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En boudin, tout honneur

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Hhl

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FINALISTE
Sélection Public

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été moche. Oui, moche. Un laideron, un cageot, une ignominie féminine, si vous préférez. Attendez, je ne fais que répéter ce que j'entends depuis des années. Oui, je sais, il paraît que la vraie beauté est intérieure. Mais franchement, vous verriez ma gueule, tous ces boniments, vous les foutriez à la poubelle illico. Ou aux chiottes. En tirant la chasse d'eau bien fort.
Ma prise de conscience, concernant mon physique difficile, a commencé très tôt, plus exactement à l'école, durant mon entrée en primaire. Malgré tout l'amour de mes parents, la « petite princesse à son papa » que j'étais n'a pas longtemps résisté à la réalité.
Ceci étant, n'allez pas croire, j'ai des sentiments. Je suis même un cœur d'artichaut. Ça va bien avec moi, tiens, cette expression, vu que pour l'artichaut, comme pour moi, on en jette plus qu'on en garde. Puisqu'on parle de cœur, mon premier amoureux s'appelait Fabio. Enfin, je devrais plutôt dire « le premier garçon dont j'ai été amoureuse ». J'avais six ans. Je me souviens, je passais mes journées à le regarder, l'air un peu niaise, eut égard certainement à un strabisme divergent qui ne s'est jamais démenti depuis. Mais les seuls rapports que j'ai entretenus avec lui, c'étaient les pains en chocolat que je lui donnais chaque jour, à la récré. En fait tout mon goûter, pour être exacte. Je le regardais manger mes viennoiseries, en même temps qu'il dévorait du regard ma meilleure amie, la belle Sandra. Oui, tellement belle que c'en était gênant. Surtout sur les photos de classe. Parce qu'elle m'a poursuivi toute ma scolarité, cette salope. Je sais, ce n'est pas très gentil de parler ainsi de sa meilleure amie. Mais bon. Ainsi se déroule ma vie. Seuls les noms des pique-goûter change. A la fin, c'est toujours elle qui emballe. Je suis certaine qu'elle le fait exprès, de rester amie avec moi. On l'admet trop peu, mais la copine « boudin », c'est plus efficace qu'une cure de confiance en soi. Vous la regardez et tout d'un coup vos problèmes disparaissent. Ça fait plaisir de servir à quelque chose. Le pire, dans l’histoire, c’est que malgré mon abstinence culinaire, j’ai toujours été grosse. Vous imaginez ? Même ça, elle me l’a pas laissé. Quand je pense à tous les burgers qu’elle s’est enfilé pendant que je grignotais en vain de sordides salades. Moche et grosse, donc.
La bonne nouvelle, là-dedans, c’est que contrairement à la plupart de mes copines, qui se sont toujours plaintes, depuis leur plus jeune âge, que les garçons (puis les hommes) étaient tour à tour des imbéciles, des salauds, des égoïstes, des peureux, des sans-cœur, ou même des gros cons, moi je n'avais pas trop à me plaindre et à souffrir. Pour cause, aucun spécimen de l'autre sexe ne m'avait jamais approché. Aux dires de ces mêmes amies, j'avais une chance pas croyable. C'est vrai qu'il y a un avantage non négligeable à n'intéresser personne. On n'est jamais déçue.

L'autre avantage, à être moche, c'est pour les études. Ben oui, on compense comme on peut. D'autant plus quand on ne perd pas de temps inutilement en rendez-vous, SMS, soirées romantiques et autres siestes crapuleuses du dimanche après-midi. Faut avouer que ça laisse pas mal de créneaux pour réviser. Sandra roucoulait avec Kevin en terminale, je révisais comme une folle. Elle obtenait péniblement son bac, je terminais avec mention très bien. Elle vivotait en BTS tourisme, je m'affirmais en école de commerce. Bref, plus le temps passait, plus je compensais mon physique par une tonne de diplômes. Quand je passais mon master 1 et 2, Sandra étudiait la longue liste de ses prétendants. Je trimais sur une thèse de sociologie sur la transaction amoureuse dans les émissions de télé-réalité, elle hésitait entre Jocelyn et Pierre. Je terminais mon DESS de droit, elle préparait son mariage. Avec Jeff. Versatile, la Sandra. Qu’est-ce qu’il était beau le faire-part ! Charmant. Parfait en tout point même, si ce n’est le petit mot griffonné, en fourbe : « Tu peux venir accompagnée, si c’est possible ». Vous avez vu ? Non, mais vous avez saisi la nuance ? « Si c’est possible » ? Elle croit quoi, cette truie violette, que je peux pas, moi aussi, trouver quelqu’un ?
Tout était donc prévu pour que je me prenne, une fois de plus, une honte programmée (en plus d’une robe de demoiselle d’honneur qui me transformerait en meringue rose), toute seule, rongeant mon frein en observant ma « meilleure amie » vivre son plus beau jour.

