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Escale à Petit-Goâve

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Luc Dragoni

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Été de l’an 1721, Corvette « l’Alliance », au large de l’archipel des Grenadines, Indes Occidentales.

Confortablement assise dans son fauteuil au cuir usé, La Brigantine fidèle à ses habitudes sirote sa flasque de Rhum ; ses longs cheveux roux légèrement ondulés traînent en désordre sur ses épaules tandis qu’elle a nonchalamment allongé ses jambes sveltes chaussées de bottes noires sur son grand bureau en bois sombre et vernis...
Depuis quelque temps déjà et malgré mes 17 ans elle me considère comme sa confidente, parfois sa conseillère, car au fil des mois et à partir du moment où je me suis retrouvée un peu par hasard en compagnie de ces pirates, j’ai finalement réussi à me faire apprécier de cette terrifiante capitaine et de son équipage de brutes, principalement grâce à mon adresse dans la réparation des voiles et mon habileté dans la vente de nos différents butins.
Néanmoins le trouble que j’ai toujours affiché à la vue du sang répandu sur le pont des navires lors de nos différents abordages m’a valu d’être ironiquement surnommée « la Rouge » par celle que tous appellent avec respect « Madame ».
Nous sommes les deux seules femmes présentes à bord de ce navire alors quelquefois la Brigantine m’invite dans sa vaste cabine qui tient également lieu de salle du conseil et elle se plait à converser avec moi ; ainsi j’écoute patiemment toutes les histoires qu’elle veut bien me raconter, toutefois j’évite le plus souvent de la contredire car je sais que ses colères sont aussi soudaines que violentes...

— Lors de notre dernière escale dans le repaire de mon ancien Commandant devenu planteur de cannes à sucre et afin de prévoir le recrutement de nos futurs hommes d’équipage, j’ai eu de longues conversations avec cet homme au sujet des gouverneurs actuels siégeant dans les ports que je me propose de fréquenter.
— Madame, au vu du commerce que ce personnage exerce depuis si longtemps, de bonnes relations ont dû être conservées avec diverses personnes et au sein de plusieurs places qu’il vous aura sûrement indiquées ; autrefois dans ma cité, en écoutant les conversations de certains marins, j’avais compris que l’île de la Tortue était l’un des meilleurs repaires de pirates...
— Comme vous dites... elle l’était ! Malheureusement ceux que vous avez entendus devaient faire allusion aux anecdotes du siècle dernier ; en plus de quarante ans de nombreux évènements se sont produits et ceux-ci ne nous sont pas favorables ! Seules quelques vieilles personnes connaissent encore ces histoires.... certes ce bon gouverneur flibustier Bertrand d’Ogeron de La Bouëre qui dirigeait autrefois l’île de la Tortue a laissé un excellent souvenir chez les pirates de tout bord, à l’instar d’Alexandre-Olivier Exquemelin le célèbre Boucanier-Chirurgien, mais leur époque est définitivement révolue et d’autres les ont remplacés, tous ne cherchant qu’à lutter contre les frères de la côte !
— N’existe-t-il pas dans toutes les Indes Occidentales d’autres ports que nous pourrions fréquenter ?
— Les places les plus intéressantes ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes ! Peu après la mort d’Henry Morgan la punition divine a frappé Port Royal en la détruisant dans un violent tremblement de terre, ainsi elle a ainsi définitivement cessé d’être la patrie de ce tout puissant flibustier, bien au contraire elle est devenue la principale place militaire anglaise et dorénavant les forbans ne sont point les bienvenus, ils sont au contraire pendus, tel le regretté Jack Rakham !
— Nous aurions dû naître quelques dizaines d’années plus tôt !
— Sans doute oui ! Quant à notre escale favorite de Charles Town, à ce jour elle n’est plus la célèbre cité pirate que nous connaissions. Woodes Rogers qui en fût nommé gouverneur nous était plutôt favorable mais il est reparti en Angleterre ; désormais nous ne disposons d’aucun appui sur place... par contre il existe toujours en ce lieu des corsaires anglais qui arraisonnent les navires espagnols de passage.
— Peut-être devrions-nous également obtenir une lettre de marque auprès de ces autorités afin d'exercer le même métier ?
— Et partager un butin durement gagné au péril de nos vies avec de nobles messieurs et de riches courtisanes ? Jamais je ne me rabaisserai à une telle indignité ; je préfère mourir libre en tant que pirate plutôt que de servir tous ces nantis et hypocrites !
— Mais alors vers quel lieu nous diriger, Madame ?
— Pour le moment nous n’allons pas remonter la côte américaine et visiter les diverses colonies qui la peuplent, telle St Augustine et bien d’autres ; de toute façon, et même à près de deux mille Miles en direction du Nord les flibustiers sont connus et ne sont guère appréciés ! Si nous fréquentons un jour ces lieux nous devrons demeurer sur nos gardes sans oublier que vers la fin de l’année 1718 c’est sur ces rivages que le terrible Edward Teach a été repéré, attaqué puis vaincu... néanmoins il existe une place que nous devrions visiter ; mon ancien Capitaine m’a dit que cette petite cité était l’une des dernières à pouvoir éventuellement offrir un abri aux différents flibustiers.
—Pourquoi ne pas mettre tout de suite le cap vers ce nouveau port, Madame ? Comment se nomme-t-il ?
— Il s’agit de « Petit-Goâve », situé au Sud-Ouest de la colonie française de Saint Domingue sur la grande île d’Hispaniola. Une fois sur place nous essaierons de recruter une quinzaine de pirates afin de remplacer nos quelques compagnons morts au combat...

