En butte mineur

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J'écris pour émouvoir. Chers lecteurs, j'espère que l'un ou l'autre de mes textes vous touchera  [+]

Bach au piano m’attrape dans la rue. Les marteaux percutent avec la clarté sans équivoque du vivant, ce n’est pas un disque. Ca vient du restaurant en face : La Pétaudière.
Choisir l’un des musiciens qui déroule sa musique avec évidence, dans un lieu qui a choisi le désordre pour enseigne... Amusant !
La curiosité de voir le pianiste me pousse dans cet établissement pour touristes de Montmartre. Il est là, sur la gauche en entrant. Son instrument n’est pas un demi queue laqué noir. Ce n’est pas l’esprit du lieu. Et puis, il n’y a pas la place. Non, le piano est un droit en bois plutôt clair. Assis devant, je vois un grand gaillard légèrement enveloppé. Il porte un pull en laine bleu marine avec un arc de motifs géométriques blancs dans sa partie supérieure, à une dizaine de centimètres sous l’encolure. Son pull est aussi has been que son jean à pinces et ses chaussures noires en cuir anormalement souple. Sûrement des pompes made in China à une vingtaine d’euros, dans un plastique imitant le cuir. J’ai les mêmes !
Sans en faire trop, son visage poupin suit le déroulé de la musique. Je m’assois à une table, à deux mètres de lui, dans cette avant-salle de restaurant où plus aucun client ne se trouve en cette veille de Noël. Dans moins d’une heure on sera le 24. Les Parisiens sont chez eux et peaufinent les derniers détails de la fête du lendemain ; les touristes sont au chaud dans leurs chambres d’hôtels, car ce soir il fait froid. Seuls restent les deux serveurs arabes, chus au comptoir situé face à moi légèrement sur la droite. Totalement indifférents à la musique. Leur seule attente : fermer la boutique.
Très vite, nous nous retrouvons seuls, le musicien et moi. Il remarque mon écoute attentive. A la fin du morceau, il lève les yeux, me regarde et saisit son verre. Il boit deux gorgées. Je lui dis qu’il joue très bien. Sur son visage, un sourire dans lequel se devine l’étonnement marque la réception du compliment :
- « qu’est-ce qu’un amateur de Bach vient foutre dans ce resto pour touristes à deux pas de la place du Tertre ? », doit-il se dire.
Il repose les doigts sur son clavier. Il a enfin un public, UN seul. Suffisant pour l’inciter à montrer ce qu’il a dans le piano. Sa tête accompagne désormais résolument ses mains.
Novelle pause boisson chaude ou tiède maintenant ; la fumée qui s’échappait du verre tout à l’heure a disparu. Je lui demande s’il a du Schubert. Il recommence à jouer, après m’avoir répondu « non ».
Réponse un peu raide à son unique spectateur.
Dès la fin du morceau, je reprends le contact où nous l’avons laissé.
- « Ce ne serait pas du Debussy ? », je lance timidement.
J’ai peur de me tromper, surtout que depuis quelques minutes il prend des attitudes de soliste. Dans le mille ! C’est le musicien classique dont nous autres Français sommes le plus fier. Avec Ravel, à cause du Boléro. Maintenant, le pianiste en est sûr, il partage la salle avec un connaisseur relativement sérieux. Ma perspicacité m’autorise à en rajouter une petite couche pour faire l’intéressant :
- « J’ai hésité, car cela ressemblait aussi un peu à Ravel voire à Satie ».
Pour réponse, il me lance
- « Schubert ? », en se laissant le temps de réfléchir et de sortir une partition.
Son choix se porte sur la sonate opus 42 ; je le lis sur la partition après m’être levé et approché du piano. Concentré et souriant à la fois, il est facile. Il enchaîne avec un medley d’attaques d’autres sonates après que je lui ai dit que j’aimais la D959. Sur ses partitions ne sont notés que les numéros opus ; j’enfonce le clou de ma petite science en lui disant que, pour ma part, je ne connais que ceux du catalogue Deutsch.
Dès ses premières réponses, j’avais entendu son accent d’Europe de l’Est. Forcément pour un pianiste ! A ce moment une femme arrive de l’autre salle, celle du fond. Silencieuse, elle se plante à côté de l’instrument, sur la gauche. Une cliente sans doute qui s’est levée pour demander un titre comme je l’ai fait. Erreur. Visiblement ils se connaissent ; ils se parlent dans une langue que je prends pour du russe. Quelques phrases, puis la session Schubert reprend. Pas pour longtemps. Quand il estime en avoir fini, le pianiste sort son paquet de cigarettes, se lève et sort fumer dans la rue.
