En retard - des odyssées en flixbus avec Etienne et un économe

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Des plumes pour chatouiller, des plumes à tremper dans un ruisseau, des plumes pour danser au bal, des plumes pour s'envoler dans le ciel bleu... Lecteur, le vent se lève, suivras-tu notre chemin de  [+]

Le champ de fraises
C’est joli un soleil levant dans un champ de fraises. Les rayons jouent avec la rosée, des arcs-en-ciel serpentent parmi les trous noirs, les coccinelles butinent du ciel bleu. Sur une route de goudron fondu, un van hippie roule de beaux jours parmi les fruits rouges, ses roues sont des horloges collantes qui ne finissent jamais de couler.
Un autre jour – il pleuvait des grenouilles vertes, il s’en rappelle bien – le conducteur du Volkswagen a une envie aussi saugrenue que d’éplucher les fraises avec un économe... La grande aventure, l’Odyssée, retourner l’horizon et lui faire des papouilles. Il rêve de ça, Dada, l’homme tranquille. Il met un peu d’hydromel dans le réservoir, de la bière dans le jerrican, et quelques fleurs de peps sur le toit, et en voiture Simone, à la tienne Etienne !
En arrivant aux portes de London Ding Dong, Dada se retrouve en panne sèche. Pas moyen de trouver une boisson buvable en la triste Albion... Alors Dada cherche des idées dans son haut-de-forme troué, et il en trouve des gazouillantes !
Raconter des histoires de lapins pressés, batailler avec des dames piquantes aux cartes, revendre des champignons magiques aux camés de Nintendo tout près des bornes d’arcade hurlantes...
Il s’est fait vite vite fait une fortune Dada, l’argent ça l’a rendu vite vite vite gaga. Il a beaucoup joué à London, il a trouvé plus malin que lui – des lapins toujours plus pressés – et Dada s’est fait plumer comme un dindon – les lapins pressés disent plutôt comme un cou... Dada n’a pas la main, n’a pas le rythme, il est rock et eux tous là ils roulent, roulent, roll, roll, sur des chemins de fer trop rapides, avec le jingle de la SNCF à fond dans les esgourdes.
Alors Dada se fait la malle, il retourne sans délai au champ de fraises par le premier flixbus venu. Car oui, le vert des cars surchauffés sera plein de la promesse de l’herbe fraiche et des siestes sans retard.


Enfin les vacances !
C'était une première pour Étienne, les grandes vacances sans papa et maman. Enfin, il allait partir en camping loin de chez lui. Il ferait tout ce qu'il voudrait. On ne le gronderait pas, on ne lui interdirait pas de gambader dans les champs, de bayer aux corneilles, de chasser les papillons. Surtout, il y aurait Émilie. La petite rousse du cours de gym. Il se rappelait la fois où ils s'étaient pris la main pour traverser la cour et passer le portail de l'école, où ils ne s'étaient plus quittés jusqu'à la tour d'immeuble d'Émilie. Cet après-midi, ils s'enfuiraient ensemble, pour une semaine d'aventure enivrante. Les deux enfants se sentiraient pousser de vraies ailes d'adulte pour traverser toutes les tempêtes de l'été, de la vie même. Quand ils reviendraient à la maison, leur odyssée les aurait entièrement transformés. A coup sûr, papi s'exclamerait qu'il est tellement fier de son petit aventurier, devenu un grand garçon ! Étienne marchait, et rêvait, sur le chemin du car. Il en profita aussi pour valider qu'il avait emporté ses indispensables : brosse à dent, carte secrète, lampe torche, économe, briquet, couteau suisse... Non, il l'avait oublié celui-là ! Impossible de faire sans. Quel aventurier part en contrée inconnue sans un canif ? Aucun, cela va de soi. D'ailleurs, ses films préférées le confirmaient : le héros est toujours bien armé. Vite, demi-tour, la maison était à un kilomètre de là : en courant, il avait à peine le temps de retourner chercher son cher couteau.
Pourtant, Étienne n'avait pas prévu que depuis le ciel capricieux, il se mettrait soudain à pleuvoir, que lui-même glisserait deux fois dans la terre boueuse sur le retour et que, quand il taperait à la porte, maman tarderait à ouvrir parce que les aubergines vont cramer sur le feu. Ainsi, Étienne n'avait pas prévu qu'il serait en retard.
Quand il arriva au point de rendez-vous donné par Emilie, des mèches de sa tignasse rabattues sur le front par la pluie battante, on entendait juste lointainement le moteur du flixbus qui s'évadait, qui partait là-bas, vers ses promesses de soleil et de liberté... sans Étienne.


Le canoë troué
Le flixbus démarrait. Sans Etienne. Il avait couru, craché ses poumons, mais trop tard. Le chargement orange et vert s’éloignait, emportait ses passagers loin de Paris et de ses grises banlieues. Etienne, lui, n’avait plus qu’à reprendre le métro, un petit air de dégout sur le visage.
La journée avait mal commencé, de toute manière. En mangeant sa tartine, le matin, il s’était bloqué la mâchoire. Son café lui avait paru encore plus insipide que celui de la cafetière du bureau, auquel il réchappait depuis quelques semaines. Sûrement un dysfonctionnement de la machine presque aussi âgée que lui. La galette de son siège avait cédé sous son fessier, alors qu’il se mettait à son bureau pour commencer à travailler. En plus de sa mâchoire, il avait maintenant la fesse droite toute endolorie. Et il n’avait plus qu’une chaise, qu’il devait changer de place, entre le bureau et la salle à manger.
Le midi, pris d’une soudaine envie de cuisine, chose rarissime qui affleurait de temps en temps dans son esprit, il avait sorti l’unique courgette du réfrigérateur, empoigné son économe favori, et dans un mouvement gracieux et incontrôlé, avait épluché une pelure de courgette et une partie de son avant-bras. C’était vraiment un tuto de merde, la Courgette sautée et savamment salée sur son petit lit d’huile d’olive.
Il n’y avait plus de pansements dans la salle de bain, alors il s’était désinfecté à la Bétadine, avait enroulé une serviette propre autour de la plaie, histoire de comprimer un peu le massacre, et passé un coup de fil à la pizzeria du coin. Il avait commencé à faire sa valise, et une fois la pizza engloutie et ses affaires bouclées, s’était dirigé vers la station de métro en bas de chez lui. Ce n’était qu’une fois arrivé sur le quai de sa station qu’il se rendit soudain compte que l’horloge de son salon affichait, en effet, l’heure, mais avec trente minutes de retard.
Dans son esprit, tout un monde avait défilé, un monde de lignes de métro, de bus, d’itinéraires pédestres et fluviaux, dans l’espoir qu’il y en ait un qui coïncide avec une arrivée au poil au pied du flixbus. Mais son odyssée était déjà foirée, et il n’y avait rien qui permettrait de redresser le canoë troué de son existence (ou, du moins de cette journée particulièrement palpitante).
Alors il avait couru, après les minutes, les trains, les bus, et il était arrivé sur le quai du flixbus, juste à temps pour observer le car aux couleurs flashy démarrer au feu rouge du bout de la rue. Tant pis. La prochaine fois, il dirait à ses parents de faire le déplacement.
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Plumes Souveraines  Commentaire de l'auteur · il y a
Créations proposées en 20 minutes d'écriture. Le thème était "en retard !", et les motifs en sont un "flixbus", un "économe", une "odyssée", et bien sûr Étienne :)
Bonnes lectures !

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