En haut de la tour Moon

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- Fortier ! Dans mon bureau !
Quand Walter, le PDG de la Global Bank, hurle de cette façon, mieux vaut ne pas le faire attendre. Voilà des mois que Romain n’a pas eu de contact direct avec son patron –il ne s’en plaint pas- et il se demande bien à quoi rime cette soudaine convocation. Son ardeur au travail, se dit-il, ne mérite pas une remontrance. Une augmentation peut-être ?

- Vous m’avez demandé, monsieur Walter ?
- Hé oui ! Sinon rien n’aurait justifié que vous veniez m’interrompre. N’est-ce pas ?
- Euh... Oui, enfin non, monsieur Walter.
- Bon. Comment ça va, Fortier ?
- Ca va. Très bien, même. J’étais un peu fatigué le mois dernier, un peu à cran mais...
- D’accord. Mais je ne parlais pas de vos états d’âme. Le travail, comment ça se passe ?
- J’ai atteint mes objectifs les six dernières semaines, et même dépassé ceux des deux dernières. Mon secteur se porte au mieux.
- Excellent Fortier, excellent. A vrai dire, c’est pour ça que vous êtes ici. On m’a répété vos bons résultats du moment. Cigare ?
- Non, merci.
- Vous ne savez pas apprécier les bonnes choses, Fortier. Bon, j’ai quelque chose à vous proposer. Enfin vous proposer, on se comprend, hein, autant dire que vous n’avez pas le choix !
Le boss de la Global Bank est un des patrons les plus cyniques qui soient, prenant plaisir à redire sans cesse à ses employés la taille du fossé hiérarchique qui les sépare.
- Il est 11 heures. Dans trente minutes, je veux vous savoir avec nos clients belges pour signer un gros contrat. Vous n’êtes pas le meilleur, Fortier, mais je vous en crois capable ! C’est au sommet de la tour Moon, ça vous laisse juste le temps de monter dans un taxi. Allez hop, et voilà les instructions. Bonne journée, et ne me décevez pas !

Cette feuille d’instructions, c’est comme si Walter lui l’avait cloutée dans la main. D’ordinaire, il aurait apprécié qu’on lui confie une telle tâche d’importance, ça lui aurait changé un peu de l’atmosphère étouffante de l’open-space. Mais le problème de cette réunion au sommet, c’est qu’elle a justement lieu au sommet d’une tour. Si la nuance est difficilement perceptible, pour Romain il s’agit d’un véritable cauchemar. Car à 31 ans, le jeune cadre a une peur panique du vide. Une peur qu’il n’a jamais su dépasser. D’ailleurs on ne l’y a pas beaucoup aidé. Combien de fois s’est-on moqué de lui : « Allez Romain, fais pas ton peureux, il va pas s’effondrer ce pont ! ». Romain ne les compte plus, mais il n’a jamais traversé le pont, pas plus qu’il ne montait aux arbres lorsque ses amis y construisaient des cabanes. Sa première amoureuse avait un défaut, elle habitait au sixième étage : il l’avait abandonnée sans un mot en bas de son immeuble, un soir qu’il la raccompagnait. Il avait pris garde, depuis ce jour, à sélectionner ses petites amies en fonction de ce critère d’altitude.
Romain n’est jamais à court de solutions quand il s’agit d’éviter de quitter le sol. « Ma chérie, j’ai réfléchi, on peut très bien y aller en bateau visiter les îles grecques, ce sera plus long mais tellement plus beau que de regarder passer ces paysages à travers un minuscule hublot ». « J’ai une meilleure
idée mon fils, tu vas voir, les auto-tamponneuses c’est encore mieux que le grand huit ».

