En attendant Leprince Charmant

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Fédryk Capet et Béatrix Beauclair vivaient au pays de Nébulica, contrée à la pointe de la médecine. Ils firent des tests chacun de leur côté attendant le verdict des professeurs. N’étant pas stériles, ils devaient juste arrêter de se focaliser sur leur désir d’enfant. Connaissant les principes thérapeutiques du yoga, la méditation et les postures antistress furent leur lot quotidien.
Enfin ils eurent la joie d’attendre un heureux événement et d’être parents d’une magnifique petite fille qui arriva sans prévenir huit mois plus tard. Une préma qu’ils appelèrent Aurore. Celle-ci rattrapa vite le poids attendu. Lorsqu’elle put quitter l’hôpital, ils organisèrent un banquet en son honneur et invitèrent les membres de leur famille proche.
Chacun entoura leur princesse et offrit des présents. Des souhaits de beauté, d’intelligence, de voix parfaite, d’élégance, de goût pour les arts furent formulés pendant la journée au fur et à mesure de l’arrivée des invités.
Dans l’après-midi, un homme réussit à entrer sans avoir été convié. Il se présenta : Jean Faust de Brogly, cousin du roi Fédryk. Il était furieux qu’on l’ait oublié. Au moment de passer devant le berceau, il marmonna que l’enfant, lorsqu’elle atteindra seize ans, se tuera dans un accident de voiture.
Les rires et conversations stoppèrent net. Un silence glacial accueillit les propos de l’homme menaçant, qui se dépêcha de partir.
Une jeune femme n’avait pas encore approché la princesse. Elle resta un long moment à se recueillir puis prononça : Non, elle ne mourra pas, elle se réveillera après un coma de plusieurs années et se mariera avec celui qui saura l’aimer.
Quelle épouvantable soirée ! Ceux qui s’attardaient pour soutenir le couple royal retenaient leurs larmes. Leur détresse faisait mal au cœur.
*
Par la suite, les parents d’Aurore passèrent de merveilleux moments en compagnie de leur bébé tant désiré. Fédryk avait anticipé l’année fatidique des seize ans en interdisant tout véhicule à moteur aux abords de sa propriété. Les déplacements se faisaient par d’autres moyens que la voiture.
La petite ne voyait jamais une automobile. Elle n’avait d’ailleurs nul besoin de sortir de chez elle puisque son père payait une gouvernante et des professeurs qui travaillaient à domicile. En outre, le vocabulaire et les images autour des engins à quatre roues étaient proscrits.
Leur princesse devint une jolie demoiselle qui faisait tourner les têtes lors des réceptions au domicile familial.
Mais, à quelques heures de ses seize ans, alors qu’elle promenait son chien, Cannelle, le long du sentier menant aux écuries familiales, son regard fut attiré par un objet insolite. Le bolide stoppa devant elle. La portière s’ouvrit et une voix au fort accent anglais l’invita à monter. La curiosité l’emporta sur la peur. Cannelle dans ses bras, elle prit place entre deux personnes déguisées. L’une d’elle portait une combinaison violette moulante, un bonnet à oreilles de chat et un loup noir. L’autre ressemblait à Batman. Aurore, qui s’était habillée en fée clochette pour recevoir ses invités, ne dépareillait pas... Née un vingt-deux août, elle pouvait se permettre des tenues légères. Son corps juvénile, potelé, donnait une allure mutine à sa robe verte agrémentée d’ailes brillantes. Elle avait oublié qu’on l’attendait en se grisant de la vitesse et du vent qui caressait ses cheveux d’or. Le cabriolet possédait un toit ouvrant laissant passer l’air ; la sensation de vivre un moment unique plaisait beaucoup à la jeune fille. Les passagers parlaient une langue qu’elle ne maîtrisait pas, l’anglais sûrement, et elle se croyait en vacances dans un pays exotique. Ils avaient quitté le sentier et accéléraient sur une route dégagée. Rester le plus longtemps possible, entourée de ces bons-vivants, voilà ce qu’elle espérait. À la maison, ça ne rigolait pas comme ça. Elle devait toujours faire attention à tout, c’était épuisant. L’ambiance de mort la suivait partout, sauf là assise sur les sièges d’une belle voiture roulant à 110 km/heure, peut-être plus lors de dépassements. Justement un camion freinait l’équipage impatient. Le conducteur tenta de doubler le gêneur. Il s’engagea sur la voie de gauche, mais vit trop tard un autre véhicule arriver en face. Celui-ci heurta de plein fouet le cab, qui quitta la route pour le fossé en faisant plusieurs tonneaux.
