Elli

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« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Image de Hiver 2015
Elli éprouvait des difficultés à se faufiler au milieu des corps en transe. Tout de noir vêtue, elle revendiquait sa place au cœur de cette faune déchaînée, mais en cet instant, ce qu’elle désirait plus que tout, c’était s’extraire de cette masse sauvage et hallucinée. Elle adorait les musiques violentes et sombres à l’opposé de son caractère et les raves lui offraient les sensations après lesquelles elle courait, mais aujourd’hui rien ne se passait comme d’ordinaire, la nausée la gagnait. Elle étouffait noyée dans la masse compacte des corps déchaînés. Les battements frénétiques de son cœur résonnaient jusqu’à ses tympans.

Quelles étaient les raisons obscures de cette agonie ?

Elle fit des efforts intenses pour rassembler sa mémoire et remonter le fil du temps. Ce matin, comme d’habitude, elle s’était levée très tôt. Elle redoutait les cauchemars qui glaçaient ses nuits et espérait avec impatience la délivrance du réveil Elle avait occupé sa matinée à des tâches ordinaires : lire son courrier, régler quelques factures, préparer le déjeuner, rien d’extraordinaire.
Elle suffoquait maintenant, une douleur déchirante au creux de l’estomac. Sa vue se brouillait, sa bouche devenait sèche. Elle n’espérait aucun secours des zombies qui l’entouraient, la compressaient, gesticulaient fantomatiques autour d’elle comme si elle avait cessé d’exister. Une idée fixe la hantait : comprendre, comprendre ce corps qui l’abandonnait, cet esprit qu’elle ne maîtrisait plus.

A grand peine, elle relut à nouveau le journal de sa journée. Pierre lui avait rendu visite dans le courant de l’après-midi. Cela lui avait paru étrange car son frère ne la fréquentait pratiquement plus depuis la mort accidentelle du père. Ils étaient du même sang mais aucun lien fraternel ne les unissait. Pierre réprouvait totalement les folles soirées de sa sœur, la considérant comme une dépravée, la honte de la famille. Elli le tenait pour un prétentieux amoral, toujours plus soucieux de ses intérêts que de ceux de ses proches. Elle l’accusait d’être responsable du suicide de leur mère. Alors, elle trouvait l’oubli dans ses nuits d’abandon du corps et de l’âme que lui offraient ces danses animales.

La conversation s’était portée sur le règlement de l’héritage qui poserait vraisemblablement problème. L’enquête de justice était toujours en cours afin de déterminer la véritable cause de la mort du père : un doute persistait.
Elli et Pierre étaient les deux seuls héritiers d’une immense fortune. Ils s’étaient une nouvelle fois disputés, le ton était monté, une porte avait claqué... et elle s’était retrouvée au milieu de tous ces danseurs qui la cernaient.

Entre le moment où son frère l’avait quitté et cette soirée où elle sombrait, elle ne pouvait reconstituer son emploi du temps.

La douleur ! Elle ne parvenait même plus à penser. Les mots ne s’agrégeaient plus dans son esprit pour former des phrases. Elle se plia alors en position fœtale espérant calmer le feu qui se propageait depuis ses entrailles.

Elli glissa la main entre ses jambes surprise par la fulgurance d’une brûlure. Elle sentit un liquide chaud et poisseux sourdre de son corps. Elle contempla ses doigts et eut la confirmation qu’elle saignait. Elle avait beau souffrir de règles douloureuses, elle savait très bien que ce n’était pas cela. Elle n’eut guère l’occasion de s’interroger davantage, une ultime secousse la plia en deux. Elle s’effondra, inconsciente...