Mais là c’est différent, s’il ne va pas à cette réunion, il sera viré. Pas de choix. Pas de temps. Pas de fuite possible. Alors dans le taxi qui le mène à son rendez-vous, au bon souvenir des conseils de sa mère, il desserre sa cravate, ferme les yeux et s’écoute respirer. Ca détend il paraît.
- Ca ne va pas ? Je roule trop vite peut-être ?
- Non pas du tout. Je me prépare pour une réunion importante. Roulez, roulez...
La vitesse, ça ne le dérange pas, au contraire il aime ça. Pourquoi Walter ne l’a pas envoyé en réunion sur un circuit automobile... Et cette tour qui se profile déjà devant le pare-brise, immense, noire et menaçante... Fini l’exercice de respiration. Il faut y aller.

Le trente-quatrième et dernier étage. C’est haut. Trop haut. Dans le hall de la tour Moon, Romain réfléchit un moment. Au diable le père Walter et ses réunions aériennes ! Après tout, il pourra trouver un autre boulot... Oui mais seulement Alice vient de perdre le sien, et deux chômeurs à la maison, ça va vite devenir problématique. De toute façon, les Belges lui font signe de les rejoindre. Impossible de rebrousser chemin. Romain se répète, pour se persuader du courage qu’il n’a pas : « tu es fort, tu es fort, tu vas y arriver ». Il salue les clients belges en s’efforçant de sourire.
- Monsieur Fortier ! Ca faisait longtemps. Alors, plutôt ascenseur ou escalier ?
Comment peut-il être si serein ? Romain tente une dernière esquive.
- Il y a une salle de conférence au rez-de-chaussée, équipée et silencieuse. Peut-être pourrions-nous nous y installer ?
- Certainement pas. Votre patron nous a gentiment réservé le salon panoramique, la plus belle pièce de la tour Moon, très convoitée. On ne va pas rater cette occasion.

Alors on prend l’ascenseur. Romain déteste ces engins-là, qui peuvent se détacher à tout moment. Dans l’exigüité de l’appareil, il tente de faire bonne figure. Pas facile. Six étages. Il transpire, dénoue à nouveau sa cravate, et fixe le cadran digital sur lequel défile son angoisse. Onze étages. L’un des belges n’a pas du boire que du café ce matin, et son haleine amplifie les nausées de Romain. Dix-neuf. L’ascenseur monte à une vitesse ahurissante. A cette hauteur, bien que l’espace fermé ne lui laisse aucune possibilité de voir l’extérieur, Romain ressent instinctivement la distance qui le sépare du sol, et chaque mètre vertical parcouru ravive en son corps sa peur la plus ancienne.
Trente-quatre. « Mesdames et messieurs, la tour Moon vous souhaite la bienvenue dans son salon panoramique », annonce poliment une voix venue de nulle part. Collé au fond de l’ascenseur, les membres maintenant tétanisés, Romain ferme les yeux pour ne pas voir les portes s’ouvrir.

- Quelque chose ne va pas, Fortier ?
Les Belges déjà sortis de l’ascenseur observent le jeune homme avec curiosité. Après une dernière bouffée d’oxygène (y en a-t-il seulement ici ?), Romain se résigne à l’inévitable et ouvre finalement les yeux sur son cauchemar. Un grand halo de lumière l’éblouit alors. Que s’est-il passé ? Où est-il ? Aux portes des cieux ? En fait, c’est le soleil, perçant à travers les immenses baies vitrées du
salon panoramique, qui aveugle Romain. Car il n’est pas de pièce plus lumineuse dans toute la ville que le trente-quatrième étage de la tour Moon, vaste cube conçu essentiellement en panneaux de verre, du sol au plafond.

