Escale à Delhi

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Je suis surexcitée ! J’ai du mal à y croire : pour la première fois de ma vie, je suis en Asie. Oui, je suis excitée, mais j’appréhende aussi un peu. J’ai déjà voyagé, j’ai déjà eu à subir des escales, mais jamais seule, ni aussi loin de mon pays natal. Bien que je sois encore à l’intérieur de l’aéroport de Delhi, je me sens déjà dépaysée. Étant arrivée par le vol de Paris, je suis encore entourée de personnes caucasiennes. Je suis la foule, me fraye un chemin.

Premier arrêt : le bureau de change. Mes euros ne me serviront à rien en Inde, et bien qu’ils soient encore acceptés dans l’aéroport, je préfère les changer dès maintenant. Mon premier contact avec les locaux se passe plutôt bien, et j’ai compris tout ce qu’on m’a demandé. Je suis un peu soulagée, et aussi un peu désorientée : je me retrouve soudain avec d’énormes billets de 50, 100, voire 500 roupies, chose qui me paraît tellement insensée et qui me rappelle que je ne suis plus du tout chez moi.

J’arrive dans la zone de transit, où il est indiqué, comme prévu, que mon prochain vol décollera dans six heures. Six heures à tuer, dans un aéroport somme toute assez grand... Je devrais trouver de quoi m’occuper. Je vais d’abord faire le tour du grand hall, pour m’imprégner de son ambiance orientale.

On m’a dit, et j’ai lu, que l’Inde est un pays vraiment très différent de la France, mais un aéroport reste un aéroport : on y croise des personnes de toutes provenances ; il ne fait pas si chaud car l’air est rafraîchi par les climatiseurs ; on y trouve des boutiques aux noms de marques mondialement connues, et ce fast-food populaire, qui semble tout de même servir des burgers légèrement différents de ceux dont j’ai l’habitude. D’ailleurs, je remarque aussi les différences : dehors, il fait plus de trente degrés, mais les Indiens qui voyagent depuis Delhi semblent s’en accommoder ; une majorité de femmes porte le sari, ce magnifique vêtement traditionnel, et d’autres portent des tuniques de toutes les couleurs. J’ai beau avoir déjà voyagé, je n’ai jamais vu autant de personnes à la peau café au lait dans un seul et même endroit. Je remarque aussi que les panneaux sont écrits en anglais dans l’alphabet latin, mais aussi en sanskrit (संस्कृतम्), dans l’alphabet brahmique. Je suis comme hypnotisée par cette écriture si jolie, ces lettres à la fois droites dans l’horizontalité et si rondes dans la verticalité.

Au milieu du hall principal de la zone de transit trône une statue : une tête de Bouddha. À ce moment, j’ignore qu’il s’agit de Bouddha : pour moi, Bouddha est un bonhomme chauve, gros et rigolo. J’apprendrai plus tard que le bouddha gros et jovial n’est en réalité pas le même personnage que le Bouddha historique, maigre et serein, fondateur de la religion bouddhiste. Je prends cette statue en photo sous tous les angles, comme la touriste que je suis, sans même savoir ce qu’elle représente !

Je sais que le vol pour ma destination finale n’est que dans six heures, alors ce grand hall, j’en fais vite le tour, puis m’assois quelques minutes pour lire un livre, tout en écoutant l’agitation autour de moi. J’ai mon MP3 mais je ne veux pas m’isoler, j’ai envie de m’imprégner de l’ambiance de l’aéroport. J’écoute les Indiens parler, pour la plupart en hindi, la langue la plus parlée du pays, d’autres en anglais, et d’autres un mélange des deux. J’écoute aussi les annonces des haut-parleurs, en anglais, avec un accent prononcé... Je ne comprends pas à chaque fois, et je me dis qu’il faudra que je me concentre quand je serai arrivée pour être sûre de comprendre tout ce qu’on me dira !

