Erreur dans la formule

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Retraitée, deux enfants, une âme d’enfant. Curieuse de tout, à l’écoute, hypersensible aux ambiances et aux autres. Passionnée de mots et lectrice insatiable. Et maintenant écrivaine en  [+]

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La rumeur enflait. Aussi bien au McSky’s qu’au Devil’s, les deux seuls restaurants du coin, on ne parlait plus que de l’incroyable nouvelle : le Créateur était souffrant ! Qu’il s’en inquiète ou s’en réjouisse, chacun y allait de ses ouï-dire, tout en dégustant qui son Big Star, qui son Hot Cloud, ou autres sandwiches célestes, arrosés de jus de lune ou de soleil, d’eau de Lucifer, pour les moins sages. Réelle ou fictive, l’affaire était croustillante et bien propre à rompre la monotonie édénique. Et comme en atteste l’adage, il n’y a pas de fumée sans feu.
De fait, le Créateur était en piteux état. Cela faisait des semaines qu’Il ne connaissait plus le repos. Les cheveux en bataille et la barbe à l’avenant, Il ne cessait d’arpenter ses vignes, parlant tout seul et gesticulant comme un possédé. Parfois, Il s’effondrait sur un nuage, la tête entre les mains. Ayant perdu l’appétit et même le goût pour le jus de sa treille, Il dépérissait à vue d’œil. Un état inquiétant, dont le Lexobil, prescrit par un neurologue réputé, ne semblait pas pouvoir venir à bout. Freud et d’autres éminents spécialistes de la santé mentale avaient bien proposé leurs services mais ils s’étaient vus congédiés d’un geste coléreux. Le malade ne voulait voir personne et devenait mutique.
Calme mais moins serein qu’il n’en avait l’air, Petit Tang s’avança, un plateau de thé au jasmin à la main.
— Père, Ton aura est si sombre qu’on ne voit plus Ta lumière. Tes enfants sont inquiets. Laisse-moi T’aider.
Le Créateur jeta un regard courroucé à Son assistant. Pourtant, Il aimait bien ce jeune homme qu’Il avait recueilli quelques années auparavant, alors qu’il s’était égaré dans Son ciel. L’idée d’avoir en Son paradis un transfuge d’un autre éther Lui avait beaucoup plu. Ça Lui donnait une bonne image de Lui-même. Et puis, ce n’était pas mauvais pour Sa réputation. Surtout au moment où, le marché du ciel devenant de plus en plus concurrentiel, Son leadership était gravement menacé. Un fait qui lui avait sauté aux yeux dans une présentation Powerpoint, lors d’une réunion annuelle de tous les dieux des cieux.
— Toi, tu peux m’aider ? rétorqua le Créateur, d’un ton qu’il voulait rogue. Tu n’as pas le milliardième du quart de mon expérience ! A d’autres !
— Mais si, Père. Il faut d’abord que tu te détendes. Nous allons faire des inversions. C’est très bon pour lutter contre le stress et booster Ton énergie.
— Ce qu’il ne faut pas entendre ! Et c’est quoi, tes inveeersssions ? se moqua-t-Il.
— Des postures dont ton corps n’a pas l’habitude. Elles vont t’aider à voir les choses différemment et à résoudre ton problème. Regarde comme c’est simple, Père !
Et Petit Tang de faire le chien tête en bas. Une posture que ne tarda pas à imiter un Créateur bougonnant. Au fond, la chose L’amusait. Et puis, après tant de jours et de nuits de désarroi, n’avait-Il pas entrevu une lueur d’espoir dans les propos de son protégé ? En outre, l’idée que celui-ci cherchât à prendre soin de Lui Le touchait.
Au bord du champ de vignes, les observateurs autorisés ne manquèrent pas de s’étonner puis de se réjouir de la vue de ce duo improbable, qui enchaînait l’équilibre sur les mains, la posture de la chandelle et le poirier. Qu’importe que le Créateur fît montre de moins de brio que cet avorton de réfugié – c’était normal, Il débutait – l’essentiel était qu’Il entre sur la voie de la guérison. Forte de cette certitude, la vénérable assemblée s’en fut répandre la bonne nouvelle. Il était plus que temps de mettre un frein à la résurgence des visées hégémoniques de ceux du Devil’s, ces recalés de l’Eden, parqués dans les souterrains célestes.
Très rapidement, le Créateur se sentit effectivement ragaillardi et plus optimiste. Et un jour où, après en avoir terminé avec les postures du guerrier et du lion rugissant, Il devisait tranquillement avec Petit Tang autour d’un thé à la fleur d’oranger, Il s’ouvrit enfin :
— Toutes mes hotlines se sont mises en grève, tu te rends compte !