- Il ne va pas s’effondrer ce plancher. Vous décidez-vous à entrer ?
C’est pire que ce qu’il avait imaginé. Romain tâte d’un pied le sol vitré... avance prudemment l’autre... puis se met à tanguer sur l’armature d’acier qui sépare deux panneaux de verre, comme sur un fil suspendu dans le vide. C’est justement l’impression qu’il a de cette pièce. Car sous ses pieds, ce n’est pas l’étage inférieur qu’il voit, mais le flanc de la tour et, cent-quarante mètres en
contrebas, la rue et son fourmillement.
- Ah ah, Fortier ! Vous avez un sacré sens de l’humour. Pas mal du tout votre numéro d’équilibriste. On sait détendre l’atmosphère chez la Global Bank. Allez, au travail.
Pour ne pas se montrer ridicule, et comme il constate que ses clients ne sont pas encore tombés, Romain se ressaisit, et dans un élan irréfléchi fait un pas ferme sur le sol de verre. Ca tient !
- Ca peut vite se fissurer, vous savez... plaisante Romain dans un demi-sourire voilé par la frayeur.

Fort heureusement, la table de réunion, elle, n’est pas en verre mais en bon bois brut, qui ne laisse filtrer aucun aperçu du vide en-dessous. Romain s’assoit rapidement, se met à fixer les dossiers sur la table pour ne pas porter son regard au dehors, et tente tant bien que mal de calmer sa peur. Après tout, se dit-il, ils n’ont sans doute pas tort les Belges, il doit tenir bon ce verre. Alors que chacun relit ses notes une dernière fois avant de commencer, une hôtesse propose naïvement un remontant. Un remontant... Au trente-quatrième étage d’une tour ! Elle en fait exprès... Et ce crissement insupportable sur le sol... Romain soupçonne les grands talons pointus de l’hôtesse, semblables à des pics à glace, de s’attaquer à la structure de verre du salon à chacun de
ses pas. Mais il est arraché à ses hallucinations par la réunion qui débute.

- Les relations qui unissent la Global Bank, que Monsieur Fortier représente aujourd’hui, et la Compagnie de Liège, sont excellentes, et nos efforts communs pour attirer toujours plus d’épargnants d’une remarquable efficacité. Cette réussite mérite d’être soulignée.
La compatriote du représentant commercial qui vient de s’exprimer n’est pas de cet avis :
- Vous êtes bien élogieux, cher collègue. Mais vos propos sont vides de sens. Les bilans annuels de nos sociétés n’ont pas encore été dévoilés et vous criez déjà victoire avec certitude. Vous oubliez que le marché actuel n’a jamais été aussi déséquilibré, et que la moindre erreur décisionnelle pourrait bien nous conduire tout droit dans un gouffre financier aux profondeurs insondables, dont
nous ne pourrions peut-être jamais revenir. Quel est votre avis, Fortier ?
Le jeune homme s’imagine ce que pourrait être une chute dans le gouffre dont elle parle et qu’il se représente déjà avec anxiété.
- Vous êtes pessimistes, les premiers résultats ne sont pas si alarmants... se contente de bredouiller Romain.
- Voilà bien une réflexion dénuée de prudence et d’ambition à la fois !
Et pour illustrer ses propos, la femme se lève et allume l’écran de démonstration. Sur la toile, d’interminables courbes, lisibles seulement par les initiés, viennent soutenir mathématiquement la théorie de la banquière insatisfaite.

Mais Romain est ailleurs. Il a beau scruter les schémas le plus
consciencieusement possible, mais avec leurs pics et leurs sommets, ces grandes lignes brisées ne lui évoquent rien d’autre qu’une chaîne de montagnes chaotiques et dangereuses. Il pense soudain à Mallory et Irvine, qui les premiers perdirent la vie en escaladant les pentes de l’Everest, à tous ces alpinistes qui pour satisfaire une passion qu’il ne comprend pas, prennent des risques extrêmes en repoussant toujours plus loin leur ascension. Il pense à Icare, ce malheureux dont la cire des ailes qu’il avait fabriquées fondit au soleil, à cette légende devenue le rêve absurde de beaucoup d’hommes, comme Blériot, qui traversa la Manche en volant en 1909. Il pense aussi à ces ouvriers, charpentiers et maçons, couvreurs et étancheurs, qui ont travaillé pendant des années à des dizaines de mètres de hauteur, sans sécurité aucune, pour bâtir les édifices de nos civilisations. Et même, il pense aux laveurs de carreaux de la tour Moon, qui chaque matin montent dans leur nacelle électrique pour n’en redescendre que le soir. Quelle folie s’est emparée de ces hommes, se demande Romain. Ne peut-on se satisfaire d’une vie entière passée les pieds sur la terre ferme ? Contempler le monde depuis ses sommets, imiter les oiseaux et leur vol majestueux, atteindre la sagesse en se rapprochant des cieux, foutaises que tout cela !