Recruter autant d’hommes dans une ville que nous ne connaissons pas et dans laquelle nous allons sûrement passer pour des insoumis ayant refusé le pardon royal accordé aux repentis ne sera pas une partie de plaisir ! Nous ne savons déjà plus quel pavillon arborer afin de nous fondre le mieux possible dans ce nouveau milieu que nous ne tarderons pas à découvrir ; la bête de la Brigantine brodée sur fond bleu, le drapeau français, anglais ? La colonie est française mais elle est peuplée de pirates de toutes origines... aucun pavillon ne sera donc hissé et de la sorte nous pourrons faire face à toute éventualité !
Ainsi pendant quelques jours, grâce à un faible vent soufflant de tribord arrière, nous parcourons le millier de Nautiques qui nous sépare de notre destination puis enfin nous contournons le long cap Sud-Ouest de l’île d’Hispaniola.
Quelques navires ont été aperçus à l’horizon mais par chance nous n’avons fait aucune mauvaise rencontre ; en effet, compte tenu de notre effectif très limité nous serions dans l’impossibilité de repousser une quelconque attaque.
En ce milieu d’après-midi et afin de passer inaperçus nous choisissons finalement d’immobiliser notre vaisseau au fond d’une crique apparemment isolée et située à quelque distance de la petite cité que nous rejoindrons donc en suivant l’un de ces chemins qui serpente à travers la savane ; puis un peu plus tard, après avoir laissé le Commandement de notre navire désormais immobilisé par ses ancrages à Monsieur Xian le vieux Maître Canonnier, secondé pour l’occasion par Tom l’Irlandais le Gabier acrobate, nous descendons de la chaloupe qui nous a conduit jusqu’à la grève et mettons pied à terre seulement accompagnées du Nabot, du Colosse, le Bosco du navire, et du Maître Coq également appelé « l’Ours » car cet homme-là est presque aussi poilu qu’un animal ! En prévision d’une éventuelle escarmouche chacun a pris ses armes préférées, rapières, pistolets, hache, fouet, gourdin, patte d’oie, sans oublier une outre de Rhum ainsi que quelques bourses emplies de Piastres.
La Brigantine n’a pas voulu se séparer du monstre velu qu’elle porte en permanence sur son épaule mais à l’issue de notre courte progression et dès que nous atteignons la partie finale du sentier qui mène directement à l’arrière du village, elle s’empresse de dissimuler sa bête dans l’une des grandes poches de sa cape noire afin de ne pas trop attirer l’attention sur nous. Cela fait longtemps que cet immonde animal ne m’effraie plus ! Les naïfs et les superstitieux croient qu’il s’agit là d’une créature issue de l’enfer mais moi je sais très bien que ce soi-disant démon venimeux peut facilement être réduit à néant d’un simple coup de botte...
Enfin parvenus à l’intérieur de cette pauvre bourgade nous remarquons tout de suite que les visages des gens que nous croisons sont maussades, inexpressifs et vides, sauf ceux de quelques lascars patibulaires qui lorsqu’ils ne baissent pas les yeux quand ils croisent notre route nous jettent des regards haineux et provocants ; quant aux miséreux qui sont allongés par terre çà et là, ivres et endormis à côté de leur bouteille vide ou bien fracassée sur le sol, ils ne viendront sans doute pas troubler notre venue mais ne pourrons sûrement pas non plus être engagés par la Brigantine ou le Colosse...
Au détour d’une ruelle des personnes jouent de quelques instruments de musique, violon, tambourin, flûte, tandis qu’un autre individu s’emploie à faire danser un petit singe ; nous passons sans mot dire tout près d’eux mais aussitôt ils s’empressent de nous saluer alors la Brigantine leur jette nonchalamment de menues pièces.
Au fond d’une impasse étroite et sombre dans laquelle des bicoques sordides et mal construites sont tristement alignées, nous remarquons devant ces murs en panneaux de bois en partie moisis des tas de détritus comportant fruits pourris, morceaux de poisson dont il ne reste que la tête et les arêtes, et au milieu de ces immondices plusieurs rats faméliques semblent se délecter de cette pitance malodorante...
— Eh oui la Rouge, aux Indes Occidentales de nombreuses cités connaissent une grande misère et cela est bien visible dès que l’on s’éloigne des somptueuses demeures de gouverneurs et de ceux qui les servent !
