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Gigiseptember

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Biarritz été 2017
La chambre est beaucoup plus grande qu’il ne se l’était imaginée. Adrien dépose les valises au pied du lit, suit du regard Manon qui se dirige vers la porte fenêtre. Il a demandé vue mer. Six mois d’économies pour se payer ces vacances et il pressent que tout peut basculer d’une seconde à l’autre si l’océan n’est pas au rendez-vous. Mais pas seulement...
L’air s’engouffre, Adrien se dresse sur la pointe des pieds le palpitant dans la poitrine, un nœud au fond de la gorge. La décevoir serait dévastateur pour leur couple.
Depuis novembre que l’éclat de ses yeux ne brille plus. Une part de lui aussi est partie en fumée et il ne sait toujours pas comment il fait pour tenir debout alors que son âme s’est nécrosée d’un seul coup d’un seul. Alors... que lui reste-t-il à part elle ? A part tenter de trouver un semblant de raison à leur vie commune ?
A court d’idées et de souffle, il tremble toujours la nuit lorsqu’elle suffoque sous les sanglots, frémit quand son corps près du sien, il imagine que tout cela n’est pas réel, que tout cela n’est pas arrivé. La mort a creusé une tombe au fond de leurs yeux, a érigé une barrière invisible qu’il s’efforce de pulvériser à grands coups de petites attentions. Manon demeure immobile face à son agitation. Il ne perd pas espoir. Un jour elle remuera à nouveau...

L’océan qui attire à lui seul des milliers de touristes chaque année, qui à lui seul représente un spectacle sans fin se devine de l’autre côté de la baie vitrée. Il rugit de plaisir de battre les baigneurs à leur propre jeu, déferle à renfort de rouleaux compresseurs, avale les kilomètres pour venir se nicher au pied de la ville. Adrien s’en réjouit.
Manon ne sourit pas, il le sait, mais la contempler s’appuyer à la rambarde du balcon et ne pas en bouger ranime une lueur enfouie.
Ce soir-là, une fois endormie, Adrien ne résiste pas à l’appel de la nuit. Du balcon sur la mer, il scrute les points lumineux de la ville, les faisceaux des phares balayant l’étendue noire qui s’est retirée pour quelques heures. Il allumerait bien une cigarette...
— Bonsoir...
Il sursaute
— Je vous ai fait peur ? poursuit une voix féminine dont il ne distingue pas le contour.
— J’ai été surpris. Je pensais être seul...
— Vous venez d’arriver ?
— Oui.
— Première fois ?
— Oui.
Il l’entend sourire.
— Des années que nous venons ici, on réserve toujours la même chambre. J’ai craqué pour la vue du balcon et je ne m’en lasse pas, même la nuit. Je m’imagine les reliefs de la côte, les bateaux échoués, les rugissants, le mouvement des ondes, la brisure des vagues sur le Rocher de la Vierge, les fonds marins sombres inexplorés et leurs monstres, les baigneurs de minuit imprudents emplis d’ivresse qui s’exposent aux dents de la mer. J’écoute les chants basques, les noctambules hurlant à la lune leur chagrin ou leur amour, j’hume les embruns, scrute la nuit étoilée, spécule sur la météo du lendemain. Ce sont des instants propices à l’imagination vagabonde... non ?
— Sans doute... je ne sais pas encore... je vous dirai dans quelques jours...
— Entendu. A demain alors...
— A demain...
Il se retire dans la chambre, s’allonge aux côtés de Manon, les yeux grands ouverts vers le plafond.
« A demain... »
Il se surprend à sourire.

Demain ils iront sur la grande plage, il se jettera dans les remous des vagues et le corps fouetté par le sel et le sable il s’allongera enivré d’avoir été retourné. Il étudiera l’architecture des bâtiments, jugera de l’époque des constructions, de l’harmonie des hôtels anciens côtoyant les bâtisses plus récentes. En professionnel aguerri il critiquera l’état de l’entretien des balcons en métal, des grilles, des serrures, des gonds des portes, des portails. D’ailleurs il n’a pas encore eu le temps de se pencher sur celui qui prolonge leur chambre. Il se promet d’y jeter un œil. Demain, Manon mettra son nouveau maillot de bain noir à balconnets, culotte haute. C’est tendance lui a-t-elle expliqué. Il n’est pas dupe. La mode n’a rien à voir dans son choix. Ce bout de tissu élargi n’a d’autre utilité que de dissimuler la cicatrice au bas de son ventre, stigmate de l’horreur qu’ils ont vécue et dont elle ne se défera jamais.
Pourvu qu’elle tienne...

