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« En retour … car elle ne saurait accepter » (n’est pas une réponse convenable pour un baron amoureux).

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Connaissez-vous l’histoire du loup et des sept chevreaux ? Je m’en vais vous conter ma version, quelque peu modifiée, puisqu’il ne s’agit point ici d’animaux, mais d’une fort plaisante donzelle qui seule en son logis se heurte à un baron ayant une faim de loup... une grande faim pour les formes de son appétissante personne.

Voici notre héroïne saluant sur le pas de la porte son époux partant en quelques lieux qu’il n’est point intéressant de connaître, le plus important étant de savoir que celui-ci s’absente du logis. Sa femme lui adresse un signe de la main avec un grand sourire, puis referme sa porte.
Il vous faut connaître pour la suite de l’intrigue que la scène n’est pas passée inaperçue d’un Monsieur fort bien mis et apprêté, qui s’étant dissimulé dans une porte cochère, attend suffisamment longtemps pour vérifier que l’époux de la dame de ses pensées ne rebrousse chemin.
Il s’écarte de sa cachette, remet de l’ordre dans sa tenue – plus pour s’assurer de son élégance que par nécessité car pas un pli de son habit n’avait souffert de sa posture – et s’élance plein d’ardeur vers l’objet de son désir.
Pour la bonne compréhension de l’histoire, je me dois aussi de relater ce qui s’est déroulé la veille : Monsieur le Baron avait reçu un billet !
« Veuillez trouver, Monsieur, en retour, ce présent que je ne saurais recevoir de la part d’un homme qui n’est point mon époux. »
Le Baron à la lecture de ces quelques lignes avait jeté le feuillet à terre et l’avait piétiné. Comment avait-elle osé lui retourner ce magnifique bouquet de fleurs ? Lui qui avait envoyé son valet de fort bon matin quérir les plus belles fleurs afin que celles-ci soient les plus fraîches et ce au détriment de son confort personnel ! Ne s’était-il pas levé et habillé sans le concours de son valet ? Voilà qui prouvait son vif attachement ! Nul ne saurait lui reprocher son dévouement !
Car voyez-vous, depuis qu’il l’avait croisée quelques jours auparavant, il tentait d’aborder cette fort plaisante personne, mais hélas sans succès, car la petite bonne qui la suivait en tous lieux, l’en avait empêché.
Il avait alors eu l’idée du bouquet de fleurs... qui ce jour-là lui était retourné. Mais il ne s’était pas découragé. « Que diable, s’était-il exclamé, voilà un réponse for peu aimable ! ».
Il avait donc changé de tactique. C’est pour cela que notre bon baron guettait le départ du mari dans l’encoignure d’une entrée, afin de pouvoir approcher la belle dame, au lieu de se trouver en quelque boudoir d’une accorte et chaleureuse amie. Mais quel inconfort, tout de même ! La posture n’avait rien de naturel et le fanfaron souffrait de courbatures.
Je suis tentée de dire qu’il y a un peu de justice, mais ce n’est point le moment, alors continuons.
Il toque à la porte et prend une pose désinvolte. Un rideau se soulève de la fenêtre puis une voix hésitante s’élève derrière l’huis :
— Je ne peux vous convier, Monsieur, mon époux venant de s’absenter. Je vous prie de revenir ultérieurement quand il sera présent à demeure. (La coquine savait, bien entendu, que le baron n’en ferait rien !)
L’amoureux éconduit sursaute. Quoi ? La donzelle ne lui ouvre pas sa porte ? Quel outrage ? Sait-elle au moins à qui elle s’adresse ?
— Je suis le Baron AuxGrandesDents du BoisJoliCoeur, Madame, vous ne pouvez me laisser sur le seuil de votre demeure !
— Je le puis, Monsieur le Baron et je le fais. J’ai ordre de Monsieur mon mari de ne pas recevoir quand il n’est pas au logis. Je ne saurais me retrouver seule en votre présence, souffle-t-elle
Notre baron déconfit ne pouvant rester niaisement devant la porte se retire de mauvaise grâce. Il ne lui était nullement venu à l’esprit que la péronnelle se serait opposée à sa requête, obéissant scrupuleusement à son époux.
Tant d’honnêteté, de constance et de pudeur échauffe le sang de notre fringant baron à qui nul ne résiste... Non, non, reprenons la formule, voulez-vous ? A qui nul n’avait résisté jusqu’ici, car d’ordinaire, ce qu’il voulait, il le prenait !
Il s’arrête dans la rue adjacente et réfléchit.
Ce qu’il lui faut, c’est un alibi, une occasion d’ouvrir la porte de la récalcitrante. Après, celle-ci ne saurait résister à son charme légendaire. Le vaniteux se savait fort joli garçon, et donc ne souffrait aucunement d’un complexe d’infériorité.