— Jeune fille, jeune fille.
Elli reprenait connaissance. L’esprit encore embrumé, elle mit un certain temps à comprendre qu’elle était allongée sur un lit d’hôpital. Elle considéra le visage bienveillant qui s’inclinait au-dessus d’elle.
— Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
— Vous venez de faire une fausse couche mademoiselle !
Le visage d’Elli s’empourpra.
— C’est impossible ! s’exclama-t-elle avec force. Je suis vierge !
— Les faits cliniques sont pourtant là, rétorqua le médecin. Selon mon diagnostic, vous étiez enceinte depuis à peu près un mois. Mais ne vous tracassez pas, d’un point de vue médical l’événement est banal, sans gravité et ne compromet que rarement le succès d’une grossesse future.
Elli écoutait sans comprendre. Son esprit effectuait un voyage à rebours tentant de reconstituer son agenda du mois dernier.
Un évènement marqua sa mémoire. Début mars, elle s’était inscrite à des cours de fitness dans une salle branchée de Paris. Elle avait éprouvé le besoin de purifier son corps par un exercice sain et intensif. Elle avait fait ainsi la connaissance d’un jeune homme, un bodybuilder acharné. Celui-ci lui avait paru jovial et très sympathique.
Autour d’un verre, ils avaient discuté de ses méthodes d’entraînements draconiennes nécessaires à la sculpture d’un tel corps tandis qu’elle lui confiait ces folles soirées de danses effrénées.

— Vous comprenez pourquoi j’ai besoin de me relaxer après ces nuits agitées.
— Oui, bien sûr, moi-même il m’arrive de me jeter à corps perdu dans ces foules hystériques.

Ils rirent de bon cœur devant ce commun intérêt.
Il se dégageait de sa personne un certain magnétisme, Elli trouvait sa compagnie agréable. Il était charmant et quand il l’invita à la raccompagner chez elle, elle ne refusa pas et l’invita même à prendre un dernier verre. Elle, si réservée, s’étonnait maintenant de cette audace.
Un détail, anodin ce jour-là, lui revint en mémoire : tandis qu’elle lui versait une collation, un objet avait glissé de sa poche et était venu rouler à ses pieds. C’était un flacon rempli de gélules blanches. Elle eut juste le temps de lire l’étiquette ‘GHB’ quand curieusement il s’empressa de le lui arracher des mains. Devant ses questions, il balbutia, gêné, expliquant que ces gélules étaient un anabolisant qui facilitait le développement de la masse musculaire. Une méthode que la fédération réprouvait. Il ne fallait surtout pas que ça se sache car il risquait de perdre sa licence.

Ensuite, ils s’étaient rendus ensemble à la discothèque et elle se souvenait d’avoir collé son corps au sien dans une danse lascive. Puis, il s’était risqué à l’embrasser, elle lui avait refusé ses lèvres. Elle ne voulait pas aller trop vite. Si son corps le désirait ardemment, son esprit lui dictait la prudence. Ils avaient tout de même prolongé leur étreinte, mais ensuite plus aucun souvenir de la fin de soirée. Au petit matin, elle s’était réveillée dans un lit complètement défait, terriblement lasse.

Elli continuait à rassembler toutes ces bribes passées et commençait à tisser des liens étranges entre des évènements apparemment dissociables.
Elle se rappelait maintenant un autre fait remarquable. Un soir, tandis qu’elle remontait en voiture les Champs Élysée, elle avait aperçu Pierre et son ami d’un soir à la terrasse d’un café. La discussion paraissait agitée car Pierre faisait de grands gestes tandis que son voisin de table approuvait d’un signe de tête. Une enveloppe passa des mains de son frère à celles du jeune homme.
Depuis ce jour, elle avait continué à fréquenter la salle de fitness mais l’Apollon avait disparu.

Elle s’adressa de nouveau au docteur qui s’empêtrait dans ses tentatives d’explication.

— Docteur ?
— Oui, mademoiselle ?
— Connaissez-vous le GHB ?

— Dites-moi, docteur, de quoi s’agit-il ?
— Où avez-vous entendu ce nom ?
— J’ai vu cela sur un flacon qui contenait des gélules blanches.
— Vous venez sans doute de me donner l’explication de votre histoire.

Elli resta muette d’effroi. Elle ne supportait plus de ne pas savoir.

