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End of the trail

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Steph

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La voiture est arrêtée sur le bas-côté. Les diodes du feu stop, au-dessus de la lunette arrière, se reflètent dans l’enseigne de la station-service Chevron. Coude sur le dossier de son siège, la conductrice tourne la tête vers moi. A cause de l’obscurité et de la distance qui me sépare d’elle, je distingue mal son visage. Je suis essoufflé et transpirant. Le goudron encore chaud me brûle la plante des pieds. Je viens de remonter en courant une grande partie du Ventura Boulevard, en pleine nuit, avec pour seul vêtement une serviette de bain enroulée autour de la taille.

Santa Monica, 17 juillet 2018, 11h20

C’est d’abord sa chute de reins qui attire mon regard. Bikini fluorescent et peau hâlée, il n’en faut pas plus pour aiguiser ma curiosité. Depuis le bord de la plage, je l’observe marcher dans le sable jusqu’à l’océan. Elle s’arrête à hauteur de la cabane des lifeguards. Drapeau américain flottant au vent, planches en bois peintes en bleu comme le ciel de Californie et flotteur en plastique rouge accroché sous l’auvent. La petite baraque sur pilotis a tout du cliché façon clip vidéo. Je vois la pin-up se dandiner devant le sauveteur pour qu’il la prenne en photo avec son portable. Droit dans son bermuda, les yeux rivés sur les baigneurs imprudents, il reste imperturbable, prêt à donner l’alerte de Malibu à Long Beach.

Je me dis que j’ai une carte à jouer. En m’approchant de la jeune fille, j’entends qu’elle parle français. Une aubaine pour moi. Je lui propose de faire le photographe. Instantanément, elle prend la pause devant l’objectif. Au loin, sur la jetée qui s’avance sur l’océan, les enfants crient à chaque nouveau tour de manège. C’est là que s’arrête la fameuse Route 66. « End of the trail » indique la pancarte. Pour les pionniers venus de l’est du pays ou pour les rêveurs en quête d’une nouvelle vie, c’est ici que tout se termine, ou tout commence. C’est selon.

Je zoome sur l’écran et elle en profite pour se déhancher de manière suggestive. Elle devine ma gêne, alors elle en rajoute un peu. Après la séance photo, je passe outre ma timidité et l’invite à déjeuner avec moi. Elle accepte sans sourciller. Rien n’a l’air de la surprendre. Nous nous installons à la terrasse d’un fast-food sur la jetée bondée de touristes. Latinos, asiatiques, européens : une véritable tour de Babel à l’horizontale. Tout le monde mange avec les doigts qui passent sans distinction des barquettes de frites aux écrans de téléphone. Pas question de rater un selfie, même avec les mains recouvertes de mayonnaise.

Elle m’explique qu’elle est à Los Angeles pour passer des castings. A Paris, elle a pris des cours de théâtre, mais c’est ici, du côté d’Hollywood, qu’elle vient tenter sa chance. Elle veut tourner dans des séries, comme celles qu’elle regarde en boucle sur son Macbook et qui font le succès des plateformes de streaming. Elle me demande depuis quand je vis aux USA et ce que j’y fais. Je triche un peu sur les dates en transformant les semaines en mois, et je m’invente aussitôt un stage d’assistant réalisateur à la Paramount. En réalité, j’ai seulement visité les studios en voiturette électrique, comme un simple touriste, au début de mon séjour. Je lui explique que l’activité est intense car Netflix y tourne de nouveaux épisodes. Chaque jour, je croise des metteurs en scène célèbres, et j’affirme que je compte bien débuter ma carrière ici également. Pour assurer un peu plus ma crédibilité, je glisse de temps en temps dans la conversation quelques mots en anglais. Ici, tout le monde joue plus ou moins la comédie, alors je me dis qu’il n’y pas de mal à vouloir se faire passer pour un autre.

Beverly Hills, 17 juillet 2018, 15h30

Je fais le chauffeur une grande partie de l’après-midi. Au volant d’une vieille Peugeot 505, un des rares modèles que le constructeur ait importés aux Etats-Unis, je traverse la ville de part en part. La voiture n’est à pas à moi. Elle appartient à des amis de mes parents - des expatriés français - qui ont bien voulu me la prêter pendant qu’ils séjournent sur la côte est. Au milieu des pick-up Ford et des Tesla Model S, je ne passe pas inaperçu. A ma droite, ma passagère s’en moque. Bras tendu à travers la vitre ouverte, les cheveux au vent, elle filme les palmiers de Beverly Hills et les étoiles de Hollywood Boulevard avec son téléphone.

Griffith Observatory, 17 juillet 2018, 19h10

En fin de soirée, je monte jusqu’à l’observatoire. La vue sur la ville y est spectaculaire, surtout à la tombée de la nuit. Je me gare en contrebas, au milieu du parc. La chaleur est étouffante et la végétation très sèche. Je préviens la jeune française de la présence de serpents à sonnette, en espérant que mon avertissement l’impressionnera un peu. Au pied des télescopes, elle veut à nouveau que je la prenne en photo. Au loin, sur la colline, les grandes lettres blanches du Hollywood Sign attirent tous les regards. Plus au sud, les lumières des gratte-ciel de Downtown commencent à scintiller, et les phares des voitures dessinent le long des avenues qui se coupent à angles droits un quadrillage parfait. Nous buvons un Coca à la terrasse du planétarium, sans nous parler. Elle est obnubilée par les photos que j’ai prises d’elle et qu’elle fait défiler sur l’écran de son téléphone. Elle les partage immédiatement sur Snapchat avec toute une série de filtres qui transforment les couleurs et son visage.