Soudain, je sens que ça s’agite autour de moi. Je ne comprends pas le motif de l’agitation, mais je vois des hommes courir vers les agents de l’aéroport, l’air furieux. Je jette un œil au panneau des départs et arrivées et je saisis tout de suite le problème : mon vol à destination d’Ahmedabad est annulé... Annulé ? Je décide de ne pas paniquer, de laisser ces hommes furieux faire ce qu’ils ont à faire, puis d’aller demander des renseignements plus tard, quand la situation se sera calmée. Je sens quand même mon cœur battre très vite dans ma poitrine, car je me sens soudain très seule dans cette foule. Il commence à être tard et je suis parmi les dernières occidentales de l’aéroport. Je ne veux pas me faire remarquer. Soudain, « l’émeute » semble se calmer, et un regard vers le panneau d’affichage suffit à me rassurer : finalement, mon avion n’est que retardé... de six heures ! Seulement cinq heures se sont écoulées depuis mon arrivée à Delhi, et on me dit que je dois encore en attendre sept ?

De toute façon, je n’ai pas le choix, alors j’attends. Avec mon téléphone, j’envoie un email à mon patron qui doit venir me chercher à l’aéroport pour le prévenir que je serai en retard. Et j’attends... Au bout d’une heure, je me lève de mon siège et décide d’aller chercher à manger. Je ne suis pas encore familiarisée avec les noms des plats indiens, et je ne suis pas vraiment d’humeur aventurière, alors je choisis le fameux fast-food. Étonnamment, les odeurs qui en émanent, bien que ressemblant beaucoup aux odeurs de nos fast-foods en France, diffèrent légèrement, avec une pointe d’épices inconnues à mes narines. Ça me donne envie de tenter le burger épicé. Je sors mon énorme billet de cinquante roupies et récupère ma monnaie en petites pièces étrangères.

Je m’installe à une table qui me permet de voir l’aéroport. Finalement, au bout de six heures d’attente, il ne me paraît plus aussi grand. Mon excitation est un peu retombée, mais pas totalement... Je croque dans mon burger et, à mon grand soulagement, je ne recrache pas cette première bouchée. Ça pique un peu, mais c’est agréable. Ça reste un burger, bien sûr, et d’une franchise américaine... mais ce petit piquant fait toute la différence ! Je prends mon temps, car je ne suis pas pressée, et je commande un thé. On me propose tellement de thés différents que je ne sais plus où donner de la tête. Je choisis un thé anglais et regrette un peu : celui-là sent bien le thé anglais, alors que je suis certaine que j’aurais pu continuer sur ma lancée des découvertes et choisir un chai, ce thé au lait qui sent si bon la cardamome ! Tant pis, je suis certaine que j’aurai tout le loisir d’en boire pendant mes six mois de stage !

Lorsque je finis mon repas, les boutiques sont encore ouvertes alors j’en profite un peu. J’en aperçois une qui semble m’attirer plus que les autres. La devanture est très exotique, avec des écritures brahmiques et des têtes de Bouddha en vitrine. La musique qui s’y joue est apaisante et accueillante. Mais surtout, c’est le bassin au centre de la boutique qui m’interpelle. Je fais le tour du magasin et y découvre toutes sortes de trésors indiens : des instruments de musique, des bâtonnets d’encens, des babioles, des drapeaux indiens. Comme la plupart des boutiques d’aéroport, il s’agit d’un magasin pour les touristes, mais il dégage quelque chose de différent. Tandis que je regarde le bassin, intriguée, le propriétaire du magasin, un homme assez âgé aux cheveux blancs, l’archétype même du sage indien, m’en explique la signification. C’est un bassin où les personnes qui font une offrande à Bouddha peuvent tremper les pieds et méditer. N’étant pas une adepte de la méditation, je passe gentiment mon tour. Lors de mon futur voyage au Népal avec mes colocataires, nous repasserons par ici et je tremperai mes pieds dans le bassin, mais pour le moment, je suis trop intimidée par ce vieux sage indien.

En sortant de la boutique, je découvre que nous ne sommes vraiment plus nombreux dans la zone de transit de l’aéroport, et je suis belle et bien la dernière femme blanche sur place. Je me choisis un nouveau siège où m’asseoir et je sors mon livre et mon MP3. J’ai dû m’assoupir car je n’ai pas vu le temps passé. Quelques heures plus tard, je suis prête à embarquer pour cette ville inconnue au nom étrange. L’excitation est revenue, avec un léger trac qui vient s’insinuer au creux de mon estomac. Enfin, je quitte la zone de transit de l’aéroport de Delhi, où j’ai passé les douze heures les plus longues, mais aussi les plus excitantes et dépaysantes de toute ma vie.
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