Les quatre occupants anglais furent blessés légèrement tandis qu’Aurore avait subi un choc la laissant dans le coma pour une durée indéterminée.
*
Allongée sur son lit d’hôpital, la jeune fille attirait tous les regards tant sa beauté rayonnait malgré son état alarmant. Son corps parfait faisait penser à une sculpture de déesse grecque. Des cheveux blonds, bouclés et longs, encadraient la jolie frimousse. On aurait cru qu’elle dormait.
L’infirmier Philippe, affecté au service de réanimation, ne ménageait pas sa peine. Il vouait en secret un amour impossible à cette jeune personne, merveilleusement belle, condamnée à survivre grâce à des machines. Il s’occupait de la laver, la changer et l’habillait à sa convenance, passant de nombreuses heures auprès d’elle. Au début, il se contentait de lui toucher le visage. Puis son désir devenant ingérable, il s’enhardit. En dépit des risques qu’il encourait, il la dénuda et osa, une nuit qu’il était de garde, se glisser à ses côtés. Le cœur battant, il commit l’impensable, lui faire l’amour. Il recommença chaque fois que l’occasion le permettait.
Un jour, il remarqua que le ventre d’Aurore s’arrondissait. Il préféra se taire car il craignait que son manège ne fût découvert. Il cacha sciemment qu’elle n’avait plus ses règles.
Et le miracle se produisit. L’accouchement de la jeune femme inconsciente arriva une heure avant Noël. Philippe avait été obligé de prendre des congés qu’il accepta de peur qu’on ne le soupçonnât. Le stagiaire de garde appela du renfort. Il ne comprenait pas ce qui se passait. La future maman convulsait. Un médecin convoqué en urgence constata qu’elle présentait des symptômes inconnus. Il l’examina et, horrifié, aida l’enfant à naître. Machinalement, il mit le nourrisson au sein. Celui-ci téta avec avidité tant et si bien que l’appareil enregistra un signal de réveil. Aurore ouvrit les yeux et prononça ces mots : « Mon bébé s’appellera Nuit ».
Quand Fédryk et Béatrix apprirent la bonne nouvelle, celle du retour à la conscience de leur fille, ils se rendirent aussitôt à l’hôpital. Fous de joie, ils félicitèrent le personnel pour leurs bons soins prodigués. La deuxième nouvelle les stupéfia. Comment était-ce possible qu’Aurore soit maman ? Qui était ce pervers profitant de l’état de légume d’une malade pour abuser d’elle ? Ils allaient déposer plainte, demander que le coupable soit trouvé, et intenter un procès. D’un autre côté, il avait déclenché le processus vers la vie et pourrait être félicité au contraire. Il leur redonnait leur enfant telle qu’elle avait été avant le drame. Enfin, elle était devenue une femme après cette grossesse imposée. Partagés entre ces sentiments contradictoires, ils se tournèrent vers Aurore. Le bébé dormait paisiblement. L’agitation qui régnait autour de lui ne le gênait pas le moins du monde. Fédryk commença :
— Comment te sens-tu, ma fille ?
— Je suis si heureuse, vous ne pouvez pas savoir !
— Nous comprenons, mais tu n’es pas effrayée par tes nouvelles responsabilités. Tu es mère et nous ne connaissons pas le père !