— Sans doute Madame, mais j’ai également vu de tels délabrements dans ma ville natale, néanmoins une riche et importante place de négoce...
Le village n’est pas très grand et enfin au milieu d’une placette nous découvrons ce que nous supposons être une auberge, sans doute la seule ici-bas, affublée de son vieil écriteau suspendu par des chaînes et se balançant lentement dans la faible brise de ce début de soirée ; l’inscription « Carthagène » en partie effacée et délavée par les pluies tropicales est vaguement lisible.
Non loin de l’entrée un cracheur de feu répète inlassablement son numéro, espérant gagner ainsi une quelconque obole.
— Sais pas envoyer les flammes ! Avec moi elles vont deux fois plus loin !
La Brigantine se met à rire...
— C’est bien vrai Nabot, vous soufflez le feu bien mieux que lui ! Ne prêtons pas attention à ce maladroit et laissons tomber un Peso.
Finalement nous nous décidons et tous les cinq nous pénétrons à l’intérieur de cette gargote.
Comparé à la grande clarté qui règne encore à l’extérieur, l’endroit me parait extrêmement sombre, seulement éclairé par quelques petites fenêtres aux vitres crasseuses. L’Ours referme la porte derrière nous et nous demeurons immobiles près de l’entrée en prenant le temps de détailler la pièce et les individus qui l’occupent. La salle n’est pas très grande, elle comporte quelques tables mal rangées et des chaises placées n’importe où. Au milieu, juste en face de la porte d’entrée, se dresse un comptoir en bois plutôt bas et assez large derrière lequel un homme d’aspect bourru et peu accueillant nous observe du coin de l’œil ; à côté de lui un individu dépenaillé est assis à même la longue planche du bar, il garde la tête baissée, peut-être est-il en train de somnoler... Au fond de la salle une cheminée en pierres sèches a été aménagée et laisse entrevoir un âtre faiblissant. Dans la pièce plusieurs gaillards sont attablées et parlent à voix basse mais de temps à autre une phrase, un mot prononcés plus fort ou un rire épais se font entendre.
— Regardez-moi ce tenancier, la Rouge ! Il nous épie et nous dévisage comme si nous étions des gourgandines ou bien des catins... sans doute faudra-t-il encore attendre quelques centaines d’années pour que des femmes, aussi indépendantes et aventurières que nous, puissent enfin se sentir libres sans être en permanence observées, jugées et bannies !
— Ne prêtons pas attention à ce rustre, Madame, nous avons un travail à effectuer, nous devons recruter des hommes...
— Certes ! Colosse, Nabot, installez-vous où vous voulez mais assez près de l’entrée et surveillez-moi cette salle ; je vais me placer en haut avec la Rouge et le Maître Coq. Allez, montons !
Il existe ici un étage auquel chacun peut accéder par un large escalier en bois que je n’avais tout d’abord pas remarqué. Nous suivons la Brigantine et nous nous asseyons à l’une des tables situées à côté de la balustrade depuis laquelle il nous est possible d’apercevoir l’ensemble de la taverne.
— Attendons calmement ici mes amis ; si des hommes méritent d’être engagés c’est dans ce lieu que tôt ou tard ils apparaîtront...
Le patron s’est d’abord déplacé en direction de nos deux compagnons et leur a servi à boire puis il est monté vers nous et a fait de même non sans maugréer, ensuite il a repris sa place derrière son comptoir. L’homme parle français mais il n’est pas bavard ; je crois que notre venue l’a tout d’abord surpris avant de l’intriguer... il est vrai que depuis bien longtemps nous ne faisons plus attention à notre allure de forbans, mais nous cinq réunis devons forcément inspirer la curiosité, voire la crainte : le Colosse avoisinant la toise, affublé de sa crête de cheveux rougeâtres dressée au beau milieu du crâne et armé de son long fouet ainsi que de son énorme hache, le Nabot à la puissante musculature, cracheur de feu et borgne mais ne portant jamais le fameux bandeau noir, et qui muni de son sabre d’abordage regarde agressivement de son unique œil tout ce qui l’entoure, l’Ours toujours aussi massif avec son gourdin suspendu à la ceinture, et pour finir la Brigantine et moi-même, secrètes et mystérieuses, vêtues de vêtements noir et pourpre ainsi que cette dernière l’a voulu, équipées de nos rapières et de nos pistolets dont le sien exhibe majestueusement cinq canons en forme de patte d’oie.