Et ce grand jour est arrivé. Une belle journée. Un traiteur qui a dû coûter à ses parents une petite fortune. Je vous parle même pas de la salle, parce que c’est juste leur immense propriété (quoi, je vous avais pas dit que, en plus, sa famille était pétée de thunes ?). Mais pour une fois, j’ai une surprise pour ma Sandra. Ma surprise s’appelle Loïc.
Beau comme un Apollon. Une sculpture grecque. En cent fois plus sexy. Moi qui ai pris l’habitude de marcher très vite pour ne pas être trop remarquée, je prends le temps de bien montrer mon amoureux. Je souris. Je parade. Je serre le bras de mon cavalier, qui me mange des yeux, de grands yeux amoureux, comme jamais aucun garçon, aucun homme ne l’a jamais fait avant. Tout le monde dans l’assemblée est troublé. J’entends des murmures. Des rires étouffés. Des moqueries. « Mais comment a-t-elle fait, cette mocheté ? Bon sang comme ils sont mal assortis, tu as vu ? ».
En venant m’accueillir dans sa sublime robe blanche et sa taille de guêpe, ma Sandra, qui d’ordinaire m’enlace en me gratifiant d’un formidable – mais pour autant très faux-cul –, « Comment ça va, ma belle ? » manque de s’étouffer en voyant Loïc. One point. C’est déjà ça.
La cérémonie est belle. Prévisible, mais belle. « Oui. Oui. Je le jure. Embrassez la mariée ». Emballé, c’est pesé. J’ai pas vomi, mais c’est juste parce que c’est moi qui tenais les alliances. J’ose à peine le dire, mais j’ai espéré jusqu’au dernier moment que ça se passe mal. Je sais pas, moi, un typhon, un amour de jeunesse de Jeff qui vienne saper cette mascarade. Tiens, Jeff, je lui donne pas un mois pour être cocu. Je sais pas pourquoi, mais je le sens pas. Il a pas les épaules, je suis sûre. C’est que c’est une vorace, sa femme. Il n’en sait probablement rien, mais sous ses airs de petite bourgeoise bien comme il faut, je peux vous dire qu’elle en a connu, des banquettes arrière de BMW et d’Audi (vous imaginiez tout de même pas qu’elle se laissait chahuter en Fiat Panda). Je le sais, j’ai été son alibi préféré pendant des années.
Voilà, c’est fait. Sandra est casée, mariée, la bague aux doigts, elle passe entre les tables, souriante, radieuse. Mais bon, je m’en fiche, Loïc est là, ne me quittant pas d’une semelle. C’est que je dois l’amortir, cette journée. Alors, à trois mille balles le forfait, je profite. Ah ! Je vous sens déçus. Disons que Loïc n’est pas vraiment mon homme. Ou juste pour la journée. Vous n’avez jamais entendu parler de « escorts-men.com, des hommes comme vous aimez » ? Que voulez-vous, c’était ça ou compter sur mon incroyable sex appeal. Le seul hic, c’est qu’à ce tarif-là, certes, il est galant, me prend la main, le bras, danse avec moi, me glisse de faux mots d’amour dans le creux de l’oreille, passe sa main délicatement dans mon cou, et même la glisse subrepticement sur mes fesses, mais il embrasse pas. C’est le deal. En même temps, ça fait trente ans que j’attends de savoir ce que ça fait de tourner sa langue dans celle d’un garçon, alors, un jour de plus ou de moins, franchement, ça va pas changer ma vie. J’ai beau avoir en tête le chiffre sur mon relevé bancaire, je ne peux malgré tout m’empêcher de rêver à un bel amour courtois, une cour à l’ancienne. Si ça se trouve, il n’est pas insensible à mon charme, et ne veut pas brusquer les choses. Ou il est puceau, lui aussi, attendant sa promise, et il a choisi ce boulot par dépit. Je m’emballe pas, j’imagine. N’empêche, il semble prendre son rôle très à cœur. Le parfait fiancé. Je sais pas ce qu’ils se racontent avec Jeff, mais ils ont l’air de bien s’entendre. Et c’est bien la première fois que je m’éclipse au petit coin « entre filles » pendant que nos Jules respectifs taillent une bavette. Ça tombe bien, Jeff veut montrer sa nouvelle voiture à Loïc. Un truc de mecs, comme le dit Sandra. J’espère qu’on sera pas invités chez eux rapidement. Je vais pas casser mon PEL pour faire croire que je suis pas célibataire. Il y a des limites.
C’est marrant, mais pendant ces quelques minutes aux toilettes, c’est la première fois que je me sens l’égale de ma meilleure amie. Ça tient à rien, les choses, quand même.
En revenant, nous croisons le photographe, qui veut faire des clichés des mariés. Je reprends sans tarder mon rôle de sous-fifre, puisque je suis chargée d’aller retrouver dare-dare nos deux amateurs de bolides. Mais où ils se cachent ces deux zigotos ? Personne au garage. Et me voilà en exploratrice à talons. C’est qu’elle est grande cette propriété. Heureusement, je finis par les trouver. Finalement, scoop, Loïc n’est pas puceau. Il embrasse même très bien, j’ai l’impression. En tout cas, c’est pas Jeff qui pourra dire le contraire. Là, j’hésite entre crier, pleurer ou éclater de rire. Je reste juste muette, cachée derrière la porte de la cuisine. Torse nu, Loïc est encore plus beau, c’est dingue. Je crois que s’il m’avait entreprise ainsi, j’aurais fait un arrêt cardiaque. Comme ils ne semblent pas remarquer ma présence, je décide de les laisser sans faire de bruit. D’autant que j’ai entendu le bruit d’une braguette, en même temps que la tête de Jeff a disparu sous la table. Je n’aime pas gêner. C’est un grand principe de vie.
Je dis juste à Sandra que je les ai pas trouvés. C’est pas si grave, je lui joue déjà de la flûte depuis ce matin. Je ne suis plus à un mensonge près. Là encore, je pense que je serai la seule au courant.
Nos amoureux reviennent près de dix minutes plus tard, le sourire au lèvres. Enfin, surtout Loïc, apparemment.
La soirée se passe, avec mon simili copain, ses attentions, ses mots doux. J’en profite un maximum. Peu à peu, les convives partent, la musique se fait plus douce. Pareille à Cendrillon, je me résigne. L’heure est venue de rendre mon carrosse. Demain, je retrouverai ma solitude, mon boulot, et mon frein que je ronge jour après jour. La bonne nouvelle, c’est que Sandra et Jeff nous font promettre de venir les voir souvent. Un peu que nous sommes d’accords. Surtout moi. Surtout avec Loïc.
Pendant le trajet du retour, mon prince d’un soir continue dans son rôle, comme prévu dans son contrat. Sa main posée délicatement sur mon genou, sa voix est douce est rassurante. J’y crois presque, tellement c’est bien fait. Pro jusqu’au bout, il assure le SAV, débriefe sur nos attitudes, notre proximité. Il veut savoir si j’ai bien atteint mon objectif, celui de claquer le bec à Sandra. « Au-delà de mes espérances », je réponds. Le périph est désert, aérien, presque féérique. Alors que je comprends sans qu’il le sache son sourire en coin quand il me dit que le marié était sympa, je réfléchis à voix haute. « J’ai combien, déjà, sur mon PEL ? ».