— Moi, oui... il venait dans mes rêves. Tous les soirs, je l’attendais sans le voir. C’était très bizarre, mais je ressentais son amour.
— Qui est-ce ? S’est-t-il présenté depuis la naissance de Nuit ?
— Oui, il s’agit de Philippe Leprince, mon infirmier adoré. Il est venu tout à l’heure me demander en mariage. Je l’aime, vous allez accepter, n’est-ce pas ?
Ces propos, reçus à la manière d’un uppercut, provoquèrent le désarroi du roi et de la reine. Que faire ? Ils ne pouvaient refuser quoi que ce soit à leur petit ange.
Béatrix trancha :
— Puisque tel est ton choix, nous allons rapidement organiser votre union, à condition qu’il accepte de vivre avec nous. Quand reviendra-t-il ? Nous aimerions le rencontrer le plus tôt possible.
Aurore manifesta son bonheur en se levant et en passant ses bras autour de chacun de ses parents.
— Vous m’enlevez un gros poids du cœur, car je m’attendais à ce que vous rejetiez Philippe ! Merci !
*
C’est ainsi que le nouveau couple s’installa au domaine des Capet. Un petit garçon naquit l’année suivante. Il s’appela Jour.
Philippe fut renvoyé de ses fonctions, mais la vie lui souriait. Jusqu’à ce que sa mère vienne se mêler de ses affaires. Il entretenait une relation difficile avec elle, au point d’avoir tout fait pour qu’elle ne remonte pas à lui. Celle-ci connaissait beaucoup de monde et surtout savait faire chanter au besoin. Une de ses copines, qui lui devait de l’argent et qui travaillait au service de réanimation, vendit la mèche.
Madame Leprince, née Luciana Peres, passa des heures aux abords de la grande grille fermée derrière laquelle se cachait son fils, guettant les allées et venues des domestiques. Elle repéra une nourrice que sa mémoire infaillible identifia comme étant Maryse Laventure, facile à dévoyer pour de l’argent. La marâtre n’eut pas à la menacer, obtenant des photos de ses petits-enfants et de leurs parents. Le bouffon ! Dans une lettre manuscrite qu’elle fit remettre au majordome, elle ordonna : « Que mon fils Philippe, sa femme et les mômes aillent à mon domicile, 10 avenue de La Fierté, 100 009 Nébulica, de leur plein gré, sinon les petits seront kidnappés et jamais rendus. En tant que grand-mère, j’ai le droit de les connaître, non ? Signé : La Barjot ».
Lorsque Béatrix et Fédryck lurent la missive contenant des menaces graves, ils réunirent la famille en grande hâte. Philippe admit qu’il s’agissait de sa mère. Il reconnut son écriture en patte de mouche et le surnom qu’il lui avait donné un jour qu’elle l’obligea à manger un saladier de gros vers blancs vivants et de grillons rôtis en guise de punition. Il affirma que sa génitrice était capable de tout et qu’ils devraient lui obéir.
— Sûrement pas ! trancha Fédryk.
Le lendemain, des gardes stationnaient devant les trois entrées de la propriété, aussi vaste que Disneyland. Un endroit en particulier y ressemblait beaucoup : celui du parc de jeux pour enfants, aux multiples manèges et toboggans. Fédryck avait donné des instructions à tous ses employés d’ouvrir l’œil et de signaler tout détail suspect. Pour cela, ils étaient équipés de talkies walkies dernier cri. Des vigiles en voiturette se relayaient afin de sillonner le parc à toute heure du jour.
Malgré ces dispositions, Luciana réussit à y pénétrer. Voici comment : elle s’inscrivit dans un aéroclub, prétendant vouloir faire son baptême de l’air. Le jour J, elle s’arma d’une kalachnikov. Manier des armes ne lui faisait pas peur, puisqu’elle avait grandi au milieu de mafieux. Le célèbre Lucien Guérini était son père. Sa fortune colossale lui revint en totalité à sa mort violente à cause d’un règlement de compte.