— Des hotlines ? Je n’en avais jamais entendu parler, Père. Que font-elles exactement ?
— Eh bien, elles sont chargées de gérer à ma place toutes les réclamations que me font les humains. Et ce n’est pas ce qui manque !
— Mais, je croyais que l’on ne travaillait pas ici ?
— Le travail n’est pas obligatoire. Mais beaucoup de mes Edeniens s’ennuient à ne rien faire ! Je n’ai donc pas manqué de volontaires pour prendre en charge une tâche qui m’occupait jusqu’alors vingt-quatre heures sur vingt-quatre, six jours sur sept.
— Tant que ça ?
— Ben oui. La vie de mes humains n’est pas toujours facile. Mais ils n’ont pas leur pareil pour se la gâcher aussi ! En fait, ils sont encore plus imparfaits que je m’y attendais, ajouta le Créateur avec une moue dépitée.
— Plus imparfaits...? Est-ce à dire que tu as fait exprès de les créer imparfaits, Père ?
— Ben oui. Il fallait bien qu’ils se rendent compte combien la vie est difficile loin de moi. Et qu’ils soient bien heureux de revenir à mes côtés !
— Qu’en disent Tes services ?
— Ils refusent de reprendre le travail. Ils n’en peuvent plus de tous ces maux qui minent les Terriens. Ça leur sape le moral, disent-ils. Et puis, leur avis est unanime : il y a une erreur dans la formule !
— Quelle formule ?
— Celle qui m’a permis de créer le premier homme de toute la lignée, pardi !
— Au fond, Père, vous êtes tous du même avis, réfléchit Petit Tang
— Du même avis, du même avis, oui et non ! Qui sont-ils pour juger mon Œuvre ?
Petit Tang reversa du thé dans la tasse du Créateur.
— En leur confiant une partie de Ton Œuvre et de Tes pouvoirs, Tu as fait preuve d’une grande ouverture d’esprit, Père. Je me refuse à croire que Tu puisses prendre ombrage de leur réaction.
— Je les sors de l’ennui et voilà ma récompense ! Des fainéants, oui ! Et puis, critiquer mon Œuvre, c’est me critiquer. Moi qui me suis fait tout seul, à la force du poignet ! Moi qui suis le Grand Tout issu du Grand Rien !
— C’est en effet admirable, Père. Nul ne saurait T’égaler. Mais Tu disais tout à l’heure que Ta formule T’avait quelque peu échappé. Envisager de la revoir pour alléger la vie de Tes humains et donc diminuer le nombre de leurs souffrances et, partant, de leurs doléances serait une manière de montrer Ta grande sagesse, s’il en était besoin. Et de résoudre le problème.
— Mais je ne peux pas la revoir, cette formule ! Je ne l’ai pas couchée sur parchemin ! Je suis un créatif moi, pas un matheux !
— Tu veux dire que Ta formule était parfaitement aléatoire ?
— Tout à fait ! Grosso modo, j’ai pris de l’argile bio et de l’eau. J’y ai ajouté, au jugé, un peu de pigments (la couleur, c’est la vie, ha ha !), une pincée de vices, une once de vertus, un doigt d’amour, une dosette d’intelligence, un supplément d’âme, un trait d’humour. Puis j’ai pétri le mélange avant de le sculpter à mon idée ! Mon souffle lui a donné vie. Et voilà !
— Donc si Tu revoyais la formule...
— Je ne serais toujours pas sûr d’obtenir le résultat escompté !
Sous l’œil plein d’espoir du Créateur, Petit Tang prit alors la position du lotus et s’abîma dans la réflexion. Au terme de celle-ci, il s’en fut quelques instants et revint avec un petit paquet.
— Père, voilà qui T’aidera à prendre Ta décision.
Dès le lendemain, les observateurs virent Le Créateur se diriger d’un pas guilleret et pressé vers Son Observatoire de la Terre. Sa décision étant prise, Son esprit était léger. Il venait de fermer Ses hotlines, renvoyant des millions de travailleurs volontaires à leur ennui édénique. Et Il avait en poche les bouchons d’oreille high-tech que lui avait offerts Petit Tang : pas question de se remettre à l’écoute des humains, sauf s’Il en avait envie. Il allait les laisser se débattre avec leurs problèmes. Il était même curieux de savoir jusqu’où ils pourraient bien aller dans la stupidité, la turpitude et la déchéance. Quand le point de non-retour serait atteint, peut-être mettrait-t-Il alors au point une nouvelle formule. Ou pas. Il avait bien le temps d’y penser.
Arrivé à l’Observatoire, le Père prit place sur un gros cumulo-nimbus, l’inclina vers l’avant, puis écarta avec impatience les nuages qui Lui gênaient la vue. Le premier match de la Coupe du monde de football était sur le point de commencer.





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