Entre ciel et eau ...

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Totalement débutante, j’ose me lancer avec modestie dans l'écriture, et j'y prends goût ! "Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été" Albert Camus "Il n'y a pas de  [+]

Le bateau quitte le port à 7h. Visage blême et grave, front plissé, yeux fixes, bouche exaspérée, Raphaël tire un trait définitif sur sa vie actuelle. Finies les réunions paroissiales, finies les messes dominicales, finie l’éducation religieuse, FINI.
Il a tout prévu. Il va embarquer à bord du Mauritius-Pride sous une fausse identité, commencer sa nouvelle vie au cœur de l’archipel des Mascareignes dans un paradis désert au large de Rodrigues appelée l’île aux Cocos. Pour l’instant, col du blouson relevé, lunettes noires sur le nez, casquette baissée, les mains crispées dans les poches de son pantalon, il trépigne sur le quai en triturant un petit cœur en bois sculpté dans deux essences différentes.
Sous un soleil radieux, il accoste à Port-Louis. La capitale de l’île Maurice grouille d’une foule colorée, de femmes en saris bariolés, de chiens errants, d’enfants dépenaillés souriants. Une pensée fugace vers d’autres yeux implorants l’oppresse. C’est jour de marché aujourd’hui. Il en profite pour s’approvisionner de fruits et de quelques légumes qui pourront l’aider à survivre plusieurs semaines. Admirant au passage les montagnes d’épices odorants cannelle, vanille, cari, curcuma, muscade, gingembre, piment présentés dans des corbeilles, la fraîcheur des pâtissons, brèdes, chouchous, pipendailles, pommes d’amour, bringelles et giraumons.
Raphaël s’évertue à découvrir le moyen de rejoindre son île, totalement déserte d’humains mais peuplée de milliers d’animaux, aussi discrètement que possible. C’est ainsi qu’au petit matin, il quitte Maurice pour Rodrigues. Atteint le petit village de pêcheurs de Pointe Diamble où il achète une pirogue. Les habitants l’aident à la mettre à l’eau et lui expliquent comment manier le long bâton qui sert de pagaie aux autochtones. Pour parvenir sur l’île aux Cocos, il affronte seul les éléments durant environ 1h30. C’est ainsi qu’il débarque sur cette minuscule terre de 1,5 kilomètre de long sur 250m de large éreinté, dégoulinant, épuisé par une traversée mouvementée pour le non initié qu’il est. Mais il découvre comme un enchantement, le bleu du lagon se mélangeant à la luminosité du sable blanc, paysage qui le renvoie instantanément à sa noirceur.
Rochers, sable, arbres, faune diverse pour toute compagnie. Ici les mots, « seul au monde » prennent tout leur sens. C’est exactement ce qu’il recherche. Un coin où se terrer, d’où il ne pourra ni fuir ni communiquer, une sorte de prison, sa prison ; dorée il le reconnaît. Comme lorsque son cerveau bouillonne et l’empêche de s’extraire de ses pensées terrifiantes. Il tourne en rond, la nuque cuisante, les joues rougeoyantes, les lèvres déshydratées, pieds-nus dans le sable collant, des sternes fuligineuses, des noddy brun et autres oiseaux de la vierge tournoient au-dessus de sa tête, lançant des cris qui lui glacent le sang. Tout ce sang sur les murs et carrelages !
Il s’agenouille au bord de l’eau, non pour faire acte de contrition, mais pour s’asperger de ses deux mains en coupelle, la tête le visage et le cou. Cette fraîcheur lui remet les idées en place, il décide de se tremper entièrement. Dégrafe son pantalon trop brusquement, un objet s’échappe de la poche : le petit cœur en bois qui s’enfonce dans ce sable sans pitié pour le précieux, avalant goulûment son dernier souvenir concret de l’autre vie. Reste le vide, le trou. Il marche dessus, l’enfouit un peu plus, le sable lui brûle la plante des pieds. Mus par un réflexe d’attachement, ses doigts creusent en vain. Mais qu’importe après-tout, n’est-il pas venu pour cela, oublier ces derniers jours de folie, changer de vie, se purifier de tous ces morts ? Le mal existe, même chez les hommes bons. La délivrance est à portée de mains, encore trois semaines en solitaire et il trouvera une solution, saura si le remords le ronge toujours, s’il a réussi à vaincre ses accès de violence inattendus, ses démons intérieurs, si le 6è commandement cesse de le hanter.
TU NE TUERAS POINT
Pour l’heure, une multitude d’idées noires tournoient vertigineusement dans son crâne. Il voudrait les chasser, s’en délivrer, tout va mal. Son passé est ravagé par le souvenir incessant de ces êtres qui lui étaient si chers, son avenir bouché, fugitif à jamais, et son présent très angoissant sans sommeil ni repos, lesté d’une conscience écrasante. C’est ce moment que choisissent les oiseaux pour fondre sur lui semblant vouloir l’attaquer de leurs becs acérés. Il se protège les yeux de son bras replié, tandis que l’autre forme de larges moulinets. Il court. Sa gorge se serre, il a très soif. Un abri dans le bosquet de cocotiers et filaos l’épargne momentanément des volatiles agressifs. La fatigue se substitue à ses craintes, il glisse sur un rocher pointu, ses mains sont écorchées, son pantalon déchiré, les battements de son cœur résonnent dans son estomac, il se redresse et continue. Cette fois, ce sont les branches des arbustes épineux qui lui griffent le visage et le torse et qui se rabattent violemment sur ses jambes. Il s’étale de tout son long et découvre remontant sournoisement sur son jean, queue relevée un scorpion brun d’une huitaine de centimètres. Dégoûté, surpris, un peu effrayé, Raphaël l’envoie valser au loin d’un revers de main tout en se relevant précipitamment. Il accélère le pas tant bien que mal s’agrippant aux branches basses pour sortir du taillis.
Sa présence inutile et inopportune dérange la nature qui se retourne contre lui. Il en prend conscience, en souffre mais c’est sa pénitence. Il a mérité ce qui lui arrive, il expiera ses crimes nuit et jour, heure après heure. C’est lui qui a choisi cette rupture, nul besoin de se lamenter. Il sera comme son petit cœur en bois, reflet de sa dualité, englouti par l’univers, précipité dans la géhenne.
TU NE TUERAS POINT
Un bateau au loin, très loin, vogue vers l’île Maurice. Évacuant ses tumultes, ses rages, ses obsessions, il longe le rivage, les pieds dans l’eau, aperçoit au passage les cailloux recouverts de corail mort et d’algues, flanque un coup dans ces inutiles qui encombrent les flots. Une piqûre vive, extrêmement douloureuse le stoppe net. Il croit tout d’abord avoir marché sur un oursin puis sent une sorte de brûlure remonter le long de ses veines jusqu’au milieu de la cuisse. L’élancement devient de plus en plus intolérable jusqu’à lui provoquer des vomissements. Vite un point de compression avec la chemise ! Ça ne suffira certainement pas, il le comprend. Le poisson pierre épargne rarement ses victimes. Lui n’a épargné ni sa femme ni ses enfants.
TU NE TUERAS POINT
Pris d’une répulsion de lui-même et d’une impulsion soudaine, Raphaël grimpe péniblement sur le rocher le plus élevé en s’accroupissant et empoignant la mousse. Un rapide signe de croix, et il se laisse choir, dans un tourbillon d’eau pure, rédemptrice des âmes perdues.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Bonne reprise , Marie-Françoise.
Au plaisir de vous relire.
Je suis heureuse de vous recompter parmi mes abonnés.