— On appelle plus communément cette substance drogue du viol. Les pervers qui l’utilisent profitent en général d’un moment d’inattention de leur victime pour diluer le contenu de la gélule dans une boisson. Après cela, il ne leur reste plus qu’à attendre la somnolence de leur victime et abuser de leur corps en toute impunité.
— Mais... j’aurais senti... j’aurais remarqué une différence !
— Malheureusement mademoiselle cette drogue est inodore, incolore et n'a aucune saveur particulière. Je crois qu’il va falloir que vous portiez plainte car j’ai l’impression que vous connaissez votre agresseur.

Elli n’avait aucun doute sur l’identité du violeur mais il lui restait encore bien des choses à éclaircir avant d’agir. Elle devait notamment découvrir le rôle tenu par son frère dans cette histoire.

Le lendemain, elle sortit de l’hôpital. Elle trouva du courrier dans sa boîte : une lettre du notaire.

« Mademoiselle,
De par votre lien familial, vous détenez la qualité de successible. A ce titre, je vous informe des derniers résultats de l’enquête policière au sujet de la mort de votre père. Celle-ci a été confirmée comme naturelle : l’autopsie effectuée n’a révélé aucune substance illicite ou drogue douteuse ayant pu entraîner la mort.
Votre père m’ayant désigné comme exécuteur testamentaire, je peux procéder dorénavant au règlement de cette succession.
A cette fin, je vous prie donc de bien vouloir vous rendre à mon étude le lundi 24 Avril à 15h30.
Je crois bon de vous informer que ce testament contient des conditions spécifiques vous concernant personnellement. Je vous en donnerai tous les détails à cette occasion. »

Perplexe, Elli se demandait ce que pouvaient être ces conditions. Après tout, elle s’inquiétait peut-être pour rien. Il est vrai qu’elle n’avait pas l’habitude de ce genre d’entretien et cela faisait peut-être partie des éléments courants d’un dossier de succession.
Son souci présent la poussait surtout à élucider les relations entre Pierre et son violeur. Elle éprouvait surtout le besoin de purifier son corps, de se débarrasser de cette souillure qui la mortifiait.

Elli quitta donc ses vêtements pour une douche régénératrice et salutaire. Elle marqua une pause devant le grand miroir de la salle de bain et l’inconnue qu’elle y aperçut lui déplut. Elle était consternée de sa maigreur, de la blancheur de sa peau, les stigmates incontestables d’une santé vacillante. Elle avait, au fil des années, gommé sa féminité. Sa poitrine, jadis généreuse s’était flétrie, ses douces rondeurs remplacées par une silhouette anguleuse. Pourtant, on avait abusé d’un tel corps et cette perspective l’anéantissait.
Elle pénétra dans la cabine de douche et s’effondra sous le jet tiède. Elle y resta, longtemps, frissonnante jusqu’à ce que les vannes qui contenaient les larmes cèdent sous la pression. Elle pleura...

Le premier acte de son retour à la vie fut de se revêtir d’une robe. La garçonne devait effectuer sa métamorphose. Elle allait œuvrer pour qu’un magnifique papillon s’échappe de la chrysalide. Après s’être habillée, elle se dirigea vers la cuisine où elle fit couler un café serré.

Elli se délectait de ce moment paisible quand la sonnerie du téléphone l’arracha à sa méditation.

— Allo ?
— Mademoiselle Elli Poncet ?
— Oui, de quoi s’agit-il ?
— Je me présente, officier de police Marc Lopez. Nous traitons actuellement une affaire de meurtre et nous aimerions vous interroger à ce sujet. Pouvez-vous passer au commissariat du 15ème arrondissement au plus tôt ?
— Un meurtre ! Mais en quoi suis-je concernée ?
— Je ne peux rien vous dire au téléphone et je vous demande expressément de venir au commissariat où je vous donnerai toutes les explications.
— Et si je refuse ?
— Vous m’obligerez à employer la force et je ne vois pas ce que vous y gagneriez !
— Euh je... Oui... Un instant... Je serai là dans une heure
— Très bien ! Je vous attends. Adressez-vous à l’agent de service qui vous conduira à moi.