— Ah c’est maintenant que tu arrives ! Pas trop tôt !
— Pardon Maître.
Une grande femme noire vient d’entrer à l’intérieur de l’auberge, elle porte plusieurs sacs en toile contenant sans doute quelques denrées.
— Va poser tout ça derrière et revient servir ; à cette heure les clients arrivent, fallait que je fasse ton travail !
Docilement la servante s’exécute tandis que le patron commence à discuter et à rire avec l’homme qui se tenait assis sur le comptoir.
Soudain la Brigantine a cessé de siroter son breuvage et s’est figée, le regard fixé sur la femme noire. Elle pose doucement sa coupe sur la table et place ses mains de part et d’autre, le bout de ses doigts tremble légèrement ; peut-être est-elle en train de ressentir les premiers désagréments de sa mauvaise fièvre, de cette terrible affection qui de temps à autre la paralyse dans un frissonnement et des spasmes incessants mêlés de sueurs moites et abondantes...
— Madame ?
— Cette voix... je la connais.
— Celle de la femme qui vient d’entrer ?
— Oui, je veux la voir de près ; faîtes-lui signe de monter nous rejoindre.
Je hèle la servante qui sans attendre gravit les quelques marches du large escalier et se présente poliment à notre table.
— Mademoiselle ?
— Cette Dame voulait vous voir...
Les deux femmes échangent alors un long regard, elles s’observent attentivement et en silence, les yeux noirs de la servante demeurent fixes, elle ne semble pas comprendre ce que tout cela signifie mais le long de la joue de la Brigantine une larme s’est doucement mise à couler, ce qui assurément ne manque pas de me surprendre... puis celle-ci enfonce sa main dans la poche de sa cape et aussitôt elle la ressort lentement en tenant fermement sa bête, sa monstrueuse araignée arborant cette magnifique couleur mordorée.
— T’en souviens-tu Khaaly ? Mais ce n’est pas la même ! Celle avec laquelle autrefois nous jouions était beaucoup plus sombre !
Soudain la femme noire hoche la tête, enfin elle se rappelle...
— Mademoiselle Arthémise ? Ça fait longtemps, beaucoup d’années, vous êtes vivante, vous avez échappé aux flammes...
— Ce soir-là je n’étais pas restée à la Grand Case, j’avais voulu me promener tout en bas vers la crique, tu sais combien cet endroit me plaisait... oui Khaaly, plus de huit ans ont passé ! J’ai changé mais toi tu es toujours la même ; j’ai entendu ta voix, cela m’a rappelé de bons vieux souvenirs et ensuite je t’ai reconnue.
— Mais vous êtes avec des pirates Mademoiselle ?
— Certes Khaaly et je suis même devenue leur Capitaine ! Si tu te souviens de leur ancien Commandant, désormais fabricant de Rhum, eh bien c’est lui qui au cours de cette terrible nuit m’a recueillie à bord de son navire et depuis je n’ai jamais cessé de mener cette vie-là, je n’avais pas le choix...bien plus tard il a choisi de mettre fin à cette vie de brigandages et a définitivement cessé d'arraisonner les navires; il m'a alors laissé son équipage ainsi que son vaisseau.
— Le soir de l’incendie, votre père, Monsieur le Vicomte, m’avait permis d’aller dormir avec ma famille à la case d’en bas. Après ce malheur on n’avait plus de Maître, des gens sont venus et moi j’ai été vendue à un négrier de passage qui plus tard a fait escale dans cette île, puis le propriétaire de l’auberge a voulu m’acheter ; les autres je sais pas où ils sont mais moi je vis et je travaille ici.
— Tu sais, quelques années après, avec ces pirates nous sommes revenus et nous avons massacré tous les nouveaux colons, ceux-là même qui étaient opposés à mon père et à son amendement du code noir, les aigrefins qui avaient pris notre place après avoir assassiné mes parents. Ah, je préfère ne plus penser à toutes ces histoires ! Mais dis-moi Khaaly, es-tu heureuse ici ?
— Non Mademoiselle, je préférais Monsieur, Madame et vous ! Mais maintenant je peux pas rester et parler, je dois servir, ranger, laver...
— Oui je comprends, je vais m’entretenir avec ce tavernier ; veux-tu partir avec moi ?
— Oh oui Mademoiselle mais c’est pas possible...
— Ceci est mon affaire, ne t’inquiète pas !
Aussitôt Khaaly retourne vaquer à ses occupations habituelles.
En quelques instants ma Capitaine nommée curieusement « Arthémise » par la servante et apparemment fille d’un certain Vicomte est redevenue la Brigantine, elle a cessé de trembler et apparaît de nouveau calme et sûre d’elle ; son émotion passagère a de nouveau laissé place à la haine et à la sauvagerie. Malgré la pénombre ambiante je reconnais bien cette fureur dans son regard, cette cruauté au fond de ses yeux de couleur vert émeraude... soudain je me pose beaucoup de questions au sujet de l’étrange passé de ma capitaine mais je crois que le moment n’est pas encore venu de lui exprimer ma curiosité et mes interrogations...