Un complice grassement payé l’accompagna. Elle braqua le pilote de l’hélico qui dut changer sa trajectoire, survoler le royaume et se poser à quelques mètres d’un bac à sable. Gino attrapa les deux enfants sous chaque bras et personne n’eut le temps de réagir. Un doigt d’honneur en signe d’adieu fut la dernière vision qu’Aurore et Philippe gardèrent en mémoire.
*
Au cours d’une réunion le soir même, ce dernier prit une décision qui surprit tout son entourage. Il était plutôt énervé qu’angoissé. Mais craignant le pire, il prévint ses beaux-parents :
— Aurore et moi, nous allons partir les récupérer. Soyez confiants ; il n’arrivera rien. Je vous appellerai dès que la situation sera arrangée.
Sur ce, il se rendit dans ses appartements pour revêtir une tenue de motard et demanda à sa femme d’en faire autant. Il lui avait communiqué sa passion des modèles rares. Une belle bécane rutilante l’attendait sur son parking personnel. Elle fonctionnait avec une batterie électrique, ce qui était pratique si on voulait arriver discrètement. Ils l’enfourchèrent pendant les deux heures nécessaires au trajet jusqu’au fief de sa mère.
Un mur haut de plusieurs mètres et long d’un kilomètre protégeait des regards indiscrets. Une minuscule porte permettait d’accéder à l’intérieur. Ils entrèrent et laissèrent leur engin à deux roues contre une sculpture en marbre noir représentant un démon cornu.
Philippe connaissait les zones dangereuses, ce qui était vital car sa mère excellait à inventer des stratagèmes redoutables. Si l’on tombait dans une des trappes dissimulées, on laissait sa chair et ses os aux créatures monstrueuses et affamées qui patientaient là. On pouvait aussi se retrouver la tête en bas, ficelé contre un arbre, si l’on avait posé son pied au mauvais endroit.
Ils contournèrent le manoir familial qui fichait la frousse à cause des niches où se prélassaient plusieurs pitbulls énormes. Ceux-ci ne manifestèrent aucune animosité car Philippe n’était pas un étranger. Ils l’observèrent puis vinrent lui faire la fête. L’ordre « couché » ramena les molosses à l’immobilité. Le couple continua à longer le bâtiment en se frayant un chemin parmi les orties et les ronces. Leurs vêtements de cuir et bottes les protégeaient des désagréments. Enfin, des voix enfantines s’élevèrent derrière une fenêtre grillagée. Quelqu’un les grondait et Philippe reconnut le timbre déplaisant de Luciana.
Son sang ne fit qu’un tour. Il escalada un muret pour atteindre le balcon qui se trouvait au premier étage, au-dessus de la chambre où devaient se languir ses chers Jour et Nuit. Se ruant sur la porte-fenêtre, il réussit à faire céder le mince encadrement. Il dégringola les marches de l’escalier intérieur, trouva la salle de détention. Silencieusement, il tourna la poignée. L’effet de surprise fut total. Luciana ne reconnut pas le robocop qui s’approchait des petits. Ceux-ci n’avaient pas l’air effrayé. En effet, ils connaissaient l’accoutrement de leur papa. Son casque intégral ne les terrifiait pas. Sur un geste de Philippe, ils se gardèrent de bouger.
Cependant Luciana, d’habitude si endurcie, eut un mouvement de recul jusqu’à une fenêtre aux battants restés ouverts. Sans crier gare, un filet de pêche la recouvrit et le dispositif l’entraîna au fin fond d’un puits où des bestioles l’engloutirent toute habillée.
*
Depuis, la famille Leprince coula des jours heureux... Presque, car la fillette Nuit, en grandissant, se comportait bizarrement, aimant les armes et la bagarre. Ressemblerait-elle à sa grand-mère paternelle ?
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