Il s’est planté sur le trottoir, devant l’entrée du restaurant. Je note son air satisfait à mon arrivée. Une question me brûle les lèvres en tant que travailleur indépendant moi-même :
- « Vous arrivez à vivre de vos prestations ? », je commence direct.
- « Oui, mais je complète en donnant des cours », répond-t-il.
J’ai très envie de me faire accepter.
- « Je ne sais pas lire la musique, mais je l’écoute depuis des années », lui dis-je comme un élève méritant.
Puis c’est une petite banalité, la première chose qui me vient à l’esprit, pour ne pas laisser le temps à la conversation de retomber.
- « Depuis combien de temps, jouez-vous du piano ? », dis-je sur un ton révérencieux.
- « 22 », répond-il après réflexion, et tellement plus simplement que moi.
J’enchaîne avec un consternant :
- « J’allais dire 20 » !
Après deux ou trois transitions, nous voilà sur le sujet des grands interprètes. Pour lui Sokolov, un Russe dont je n’ai jamais entendu parler, est le plus grand pianiste vivant. Il me conseille d’aller voir les vidéos de lui sur YouTube.
J’enchaine avec la question qui tue :
- « Quel est, selon vous, le plus grand pianiste du XXème siècle ? »
- Sans réfléchir, il sort : « Richter, Sokolov et Gould ; ils sont extatiques ».
- « Et Brendel ? », je hasarde.
- « C’est un très bon artisan, rien à dire, mais non », répond-t-il avec une moue amusée. La conversation lui plait, c’est certain.
La cigarette finie, nous rentrons dans le restaurant. Il devance ma curiosité :
- « Je suis polonais », lâche-t-il, avant d’ajouter que la dame avec laquelle il a parlé avant la pause est sa mère.
Je ne lui ai rien demandé.
- « Ouh la la ! », je pense aussitôt, « le type travaille dans un resto accompagné par sa mère. Et en plus, il est Polonais, autrement dit la deuxième division pour un musicien de l’Est, car il y a les Russes et le reste du bloc ».
La musique reprend. Après que deux ou trois rafales de vent passées à travers la porte ont tourné les pages des partitions de son fils, la mère fait le tour du piano et s’assoit à sa droite. Elle est brune, car deux mèches, sortant de son béret couleur rouille encadrent son visage. Le disque de feutrine et l’écharpe assortie forment un deux pièces tout à fait comme il faut. Son nez pointu, ponté par des lunettes aux verres rectangulaires lui donne un air sévère. Elle porte un pull en laine aux manches marron et au plastron décoré de motifs en losanges, dans le plus pur esprit Benetton des années 80 ou des chaussettes Burlington de la même époque.
Assise à côté de son fils elle tend l’oreille. Dans cette posture caractéristique des professeurs de piano ancienne école : la tête légèrement inclinée sur la droite pour libérer son oreille gauche, celle qui reçoit les notes en premier. Prête à froncer le sourcil à la moindre fausse note. Elle a la bouche pincée de celle qui a tourné des pages de partitions pour son fils, tant qu’elle a cru en sa carrière de concertiste. Maintenant qu’il se produit dans un restaurant de Montmartre, elle laisse le vent s’en charger.
Je suis à présent à côté d’elle, sur le côté droit de ce piano droit. L’instrument est ouvert sur le dessus. Les marteaux vont et viennent sur les variations Goldberg que son fils a commencé à jouer. Vues de côté, les pièces de bois ressemblent à des militaires au garde-à-vous qui sortiraient du rang et y rentreraient en accéléré, à l’appel de leur nom.
C’est le moment que le Polonais choisit pour se lâcher. Il joue cette fois de manière décomplexée et complice. Son souhait : me faire écouter les passages des Variations auxquels vont sa préférence, après avoir pris la précaution de me demander si je les connaissais. Des fois que je le prendrais en défaut. Les minutes passent : 10 ou 15 peut-être. Les deux gars du début, réapparus depuis peu, me font comprendre qu’il est temps de partir. Je paye et demande au pianiste son numéro de téléphone. J’aimerais bien l’écouter jouer à nouveau. Et comme à un juke box vivant, lui demander tel ou tel morceau. Je prends le petit morceau de papier plié sans le regarder. Une fois chez moi, je l’ouvre ; il y est simplement inscrit : Milosz.
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