens viennent applaudir aussi bien le torero que le taureau.
⁃ Une œuvre d'art dramatique, très dramatique...
⁃ Certes, mais il existe une forte dimension éthique dans les rituels utilisés dans la corrida qui garantissent un combat loyal pour l'animal.
⁃ Loyal ? Qu'y a-t-il vraiment de loyal dans ce combat ?
⁃ Loyal signifie qu'il est donné au taureau qui descend dans l'arène toute la possibilité de se défendre et de démontrer sa bravoure et son courage.







⁃ J'avoue avoir du mal à comprendre. Cela ne vous semble pas cruel de torturer et de tuer cette pauvre bête à la fin ?
⁃ Certes, c'est un jeu cruel mais qu'est-ce qui est plus cruel, de donner à cet animal la chance d'être gracié ou tué dans des conditions où il a malgré tout la capacité de se défendre ou de l'envoyer directement mourir dans un abattoir  ?
⁃ Bien sûr, vous me direz ni l'un ni l'autre, pourquoi vouloir tuer cet animal, mais je vous répondrais que cela fait partie d'une longue tradition, et du rapport de l'Homme avec l'animal qui nous ramène à l'antiquité. L'homme a de tout temps voulu se mesurer à l'animal et dans ce cas précis, c'est d'un combat à mort entre les protagonistes dont on parle.
⁃ La tradition..., quelle est sa légitimité de nos jours ?
⁃ La tradition est importante, elle est ce qui nous assure que les générations qui se succèdent véhiculent un contenu culturel qui se transmet et évolue. Renier ses traditions c'est comme renier sa filiation, c'est impossible. La tradition c'est ce qui justement fait que dans un monde où tout va de plus en plus vite, certaines valeurs soient conservées comme la Noblesse ou la beauté du geste.

L'homme qu'elle a face à elle a environ une soixantaine d'années. Il s'est avéré de prime abord un peu austère mais est maintenant fort affable et résulte être un agréable causeur. Il arbore une belle barbe blanche qui ajoute à son teint hâlé un charme indéniable. Il porte une chemise à manches courtes légèrement entre ouverte et un panama blanc qui lui donnent un air seigneurial. Malgré des traits un peu tirés par une fatigue de vivre que l'on devine, il a dans ses yeux clairs une lumière qui s'allume peu à peu au fur et à mesure qu'il parle de sa passion. Curieuse et intéressée par ce qu'elle découvre et par cet homme singulier, elle poursuit sa discussion.

⁃ Qu'est-ce qui rend une corrida intéressante selon vous ?
⁃ Tout. Le « cartel » (l'affiche) en premier lieu, tant du côté des toreros et de leurs « cuadrilla » (l'équipe) que du côté des taureaux et de la « ganaderia » (éleveur), mais aussi, la configuration des arènes, le temps qu'il fait, l'époque de l'année... Tout, tout ce qui fait que le spectacle soit parfait.