Je ressens comme un coup de blues. Depuis mon arrivée, je traîne dans cette ville immense sans réussir à décrocher le moindre job. Je n’ai aucun diplôme et mon anglais n’est pas très bon. Alors, je m’invente une vie entre réalité et fiction, bercé par les fantasmes de mon adolescence et l’illusion que tout est encore possible dans ce nouveau monde.

Malgré mon humeur un peu triste, je réussis à convaincre la jeune fille de passer la soirée avec moi. Quand elle s’installe à bord de la Peugeot, je retrouve le sourire, et recommence mon jeu de dupes. J’emprunte la Highway One-O-One avant de me perdre dans les échangeurs sans fin. La voiture est trop ancienne pour être équipée d’un GPS et je ne connais pas la ville si bien que ça. Je me retrouve par hasard sur Mulholland Drive, puis sur Sunset Boulevard. Dans la ville des grandes Majors, les noms des rues sont aussi des titres de films, ou inversement. Comme le muet en son temps, ma passagère m’explique que le cinéma d’aujourd’hui est mort. Les spectateurs ne veulent plus s’enfermer dans de grandes salles obscures pour subir d’interminables bandes-annonces ou s’asseoir sur du pop-corn écrasé. Ils veulent rester chez eux, tranquillement installés sur leur canapé, pour regarder des séries, enchainer les épisodes, et appuyer sur la touche pause quand bon leur semble. Elle en est tellement convaincue que je me contente de hocher la tête pour lui signifier que je suis d’accord avec elle.

Alors que la nuit est définitivement tombée sur la Cité des Anges, je quitte enfin le long boulevard sinueux qui traverse la ville d’est en ouest pour m’arrêter au cœur d’un quartier chic et résidentiel.

Sherman Oaks, 17 juillet 2018, 21h50

Je gare la voiture devant une belle villa qui appartient également aux amis de mes parents. Comme je n’en suis plus à un mensonge près, je fais croire que ce sont les Studios Paramount qui me la prêtent le temps de mon stage. Nous traversons le salon où la clim tourne à fond. Elle me demande un verre de Gin ou de Vodka. Le temps que je localise le bar dans cette maison dont je n’ai pas encore fait le tour, elle est déjà dans la piscine.

Je pose son verre d’alcool sur le rebord de la terrasse, et me déshabille à mon tour. Je la rejoins sur les marches du bassin, avec l’espoir de pouvoir profiter de notre proximité physique. Elle se met à me parler de sa passion pour le cinéma en évoquant les réalisateurs qui l’ont marquée. Billy Wilder, Frank Capra et John Cassavetes. Des noms qui me disent vaguement quelque chose. Elle s’imagine encore que je vais lui ouvrir les portes des grands studios, mais le moment va bien venir où je vais devoir lui avouer la supercherie que j’ai extrapolée pour la séduire.

Ventura Boulevard, 17 juillet 2018, 23h40.

La voiture est arrêtée sur le bas-côté. Les diodes du feu stop, au-dessus de la lunette arrière, se reflètent dans l’enseigne de la station-service Chevron. Coude sur le dossier de son siège, la conductrice tourne la tête vers moi. A cause de l’obscurité et de la distance qui me sépare d’elle, je distingue mal son visage. Je suis essoufflé et transpirant. Le goudron encore chaud me brûle la plante des pieds. Je viens de remonter en courant une grande partie du Ventura Boulevard, en pleine nuit, avec pour seul vêtement une serviette de bain enroulée autour de la taille.

Quand je lui ai dit que je n’étais qu’un malheureux pommé tentant désespérément de se faire une place au soleil, elle est aussitôt sortie de la piscine. Furieuse, elle a jeté son verre dans l’une des baies vitrées qui a volé en éclats, puis a quitté la maison avec ses vêtements et les miens sous le bras. J’ai ensuite entendu le bruit d’un moteur qui démarrait et me suis mis à courir dans la rue à moitié nu.

Je profite de son arrêt pour me rapprocher de la voiture. Son sourire est énigmatique. Impossible de savoir si elle va me laisser remonter à bord ou si elle va attendre que je sois suffisamment proche pour redémarrer. Je suis totalement à sa merci. Tout se bouscule dans mon esprit. Je pense aux amis de mes parents et aux dégâts dans leur maison, à leur voiture qu’ils ne reverront peut-être pas. Je pense aussi à ma famille en France, persuadée que tout me réussit de ce côté de l’Atlantique. La douleur et l’humiliation ne sont rien à côté du dégout que je ressens vis-à-vis de moi-même. J’ai menti à tout le monde et à moi en premier.

« End of the trail ». C’est peut-être ici que tout se termine, ou tout commence. C’est selon.
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Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Pas mal, une bonne ambiance, une intrigue simple et efficace qui tient la route et fait le café. C'est un travail malin, car ce texte est écrit sobrement et basé sur des références à la fois dépaysantes et connues de tous : Malibu, Holywood, la route 66. Les protagonistes, sans être des modèles de psychologie, sont sympathiques, surtout ce pauvre gars un peu paumé aux states. J'aime bien le titre, qui met tout de suite dans l'ambiance. :)
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