Elle se pâmerait dans ses bras, pas moins !
Son regard se pose sur une famille qui se présente à leur nouveau voisin. Le roué baron se sachant astucieux, fait le tour de la rue, se retrouve prestement devant le logis de notre héroïne, frappe et déguise sa voix. Il se déclare nouvellement arrivé en ville et expose sa volonté de sympathiser avec son entourage. La dame de son cœur lui répond à travers le panneau de bois qu’elle est heureuse de sa visite, mais qu’elle ne peut l’accueillir, son époux étant absent. Puis il l’entend chuchoter à sa bonne «c’est encore ce coquin de baron qui pense nous abuser, ne le laissons pas entrer !».
Avait-elle haussé le ton afin que le baron l’entende et comprenne qu’elle ne se laisserait pas berner si facilement ? Je ne me risquerais pas à en faire l’hypothèse, mais toujours est-il que le baron en est informé et qu’il retourne à son point de départ.
« Même absent, cet encombrant époux se met en travers de ma convoitise ! Il ne me sied guère de goûter cette aventure ! » fulmine-t-il.
Il lui faut promptement trouver une solution de rechange car un homme, de sa prestance, attire l’attention des bonnes gens à rester ainsi, de façon saugrenue, sur le trottoir pour la seconde fois.
Il aperçoit alors le fils du meunier, qui ahanant sous ses sacs de farine, propose aux habitants sa marchandise par portion. Ni une ni deux, notre baron s’avance et lui offre une pièce pour aller boire à la taverne afin de désaltérer sa soif qu’il savait grande. Le jeune garçon voyant la belle mise du Monsieur, et ne l’imaginant pas dérober ses malheureux sacs de farine, s’empresse d’accepter et courre directement à la taverne de la «Chope Enchantée».
Le baron a alors les coudées franches pour s’emparer de la farine, déposer un grand sac sur le rebord de la fenêtre de sa future bonne amie (future, car notre bonhomme ne doute rien !), masquant la vue du seuil. La belle dame n’aurait plus qu’à ouvrir et... l’affaire serait dans le sac !
Tout guilleret, le baron approche silencieusement, dispose son sac et imite le jeune homme. Il voit le rideau se soulever une fois, puis deux fois pour retomber définitivement. Il est fort content car son stratagème fonctionne à merveille.
Il entend des voix derrière la porte : la dame tente de dissuader la bonne d’ouvrir, mais celle-ci attendant la farine pour faire le pain de la maisonnée ne comprend pas l’inquiétude de sa maîtresse. Le baron, tapi sous la fenêtre, agite le sac, simulant une chute imminente.
La bonne pousse un petit cri et se précipite pour empêcher un tel désastre. Elle ouvre grand la porte et dans son élan percute le baron qui se relève au même instant. Elle lui tombe dans les bras en une envolée de jupes et jupons. Le baron renversé, est emporté par la chute de la domestique et se retrouve avec la jeune femme obligeamment serrée dans les bras.
Sur ces entrefaites, la vertueuse épouse surgit du logis à son tour et devant ce spectacle s’empourpre car la petite bonne tentant de s’extraire des bras inconvenants du baron ne fait qu’aggraver la position interdisant à l’infortuné sire de se redresser.
La situation ne semblant pas s’arranger de sitôt, la maîtresse de maison décide de prêter main forte au couple insolite, empoigne fermement les jupes de sa bonne et tire de toutes ses forces. Malheureusement le tissu cède sous cet assaut vigoureux et elle se retrouve à son tour, à terre, avec un bout du vêtement de sa bonne à la main, le baron et la domestique tout autant enchevêtrés.
C’est alors qu’elle aperçoit auprès d’elle une paire de souliers noirs, qu’elle reconnaît fort bien. Elle lève les yeux, porte une main confuse à sa jolie bouche et s’écrit :
— Ciel ! Mon mari !

Mon histoire s’achève ainsi. Il n’y a pas d’extraction de chevreaux de l’estomac d’un loup repu. Mais ce dernier s’est bel et bien fait prendre. La fidèle épouse garde sa réputation intacte, le mari n’est point cocufié par un baron qui du reste se trouve étendu en pleine rue avec pour improbable partenaire une petite bonne prête à tout pour sauvegarder l’honneur de sa maîtresse.
Je peux convenir sans conteste d’une seule chose : la domestique n’avait jamais imaginé que sa dévotion prenne de telles proportions... même à son corps défendant !
Quant au fieffé baron, une fois libéré de la petite bonne, il se sauve, ni plus, ni moins, sans demander son reste et jure à cor et à cri que dorénavant il accepterait comme fin de non recevoir tout bouquet qui lui serait envoyé « en retour ».
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