⁃ Une question me brûle les lèvres, pourquoi cette passion pour la tauromachie ?
⁃ Cela m'est venue il y a quelques années lorsque j'étais à Pamplona, en Espagne. Un jour, je suis allé voir une corrida aux arènes. Ce jour-là, j'ai frémi comme jamais en voyant le torero, Cayetano Ordóñez, -le père d'Antonio Ordóñez qui va toréer aujourd'hui pour votre gouverne-, risquer sa vie face aux imposants taureaux de combat qui lui avaient été alloués. J'étais alors déjà à l'époque un jeune aficionado de la tauromachie au sens large du terme mais je n'avais encore pas vu de mise à mort et je reconnais ne pas avoir saisi ce jour-là dans toute sa plénitude tout ce qui se passait. Mes amis espagnols tentaient néanmoins de m'expliquer comme je suis en train de le faire avec vous. Ils me parlaient de choses dont je n'avais alors aucune idée. Moi, je ne les écoutais qu'à moitié car j'étais concentré sur le torero et sur les risques qu'il prenait. Tout comme vous, je n'ai pas su apprécier au départ le travail des picadors ni celui des banderilleros, et moi aussi je le reconnais j'ai tourné la tête lorsque le torero s'est avancé pour tuer son premier taureau. Le voir ainsi se jeter de face entre les cornes de l'animal m'a fait trembler de peur. Quand j'ai rouvert les yeux et que j'ai vu le taureau succomber, moi aussi j'ai trouvé cela cruel.
⁃ Mais si vous avez aussi trouvé cela cruel pourquoi avez-vous récidivé, pourquoi en êtes-vous devenu un fervent aficionado ?
⁃ Parce que au-delà de la cruauté apparente, j'ai ce jour-là découvert dans toute sa plénitude la beauté du geste et le rapport réel existant entre l'homme et l'animal. J'ai vu au-delà des habits de lumières et de la foule qui s'agite, j'ai vu au-delà du sang et de la mort qui se donne, j'ai vu le spectacle de la vie dans toute son ampleur.
⁃ Le spectacle de la vie ?
⁃ Par cela je veux dire que j'ai compris que la corrida était une représentation de la lutte pour la vie. J'ai toujours pensé que, dans un certain sens, mieux vaut mourir debout que de vivre à genoux. Et cela ressort bien dans le fait que chacun, que ce soit le torero ou le taureau, est là pour risquer sa vie, est là pour se mettre face à son destin. Croyez-moi, il faut avoir du cran et un certain grain de folie pour oser s'affronter à de telles bêtes, pour les toréer et aller ensuite se jeter entre leurs cornes. Chacun, dans l'arène, l'homme comme le taureau a une guerre à mener.






⁃ Je suis d'accord pour dire que le torero choisisse de mener cette guerre mais peut-on réellement dire que le taureau en ait le choix ?
⁃ Vous savez ce sont des taureaux élevés pour le combat comme d'autres sont élevés pour leur viande. Combattre un jour, c'est leur destin. Pour qu'ils descendent dans l'arène, encore faut-il qu'ils soient l'élu et qu'ils répondent à certaines caractéristiques. Tous les taureaux élevés ne deviennent pas des taureaux de combat, comme tous les « novilleros » ne deviennent pas de grands toreros. Quelle destinée est plus glorieuse, pour chacun des protagonistes, que celle de mourir dans une arène ? Que ce soit lors de la première ou de la Seconde Guerre Mondiale, j'ai vu mourir des hommes sans aucune gloire, croyez-moi, et franchement ce n'est pas mieux. Même si mourir sans gloire est malgré tout le sort de bien des hommes. Les toreros, eux, ont cette chance de pouvoir affronter la mort en face, de pouvoir lui demander des comptes.

Pendant que la jeune femme s'absente un instant de la table, l'homme en profite pour sortir de sa poche un magnifique étui en cuir noir et une petite boîte de longues allumettes. Il allume alors cérémonieusement un imposant cigare cubain, un « explendidos ». Il le savoure les yeux mi-clos. Il est enveloppé de fumée lorsque la jeune femme réapparaît les joues fraichement poudrées et les lèvres maquillées d'un rouge sang. Elle se rassoit et engage de nouveau la conversation. En se rasseyant, son genou droit frôle légèrement celui de son voisin de table, subrepticement, comme par erreur... Il se rend compte de la discrète manoeuvre mais ne dit rien, il sourit simplement en plissant les yeux.

⁃ Continuez à m'expliquer ce qui vous passionne tant dans la tauromachie. Je me surprends à aimer vous écouter me raconter toutes ces choses.
⁃ Ne doutez pas que c'est un grand honneur pour moi que d'avoir une si belle femme pendue à mes lèvres. Vous souhaitez que je continue de parler de tauromachie, or vous prenez un grand risque car je peux vous en parler pendant des heures, dit-il en riant. Pour m'écouter parler de ma passion, une vie passée à mon côté ne vous suffirait pas, quatre femmes ont déjà essayé... Pourtant, tout comme vous j'aime écouter. Cela m'a permis d'apprendre énormément de choses. La plupart des gens n'écoutent jamais.