PRIX

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Christine Śmiejkowski · il y a
Juste pour le plaisir de la lecture et je n'ai pas été déçue
Signé une passionnée d'écriture qui revient après 3 ans d'absence...

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte fort et magnifiquement construit. Merci pour le partage !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci d'avance.

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Granydu57 · il y a
"Encore une bien bonne" comme dirait ma grand mère !!! quelle imagination, pour mon plus grand plaisir de lectrice.
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Hhl · il y a
Bonjour grany. Je te réponds qu'à toi (vraiment trop peu de temps libre pour venir sur le site, mais bon. Quelqu'un qui commente tour à tour une dizaine de mes textes juste pour le plaisir, sans "génial votre poème, votez pour moi", c'est tellement rare sur Short qu'un bisous de circonstance sur la joue droite et un "merci d'être passée me lire" sont de rigueur. Merci bien. Et bon bout d'an (expression provençale pour dire que la fin de l'année approche).
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Granydu57 · il y a
Merci et grosses bises de la Mamy :-))
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Leina Cooning · il y a
alô toi, un bel éloge... je pourrais en dire autant de toi^^ Sophie
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Luce des prés · il y a
Pas mal du tout !!!
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Framboise59 · il y a
Il y a une Justice ... hihi
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Noellia Lawren · il y a
Amusant, merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Bon style d'écriture, efficace, sobre et marrant ! bravo !
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Leshautsnuages · il y a
tellement amusant!
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Euriel · il y a
Génial !!!! Meilleure histoire de mariage que je n'ai jamais lue !!!
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Gébé · il y a
J'ai adoré ..
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