Le lendemain soir, à peine endormie Adrien se rend sur le balcon. Il allume une cigarette. De cela non plus Manon ne s’est pas émue.
Son cœur frissonne d’une excitation nouvelle, d’un interdit qu’il se doit de réprimer. Il n’y parvient pas, goute à la rêverie d’une issue différente de celle qui se profile.
— Alors ?
Il se tourne.
— Bonsoir. C’était super. Il se trouve veule et gauche face à l’inconnue. Il se rappelle l’Albatros.
— Avez-vous été faire un tour sur le port des pêcheurs, déguster des sardines grillées, photographier les cabanes des pêcheurs ? Avez-vous découvert la mise en scène presque théâtrale lorsque vous remontez vers le Rocher de la Vierge ? Avez-vous vu les roches plissées de Guéthary affleurant le littoral qui portent en elles la mémoire de la collision des plaques tectoniques ?
— En partie...
— Vous ne vous êtes pas noyé, c’est déjà ça ! Elle éclate d’un rire franc. Je n’aurais plus eu personne à qui parler ! Et votre femme, elle a aimé ?
— Je crois.
— Arthur se ressource ici. Son métier est une agitation permanente, un stress quotidien. Et vous ? Est-ce indiscret de vous demander ce qui rythme votre vie ?
— Non. Je suis serrurier...
— Un travail physique et minutieux, c’était votre choix ?
— Oui. J’ai toujours aimé les antiquités. J’ai longuement hésité entre le bois et le métal. Les serrures renferment un tas de secrets. Des secrets de fabrication, d’utilisation, des secrets personnels...
Elle poursuit sur un ton léger la description de Biarritz, de Bayonne, de Saint-Jean de Luz, des randonnées au cœur des Pyrénées. Adrien ne l’avoue pas, mais rester dans l’ignorance de son activité professionnelle le pique au vif. Pourtant il écoute attentif le timbre de sa voix, les pause marquées, les connaissances intarissables du Pays Basque, le langage soutenu, le vent qui froisse ses cheveux et soulève son déshabillé, le claquement de sa langue dans sa bouche. Déjà il ne prête plus attention au bruissement des vagues. Leur petite causerie n’est que diversion à ce qui anime un homme et une femme dans la moiteur de la nuit, au risque suggéré, à l’exaltation des fantasmes, au dévoilement de leurs aspirations, de leurs intentions. Et puis, elle se dénude brusquement.
— Femme de médecin annonce-t-elle. Ses mots tombent comme une sentence.
Un silence s’installe entre eux. Un gouffre social les sépare. Il aurait préféré ne pas savoir. En quelques mots leur lien se fragilise.
— Une mésaventure ?
— On peut dire ça comme ça...
De l’autre côté de la porte fenêtre, il entend une voix d’homme qui l’appelle. Elle rentre. Malgré leur différence, ils se retrouveront la nuit suivante, puis celle d’après et toutes les nuits de la semaine. Sans jamais se voir, ils partageront plus que quelques escapades nocturnes sur deux balcons séparés. Ils se diront leur passion pour la mer et la découverte de la côte, elle lui conseillera l’exposition de Ramiro Arrue à laquelle il emmènera Manon, lui indiquera des adresses de restaurant, de dégustations, de visites, et lui susurrera de penser à elle.

Un après-midi, Adrien remonte dans sa chambre pour chercher ses lunettes de soleil. Au moment où il tourne la clé, elle sort de la sienne. Enfin un visage sur la voix aux couleurs de miel des montagnes. Elle porte un maillot de bain une pièce, blanc à grosses fleurs rouges, un paréo noué autour de sa taille. D’âge mûr mais d’une plastique presque parfaite elle lui adresse un sourire éclatant, l’attend, glisse sa main sous son avant-bras musclé. Ils descendent ensemble dans le hall et se trouvent face à son mari. La poignée de main est glaciale entre les deux hommes. Les regards s’affrontent entre passé et présent. Adrien se détourne et se presse de retrouver Manon. Il s’en veut de l’avoir abandonnée toutes ces nuits.