— Cette maudite auberge est comme un navire et nous allons l’aborder ! Pour nous cinq réunis ce ne sera pas trop difficile, ces hommes sont ivres ou bien ils dorment affalés sur les tables. Massacrons-les sans tarder, sans oublier l’aubergiste, puis nous nous enfuirons tout de suite avec Khaaly ; descendons retrouver nos amis !
— Madame, nous ne connaissons que très peu de choses au sujet de cette petite cité. Imaginons qu’elle possède une garnison... aussi réduite soit-elle nous devrions soudain avoir à faire face à une vingtaine ou une trentaine de soldats qui auraient été prévenus de l’attaque de cette taverne avant même que nous puissions réussir à nous enfuir ; nous ne sommes pas assez nombreux et nous ne pourrions gagner contre eux, alors laissez-moi essayer un autre stratagème. Si cela ne réussit pas alors nous procéderons comme bon vous semblera.
— Et quel est s’il vous plaît le plan de la Rouge ?
—Je vous en prie Madame, attendez ! Posons nos trois bourses sur la table. L’ours, allez chercher celles que portent nos amis, en tout nous devons bien avoir trois cent Pièces de Huit et la vision de cet argent peut toujours impressionner, ensuite vous demanderez au tavernier de venir me voir.
Le Maître Coq s’exécute non sans m’avoir jeté un regard quelque peu inquiet et interrogateur puis très vite il revient chargé des deux derniers sacs de Piastres et accompagné du patron qui gravit l’escalier d’un pas lent et poussif.
— C’est pour quoi ? Et qui vous êtes à la fin ?
— Cela ne se voit donc pas Monsieur ? Nous sommes des pirates mais peu importe les noms que nous portons... regardez donc, ces trois cent Pièces de Huit vous appartiennent déjà... nous recherchons des esclaves pour le compte de personnes qui ne peuvent les acheter elles-mêmes ; les nègres ne sont pas faciles à trouver par ici ! J’ai bien observé votre servante, elle est robuste et en bonne santé, elle me plaît...
— Ici c’est pas un marché aux esclaves, c’est une auberge, ma négresse elle est pas à vendre !
— Ces places de négoce que vous citez sont beaucoup trop dangereuses Monsieur, nous ne les fréquentons pas, nous nous contentons d’acheter çà et là... alors écoutez-moi, vous avez le choix... vous avez pris le temps de nous regarder et vous savez que les cinq flibustiers que nous sommes peuvent facilement vous tuer, exécuter tous ceux qui se trouvent en ce lieu et détruire votre taverne puis partir tranquillement en emmenant votre esclave ; mais pourquoi user de tant de violence ? Qu’en pensez-vous Monsieur ?
J’ai parlé posément en regardant cet homme droit dans les yeux à la manière de la Brigantine et désormais celui-ci a cessé d’être goguenard car il a bien compris que j’avais raison.
— J’en sais rien, moi je veux pas d’histoires ! Combien vous donnez pour elle ?
— Je viens de vous le dire Monsieur, ces Piastres sont à vous, ensuite vous ne dites rien à personne, vous nous accompagnez au navire avec votre servante et vous gagnez mille Pièces de Huit supplémentaires... reconnaissez que c’est un très bon prix ! Cette proposition est à prendre ou à laisser...
L’homme paraît à la fois apeuré et dubitatif mais également satisfait de la bonne affaire qu’il se prépare à conclure.
— Bon c’est d’accord !
— Alors procédons tout de suite à l’écriture de l’acte de cession, la Capitaine et vous-même le signerez, puis si nécessaire nous nous chargerons plus tard de le faire viser par les autorités ; ainsi les choses seront en règle !
L’homme appelle la servante et lui demande de nous apporter une grande feuille de papier ainsi qu’une plume et aussitôt je me charge d’écrire ce document en tâchant de me souvenir des certificats de vente que j’avais parfois l’occasion de lire à la voilerie de mes parents ; les esclaves étant considérés comme des marchandises le libellé ne peut pas être très différent...
— Capitaine et vous Monsieur si vous voulez bien apposer votre nom et votre signature.
L’homme paraphe le texte en premier puis vient le tour de la Brigantine qui au passage me regarde d’un air stupéfait.
— Allons-y Monsieur, appelez votre, pardon « notre », esclave et souvenez-vous, pas un mot, pas un geste ! Si quelqu’un vous questionne répondez simplement ceci : « j’accompagne mes amis, ils me proposent une très bonne affaire ». Nous emportons ces trois cent Piastres afin que cet argent ne vous soit point volé et pour votre retour nos hommes vous escorterons avec ces mêmes sacs et bien d’autres contenant le reste de vos gains !
Enfin nous nous levons, l’Ours et moi ouvrons la marche, la Brigantine se place derrière le tavernier puis lentement nous sortons accompagnés de Khaaly, du Colosse et du Nabot. La nuit aidant, depuis l’auberge jusqu’à la sortie du village personne ne fait attention à notre petit groupe puis grâce à l’éclairage d’une demi-lune nous retrouvons facilement notre sentier et un peu plus tard nous arrivons sur la grève où nous attendent patiemment les deux hommes restés près de la chaloupe.