- Ne soyons pas terre-à-terre, visons plus haut ! Nous pourrions réaliser ensemble des profits vertigineux, gravir les pentes les plus raides pour atteindre le faîte de la rentabilité. Elevons-nous ensemble vers les hauteurs du marché.
D’un seul mouvement, l’assemblée se lève et applaudit, tandis que le cœur de Romain fait un nouveau bond. Il se pourrait bien que son imagination le trompe, mais il lui semble percevoir à chaque seconde les craquements du verre provoqués par cette agitation.
- Plus haut ! Plus loin ! Elevons-nous ensemble !
Et ces pieds qui frappent le sol à l’unisson pour faire écho aux applaudissements. Cette fois, c’est certain, le sol va céder et entraîner tout ce petit monde à l’abîme.
- Fortier, vous n’avez pas l’air convaincu. Allons, profitez de l’instant et signons ensemble les formalités.
En sueur et les jambes flageolantes, Romain se limite à une réponse machinale :
- C’est parfait, la Global Bank saura mener à bien ces nouveaux projets. Qu’on en finisse...

Sa signature apposée, l’employé de la Global Bank rassemble ses dernières forces pour quitter son siège et se prépare au difficile retour à l’ascenseur. Voici enfin venu le moment de prendre congé de ses clients belges. Toujours avec prudence, Romain s’écarte de la table et se dirige vers la sortie.
- Mais, Monsieur Fortier, que faites-vous ? Vous n’allez pas nous quitter, surtout pas maintenant.
- Je crains de ne pas vous comprendre... Notre réunion n’est-t-elle pas terminée ?
- Sacré Walter ! Il ne vous a pas prévenu ? On ne quitte pas le salon panoramique par l’ascenseur, c’est ce qui fait la magie de l’endroit.
- Et comment quitte-t-on cette pièce ?
- En parachute, pardi ! Comme c’est excitant !
Cette fois-ci, Romain est au bord de l’apoplexie. Il devrait prendre cette réponse pour une plaisanterie, mais le ton du Belge ne peut être plus sérieux. Pris de panique, incapable de faire face à cette épreuve insurmontable, Romain n’hésite pas et se rue sur l’ascenseur. Mais un des Belges lui barre le chemin, pendant qu’un autre lui attache un parachute sur le dos. Quelqu’un ouvre une des
baies vitrées et, en un éclair, Romain se retrouve traîné sur un long plongeoir d'acier.
- Prouvez-nous que la Global Bank est digne de confiance. Sautez, Fortier !

Le Belge pousse Romain dans le vide. Quatorze-mille centimètres de terreur. Romain tombe et tombe en criant, mais le parachute ne s’ouvre pas. Puis le choc inévitable survient. Romain vient de heurter le parquet de sa chambre. Alice accourt depuis la salle de bains.
- Ca va ? Qu’est-ce qui t’a pris ?
- Rien. T’inquiète pas. Un cauchemar. Ce serait bien un nouveau lit, un peu du genre japonais, tu vois ? Beaucoup trop haut celui-là... Dangereux.
- N’importe quoi. Tiens, ton patron a appelé. Il a dit : Fortier, 11h30 à la tour Moon, ne me décevez pas. Toujours aussi aimable celui-là...
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