Quelques jours plus tard une nouvelle tragédie les touche. Particulièrement lui. Pourtant il dort mieux. Le jeune couple a changé de chambre suite à un terrible accident survenu dans la chambre voisine. Le balcon style Napoléon III s’est descellé entrainant dans une chute mortelle l’homme qui s’y tenait accoudé.
Manon ne déroge pas à ses habitudes. Même depuis l’événement funeste. Elle lit les journaux matinaux sur la terrasse du café face à l’hôtel, s’interroge sur le drame. Pour Adrien, il n’y a aucun doute. La rouille, les fissures, l’état délabré du balcon, le manque d’entretien sont en cause. Lorsqu’elle lui fait remarquer qu’il aurait dû le signaler à l’accueil, il hausse les épaules. Elle ne se formalise pas plus de sa réaction que du destin tragique de leur voisin.
Le dernier jour, alors qu’il descend les valises, Manon boit son café à la terrasse d’en face. Son regard va et vient entre son mari et les gros titres. Sa curiosité s’éveille à la lecture d’un article sur l’accident de l’hôtel.
Il range les valises méthodiquement.
Elle cherche des yeux l’explication, le sordide.
Adrien pose sa mallette à outils recouverte d’une fine couche de particules de sable poussées par le vent à moins que ce ne soit de la poussière, indiquant une utilisation récente. Une habitude qu’il a toujours eue de l’emmener pendant leurs vacances.
Les mains de Manon se crispent sur le journal. Elle ressent une douleur au niveau de sa cicatrice, y pose sa main. Elle se souvient de ce mois de novembre où tout a basculé. Hématome rétro placentaire. Césarienne en urgence sans anesthésie. Exsangue, elle s’est évanouie. Lorsqu’elle s’est réveillée, on lui a appris que l’enfant n’avait pas survécu. L’anesthésiste est arrivé en retard ce matin-là. Il était introuvable, injoignable alors qu’elle se vidait de son sang.
Sa vue se brouille.
Le nom de l’homme qui a trouvé la mort en contrebas de l’hôtel vient de la replonger dans ce mois hivernal. Elle essuie du bout de l’index la larme qui vient mouiller la photo de l’anesthésiste. Son corps tremble des sanglots qui montent en elle. Manon pleure d’une reconnaissance infinie envers son homme qui toujours la protège.
Adrien se retourne, soupire.
Enfin... elle remue...

PRIX

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Kiki · il y a
On est pris dans cette intrigue et on attend patiemment la suite. BRAVO à vous. J'ai aimé
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans la visite.
MERCI D'avance et au plaisir de vous lire prochainement sur d'autres textes peut être

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Jean Calbrix · il y a
Un nouvelle agréable à lire avec une intrigue qui captive jusqu'au fin mot de l'histoire. Bravo, Gigi ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Escaltib · il y a
C super
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Chantane · il y a
bon moment de lecture
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Marsile Rincedalle · il y a
Même lors de l'épisode du balcon, je n'avais pas deviné. Je me rouille... Par contre, vous ne l'êtes pas du tout. Bravo !
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Gigiseptember · il y a
:-) merci pour votre vote.
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Reunan · il y a
+ 5 pour le plaisir et... le reste... et le bateau ... http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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Noellia Lawren · il y a
wouh ! glaçant, très bien écrit, bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Gigiseptember · il y a
merci pour votre com et votre vote.
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Kenavo · il y a
Du suspens, de la sensibilité, je vote. Vous pouvez aussi aller voir mon texte ''Aphrodite 2018'' pour le concours ''Saint Valentin''
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Gigiseptember · il y a
merci pour votre vote.
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Zouzou · il y a
... mes voix pour ce noir qui aurait pu se passer dans ' la chambre d'amour' !
je vous invite sur ma page de haïkus printemps , si vous les aimez

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Gigiseptember · il y a
merci pour votre vote. je vais aller jeter un œil du coté des haïkus.
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Alixone · il y a
Une belle histoire qui nous surprend jusqu'au bout. Je vote avec enthousiasme.
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Gigiseptember · il y a
merci beaucoup pour votre vote.
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