⁃ Vous écouter pendant des heures est un risque que je suis prête à prendre avec grand plaisir, mon train est dans plus d'une heure, et je passe jusqu'à présent un fort agréable moment en votre compagnie.
⁃ Le plaisir est amplement partagé...J'ai une idée ! Pourquoi ne pas laisser votre train partir sans vous et vous joindre à moi pour assister aux festivités de cette magnifique journée qui s'annonce ? Je suis descendu à l'Imperator, à deux pas des quais de la fontaine où nous pourrions nous promener cet après-midi, après la corrida. Le cadre de l'hôtel est également très agréable vous verrez, le service y est à mon sens parfait et ils ont une carte de cocktails fabuleuse. Ils servent au bar des Mojitos, cocktail à base de rhum, dignes de ceux de La Havane ! Rien que cela, croyez-moi, mérite que vous décidiez de prolonger votre séjour... Pensez-y sérieusement ! Nous pourrions y célébrer dignement notre rencontre !
⁃ Vous avez l'audace et la bravoure d'un torero !, dit-elle avec un large sourire.
⁃ Je dirais plutôt que je suis du genre « espontaneo » (spontané), je me jette dans l'arène à la recherche de l'instant de gloire que vous pourriez m'offrir. J'avoue que j'ai un certain toupet mais croyez-moi que cela dépend grandement de qui j'ai en face de moi. Lorsque c'est une belle jeune femme comme vous, je me sens pousser des ailes. J'en oublierais presque mon grand âge...

À la table d'à côté, les commentaires sur les exploits passés d'Antonio Ordóñez, l'homme du jour, abondent. La « tertulia » (discussion) a commencé. Un homme d'un âge avancé parle fort et explique : « Dès le début, Ordóñez nous régala par de belles véroniques. Il s'est ensuite risqué dans un « quite » néanmoins un peu moins fluide et relativement dangereux. La « faena » a commencé par une extraordinaire série de « cambiadas » au centre qui fit frémir tout le public des arènes tellement on pensait que le torero se mettait en danger. Série à gauche, la muleta trainant sur le sable avec une pureté incroyable. Série à droite avec changement de main finale et ainsi de suite. Le matador a su être suave jusqu'au bout sans avoir à se livrer à des exercices circulaires dans les cornes. Il termina sa faena avec son style pur et incomparable et finit avec un « estoconazo », une estocade parfaite. C'était simplement magnifique, j'espère qu'aujourd'hui nous aurons autant de chance...» La vie est parfois fort semblable à une corrida pensa l'homme au Panama en observant la grâce avec laquelle la jeune femme assise en face de lui refait maintenant son chignon.