En présence de son ancienne servante, la Brigantine qui est pourtant une femme âgée de cinq ans de plus que moi ressemblait soudain à une jeune fille, également elle se montrait plus gaie, plus rieuse qu’à l’accoutumée ; ces retrouvailles entièrement dues au hasard et à la chance semblaient lui avoir permis de retrouver en partie ses racines ; apparemment la Brigantine considérait cette femme non pas comme une esclave mais plutôt comme une amie, une complice ou même une sœur ainée.

— Voilà Madame, j’ai réussi à faire venir Khaaly et ce Monsieur jusqu’ici, maintenant c’est à vous de décider...
— Fort bien la Rouge, beau travail, embarquons tous ensemble sur notre vaisseau et nous donnerons à ce brave aubergiste ce qu’il mérite !

L’homme s’était un peu détendu car nous ne lui avions fait aucun mal, j’avais su le persuader de ma bonne foi mais en réalité je savais bien qu’il serait exécuté car la Brigantine est féroce et ne pardonne jamais rien... et lui qui pensait pouvoir récupérer une belle somme en vendant son esclave !
Une fois à bord du navire et en présence de tout l’équipage réuni la Capitaine agrippa le tavernier et l’attira violemment vers elle puis sans autre forme de procès lui trancha la gorge à l’aide de sa superbe dague, après lui avoir seulement dit d’un ton terrible « Khaaly m’appartenait bien avant vous et je ne fais que la reprendre, adieu Monsieur ! », ensuite elle le fît jeter par-dessus bord ; ainsi nous ne laissions aucune trace de notre forfait, jamais personne ne retrouverait le corps de cet homme.

