Éloge funèbre de Nolan Naubert par sa petite fille Zoé

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Mon grand-père ne parlait pas beaucoup de la guerre civile de mai 2017. Le hasard a voulu que nous l'enterrions au cinquantième anniversaire de cette funeste journée. Les plus âgés d'entre vous l'ont connu avant cette période mouvementée, et donc l'ont connu jeune. J'aurais aimé l'observer à son insu à cette époque car, pour moi, il a toujours été ce vieil homme grisonnant un peu ronchon qui n'arrêtait pas de critiquer nos valeurs actuelles. Il disait souvent : "Vous ne pouvez pas savoir ce qu'était la vie d'avant, je le regrette tellement pour vous tous. Ça me fout le seum." Ce quoi à quoi je répondais : "C'est quoi un seum ?"
J'aurais aimé être proche de lui sur les barricades, même si nous savons tous aujourd'hui que ce n'était pas la bonne direction à adopter, "Que Dieu donne la force aux Croisés". Cependant, comme il est de coutume dans un éloge funèbre, je voudrais revenir sur quelques moments que j'ai passés avec lui. Des moments forts, autant qu'ils puissent être pour une petite fille qui adorait son grand père. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas être longue. Le premier concerne une nuit d'été particulièrement chaude. Nous étions, grand père, mon frère François et moi en vacances dans les Alpes. Il adorait faire du camping et nous expliquer certaines choses sur la nature. Je pensais qu'il parlait du Créateur mais je sais maintenant qu'il voulait nous ouvrir les yeux sur bien plus grand. Ce soir-là, donc, il nous fit observer les étoiles qui brillaient à bien des années-lumière d'ici, nous pûmes contempler Saturne, ainsi que de nombreuses étoiles filantes. Il nous expliqua d'où elles venaient, et d'où nous venions. Je me rappellerai toujours de la discussion qui suivit cette remarque : "Nous sommes tous des poussières d'étoiles". Il nous raconta que tout être humain était semblable à l'autre, tout en étant différent, et que c'était ça la beauté de l'humanité. J'avais posé la question qu'il attendait : "Même les croyants du Faux-Dieu ?" Je devinai un sourire dans la pénombre et le silence de cette nuit étoilée. Sa réponse fut la plus énigmatique qu'une petite fille de mon âge puisse comprendre : "Même eux, Zoé, encore faut-il qu'il y ait un Dieu." Je compris ce jour-là que mon grand-père était un athée, comme ceux d'avant-guerre. Un des rebelles. Un de ceux qui s'était battu contre le pouvoir en place depuis maintenant cinquante ans. Le lendemain nous nous baignâmes dans un lac dont j'ai oublié le nom. Il se mit torse nu. Je pus voir ses tatouages que j'avais juste aperçus quelque fois quand il ne faisait pas attention. Des arbres dont les feuilles étaient colorées en orange, d'autre en roses, de drôles de créatures de nature païenne et une date en chiffres romains : VII-V-MMXVII. Il sortit un vieux poste de musique portable, le démarra et Dark Dark Dark joua Daydreaming. Une cigarette dans la bouche, il s'allongea et chantonna : "Think of a place I would go, I'm daydreamin', Where the sycamore grow, I'm daydreamin'"
L'audience se figea quand les mots de Zoé se muèrent en chant : Think of a place I would go, I'm daydreamin', Where the sycamore grow, I'm daydreamin'. Les chansons étaient très mal vues et surtout interdites ces derniers temps. Deux vieillards adossés au mur dans le fond de la salle eurent les yeux qui brillèrent.
Quand elle eut fini un silence accablant l'accueillit. Mais elle reprit:
Je sais que chanter ça surtout aujourd'hui peut paraître antipatriotique mais je le devais à grand père. Ce jour-là je sus que cet homme vivait dans un autre monde, dans un monde qui fut. La seconde fois où grand père m'a ouvert les yeux fut le jour où nous fêtions le départ de mon frère François pour son acceptation dans l'armée des Croisés. J'avais quatorze ans. Tout le monde était fier. Maman, je sais qu'il ne devait pas venir ce jour-là, je vous avais entendus avec Papa. Mais il est venu. Il avait même tenté de dissuader François. On sait tous maintenant que s'il avait réussi, mon grand frère serait présent physiquement à cet enterrement. Pendant que tout le monde s'amusait je le voyais chagriné de la situation. Il me fit signe de me rapprocher près de lui. Pour la première fois de ma vie je le voyais abattu, lui qui d'habitude était grognon, comme s'il était en permanence en colère contre le monde entier, il était maintenant vaincu. C'est là que je me rendis compte de son grand âge : ses sourcils broussailleux, sa calvitie, ses rides, ses grandes oreilles et les tremblements de ses mains. Cependant dans ses yeux bleus entourés de long cils noirs brûlait une malice, telle qu'on peut la voir dans le regard d'un enfant prêt à faire une bêtise : "Ils vont plus tarder à faire la chenille, super l'ambiance, hein Zoé ?" Je ne compris pas sa référence mais je sus qu'elle était ironique. Nous passâmes la soirée ensemble à discuter. J'avais l'impression qu'il était plus jeune que tout le monde. Il me raconta son enfance dans les années quatre-vingt, puis les décennies suivantes. Tant de choses que je me garderai de vous raconter ici et aujourd'hui. Il m'a appris le sens des mots "Liberté", "Egalité" et "Fraternité", il m'avoua avoir honte du mouvement qu'avait pris notre pays, "tant de haine et d'incompréhension ont pris le pas sur le jugement des hommes, et c'est regrettable ma chérie, j'aurais aimé que tu vives à mon époque."
Des désapprobations s'élevèrent Mais Zoé reprit.
Bref, je digresse de mon texte d'origine. Rappelez-vous qui était Nolan Naubert, et voyez qui vous êtes.
L'employé des pompes funèbres démarra la musique habituelle lors des enterrements, tout le monde espéra que le "Chant des Croisés" allait calmer les esprits. L'incompréhension explosa quand un riff de guitare électrique sortit des enceintes. Jesse Hugues chanta Who'll love the devil?... Who'll song his song?... Who will love the devil and his song?... Zoé leva les bras, ferma les poings, et tendit ses index et auriculaires. Les deux vieillards du fond l'imitèrent.
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