⁃ Pour reprendre notre conversation, j''avoue que j'ai du mal à appréhender quel plaisir on peut avoir à voir mourir un pauvre animal.
⁃ La corrida ne se limite bien sur pas à voir mourir un pauvre animal, comme vous dites, elle ne se réduit pas à l'estocade. Ce serait bien triste et bien pauvre. Dans ce cas-là je comprendrais votre opinion sur la cruauté de la chose. D'ailleurs, le plaisir que le public ressent au cours d'une corrida ne provient évidemment pas de la vision de la mort qui est donnée, ce n'est pas du sadisme, mais bien au contraire de tout ce qui en fait l'expression extrême de l'art tauromachique. L'estocade en cela n'est que l'aboutissement qui met un point final à la « faena », au travail du torero. Un grand torero, c'est un artisan qui crée de ses propres mains une œuvre à chaque taureau.
⁃ Je comprends. Quelles qualités faut-il pour être un grand torero ?
⁃ Pour cela, il faut, selon moi, le courage, l'adresse professionnelle et la grâce devant un péril de mort. Au cas où vous ne le sauriez pas, les toreros passent des heures et des heures infinies de leur vie à s'exercer afin de parvenir à réaliser un geste d'une précision et d'une perfection irréprochables. Je pourrais le comparer au travail d'un écrivain qui remet jour après jour son œuvre en question. C'est pour eux aussi une vie entière qui est dédiée à leur passion. Une vie avec des moments de doutes, avec des échecs et quelques victoires pour les plus chanceux. J'apprécie leur grand dévouement à sa juste valeur et j'admire des toreros comme Antonio Ordóñez ou Luis Miguel Dominguín pour ce qu'ils ont sut m'apporter de bonheur ces dernières années. Vous savez, je suis un vieux bonhomme mais parmi les plus belles émotions que j'ai connues dans ma vie figurent de belles faenas et des estocades réussies. À cela s'ajoute évidemment l'ambiance si particulière que je retrouve dans les arènes : la musique enivrante de la « banda » (groupe), les émotions retenues ou exprimées, la « tertulia » (discussion) avec mes amis, les silences entendus, les codes de la corrida.
⁃ Alors si je comprends bien votre passion pour la corrida tient au professionnalisme, aux qualités artistiques des participants, et à l'ambiance qu'il existe dans les arènes.
⁃ Ma passion tient à cela bien sur mais pas uniquement. Elle vient aussi de quelque chose d'intangible, quelque chose qui me prend les tripes, qui me fait vibrer intérieurement.






⁃ Quoi donc ?
⁃ Eh bien, je prends un réel plaisir à observer comment les rituels sont orchestrés, comment chacun des acteurs du combat réalise son travail, avec application, respect et bravoure. Vous savez, un combat de taureaux est comme une pièce de théâtre, il faut que tous les actes soient joués avec justesse pour que le public ressente quelque chose, pour que chacun en reparte avec quelque chose. Une bonne corrida est un combat où les acteurs ne simulent pas, où ils se livrent avec passion et font fi du danger pour offrir aux spectateurs des émotions fortes et au taureau une fin noble. Un picador qui pique une seule fois au bon endroit, un banderillero qui pose ses banderilles avec style et panache, un torero qui réalise une faena qui vous met la chair de poule et qui conclut sur une estocade parfaite, voilà ce qui me fait prendre du plaisir au spectacle, voilà ce qui me fais vibrer. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas, eh oui, j'ai comme tout le monde vu de mauvaises corridas où personne n'était dans le rôle, même pas le taureau, comme j'ai vu dans ma vie de mauvaises pièces de théâtre jouées par de grands acteurs. Mais en général, si l'affiche est bonne, on n'est pas souvent déçu. Vous permettez que je vous raconte une petite histoire ?
⁃ Je vous écoute avec grand intérêt...
⁃ Parfait. Pour vous planter le décor, j'étais l'an dernier à la Malagueta, la Plaza de toros de Málaga,, j'étais venu y voir le duel entre Antonio Ordóñez, mon grand ami, et son beau-frère Luis Miguel Dominguín. C'était au mois d'août et il faisait une chaleur insoutenable. J'avais, par chance, obtenu une place côté « sombra ». Ce n'était pas l'unique fois qu'ils se battirent en duel au cours de cette saison où ils furent blessés à plusieurs reprises, l'un comme l'autre. Ils le firent également à Valencia, Zaragoza, Cuidad real ou San Sebastian entre autres, mais ce jour-là fut une lutte pour le pouvoir entre deux grands toreros. Dans cette lutte, a mon sens, Ordóñez était sorti vainqueur, en grande partie en raison de la finesse de son geste, la pureté de son travail. Les taureaux qui, soit-dit en passant contribuèrent grandement au succès de l'évènement, étaient de Juan Pedro Domenecq, une grande « ganaderia » (éleveur). Ce jour-là les deux beaux-frères réalisèrent une corrida quasi parfaite qui restera certainement dans les annales. Ce fut une des meilleures corridas que j'ai vues ; Luis miguel et Ordóñez toréèrent comme si cela était le jour le plus important de leur vie. L'art tauromachique porté à son paroxysme !