Contrairement à d’autres exactions auxquelles j’avais pu assister précédemment cette dernière exécution ne m’impressionna pas le moins du monde ; je n’éprouvai aucune compassion pour ce vulgaire personnage et je savais bien que j’oublierais très vite ce banal évènement. Cette nuit-là je m’aperçus que désormais j’appartenais totalement au monde atroce et sans pitié des pirates et soudain cette nouvelle vie semblait me convenir à merveille. Lors de cette courte escale à Petit-Goâve nous n’avions pu recruter aucun nouvel homme d’équipage mais nous avions libéré l’ancienne et bien-aimée servante de notre capitaine, et cela valait bien davantage que n’importe quel trésor !

Satisfaite de mon stratagème et fière de notre réussite la Brigantine demanda à ce qu’on lui apportât sa flasque de Rhum, elle monta ensuite lentement sur la dunette et invita Khaaly à venir la rejoindre ; de nouveau nonchalante et détendue elle plaça sa bête velue sur son épaule et donna enfin l’ordre d’appareiller.
Quelques instants plus tard, nos ancres une fois remontées, toutes nos voiles furent déferlées et bordées puis dans la fraîcheur de la nuit, grâce à une bonne brise de terre, nous quittâmes tranquillement cette grande île d’Hispaniola...
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Cathy Grejacz · il y a
Quel beau récit
Je reviendrai vous lire.

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Luc Dragoni · il y a
Merci, vous êtes la bienvenue ^^
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Artvic · il y a
Un récit d'aventure époustouflant ! j'admire votre écriture !
Puis je vous inviter à lire et soutenir mon poème en finale pour le G P Hiver 2019 https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Luc Dragoni · il y a
Merci de votre lecture et de ce commentaire encourageant ^^
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Georges Marguin · il y a
Les temps changent, aujourd'hui, pirates et brigands sont en costume cravate. Beau récit.
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Luc Dragoni · il y a
Bel humour, vous avez raison!
Merci de votre passage ^^

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Dimaria Gbénou · il y a
Bien écrit avec de belles lignes. Le texte est attachant et agréable aux yeux. Je vous invite, si vous avez le temps à lire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

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Luc Dragoni · il y a
Si des images apparaissent dans les yeux du lecteur, alors je suit totalement satisfait!
Merci ^^

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Luc, J'ai lu et apprécié votre création, peut-être le temps vous a-t-il manqué pour venir sur ma page, lire ce message sur la mort dans la dignité.
Avant que la finale de la DUDH, ne soient close, je vous laisse le lien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Merci et bonne chance.
Julien.

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jusyfa *** · il y a
Je découvre avec plaisir ! La lecture est prenante, votre roman doit être intéressant.
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si votre temps vous le permet, ce texte est en finale
Merci.

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Luc Dragoni · il y a
Merci de votre visite.
Pour un aperçu, les extraits de mes romans sont sur ma page.
Je passe vous lire.

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Chorouk Naim · il y a
C'est joli
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Luc Dragoni · il y a
Merci^^
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un plaisir de vous relire Luc. Je viens de Petit-Goâve.

Si ça vous dit, je vous invite à lire ma nouvelle en compétition merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/linconnue-du-drame-1

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Luc Dragoni · il y a
Merci de votre nouvelle visite, je passe vous lire ^^
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
J'ai aimé le texte.
Je vous invite à lire et soutenir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Keith Simmonds · il y a
De beaux moments de lecture pour cette œuvre ! Une invitation
à visiter “Sombraville” qui est en FINALE pour le prix Imaginarius 2018.
Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Luc Dragoni · il y a
Merci Keith ^^
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