⁃ À la fin du dernier taureau l'arène s'est convertie en une marée blanche, vous n'en auriez pas cru vos yeux. Tout le monde agitait son mouchoir blanc. Les toreros sortirent des arènes par la « Puerta grande » (la grande porte) portés par la foule et dans le délire le plus complet. Leurs pieds n'ont pas touché terre depuis le moment où ils ont été levés jusqu'à l'hôtel Miramar où ils séjournaient ; des Dieux vivants.
⁃ Voilà, voilà ce que, à part la maestria et l'art avec lequel ils ont toréé, j'aime dans une corrida, voilà le style de choses qui me font frémir. C'est pour des moments comme celui-ci que j'aime la corrida, que j'aime ce spectacle. J'espère que vous me comprenez maintenant.
⁃ Je comprends parfaitement.

La foule commence peu à peu à se diriger vers les arènes. Il y a déjà quelques attroupements devant les grilles des portes d'entrée. L'heure de la corrida approche... L'homme au cigare demande alors l'addition d'un élégant geste de la main. Au moment où la jeune femme fait mine de se lever et de prendre sa valise, il se dirige vers elle et la retient alors délicatement par le poignet.

⁃ Mademoiselle, attendez un instant..., mes amis ne vont pas tarder de venir me rejoindre et j'aimerai beaucoup avoir le plaisir de vous les présenter.
⁃ Je suis désolée mais il me faut y aller...j'ai, comme vous le savez, un train à prendre et je ne souhaite pas être en retard.
⁃ Je vais vous être totalement sincère, j'ai des places pour la corrida, et si vous me faisiez le plaisir de m'accompagner, je serais l'homme le plus heureux du monde.
⁃ Ce serait, je l'avoue, un réel plaisir de vous accompagner mais je ne sais si cela est réellement convenable. Qu'allez-vous penser de moi ?
⁃ Je penserais que je suis un homme très chanceux et que vous êtes une femme comme j'en ai connu peu, une femme qui sait saisir avec opiniâtreté les opportunités que lui offre la vie.
⁃ Effectivement, avec ces mots-là il devient très difficile de ne pas accéder à votre demande.
⁃ Dois-je prendre cela comme une réponse affirmative ?
⁃ Oui... »




Bar « Hemingway » de l'Hôtel Imperator. Début de matinée. Un couple d'une cinquantaine d'années discute ensemble, en attendant l'heure de la corrida. Ils sont venus spécialement de Paris la veille au soir pour y assister. Ils sont descendus à l'hôtel en espérant y croiser leur idole : Sébastien Castella. Le Bitterois est à l'affiche de la journée. Il y a de l'agitation dans l'hôtel et on note une certaine frénésie dans l'air comme à chaque fois qu'il y a une corrida en ville. Le soleil est au rendez-vous, en ce mois de mai 2013. Tout est parfait. Aujourd'hui, c'est l'alternative de l'Arlésien Juan Leal, une belle journée de tauromachie en perspective. Les taureaux d'Alcurrucen, de Garcigrande et Nuñez del cuvillo sont à l'affiche d'un programme très prometteur.

⁃ Voilà l'histoire...Voilà comment ma mère a connu mon père...
⁃ Ce fut le temps d'une rencontre, le temps d'une corrida, et celui d'un bref instant de plaisir partagé.
⁃ Personne n'a jamais rien su de cette aventure ?
⁃ Personne, à part quelques amis proches qui, par respect pour Mary, se sont tus.
⁃...Et elle ne l'a plus jamais revu ?
⁃ Non,...Il s'est suicidé l'année suivante.
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