Elli raccrocha, abasourdie. Un meurtre ? Les pensées se bousculaient dans son esprit embrumé. Qu’avait-elle à voir avec ce meurtre ? Elle sortit de l’appartement, revêtue d’un imperméable noir, vestige de sa morosité passée. Elle courut pour attraper le premier métro à la station Vaugirard. Au cours du trajet, qui dura cinq minutes, rien ne vint illuminer la nébuleuse de ses réflexions.
Elle hésita un moment puis finalement franchit le seuil du commissariat et se présenta à l’agent de permanence.
— Bonjour, j’ai rendez-vous avec l’officier de police Marc Lopez.
— Deuxième étage, troisième porte à droite !
Elli achevait péniblement l’ascension des escaliers du bâtiment austère aux peintures défraîchies qui abritait les forces de police.
— Ces connards ne méritent guère mieux, marmonna -t-elle.
Tandis qu’elle laissait couler son fiel, elle croisa un jeune brigadier affable qui la guida presque jusqu’à son lieu de rendez—vous.

Elle frappa à la porte timidement et attendit qu’on l’invite à entrer.

— Entrez !
Si le nom de l’inspecteur ne lui disait rien, sa voix, elle, la rendit profondément mal à l’aise. Elle se décida tout de même à entrer et en apercevant l’homme assis confortablement derrière un bureau en acajou, son cœur s’arrêta de battre : son violeur !

— Vous ? Quel culot ! Comment osez-vous me donner rendez-vous après les abominations que vous m’avez fait subir !
— Elli ! Calme-toi et je t’en prie assieds-toi ! Je vais tout t’expliquer mais avant j’ai une bien triste nouvelle à t’apprendre. Le meurtre...
— Quoi ? Le meurtre ? Vous tentez d’éluder vos explications par ce crime !
— Calme-toi, écoute-moi, la victime n’est autre que... ton frère.
— Mon frère ? Pierre ?

Bizarrement, Elli ne ressentait aucune peine intérieure, plutôt une curiosité malsaine. Il est vrai qu’ils avaient connu deux vies parallèles depuis la petite enfance, provoqué en cela par l’éducation très stricte et froide de leur père.

— Comment ?
— Ce sont des voisins, alertés par des cris, qui ont appelé la police. Rendus sur les lieux, nous l’avons trouvé inanimé sur le tapis du salon.
— C’est horrible !
— La mort est due à une overdose. Nous avons trouvé, à ses côtés, une grande enveloppe contenant une importante somme d’argent et surtout un flacon de GHB vide sur lequel se trouvent vos empreintes.
— Mais ! Vous savez très bien pourquoi ! C’est le flacon tombé de votre poche lors de notre premier rendez-vous !
— Vous pensez donc que je suis coupable ?
— Rien n’est moins sûr !
— Quoi qu’il en soit, je crois qu’il serait bon d’oublier la petite affaire qui nous concerne et je ferais en sorte que certaines preuves disparaissent. Ainsi, chacun de nous en tirera profit ! Par ailleurs, après ce qui vous est arrivé, on vous pardonnera une légère amnésie.

Elle aurait aimé pouvoir lui faire ravaler son sourire mais l’autorité était de son côté et elle n’osait le défier. Elle ne prit cependant pas la peine de lui dire son sentiment sur ses basses manœuvres et se décida à s’en aller.

— Je considère que tu acceptes ma proposition mais n’oublie pas que si jamais tu changeais d’avis certaines choses seraient bien difficiles à expliquer. Il est bien entendu que tu dois rester à la disposition de la police.

Le lendemain, une épreuve pénible l’attendait. La reconnaissance du corps. Elli se présenta à la morgue. Le médecin légiste l’attendait à la porte des chambres froides. L’endroit, lugubre, lui glaça le sang.
— Entrez, je vous en prie Mademoiselle.
Au centre de la pièce un brancard sordide, le corps recouvert d’un linceul blanc attendait son regard. Elli peinait à s’approcher. Deux mètres, un mètre, elle sentait déjà l’odeur âcre de la mort envahir ses narines. La nausée serrait sa gorge.
— Vous vous sentez bien mademoiselle ?
— Oui, oui, je suis prête.
Le médecin leva lentement le drap et le visage exsangue de la victime apparut aux yeux angoissés de la jeune fille.
— Mais ! Ce n’est pas mon frère ! s’écria Elli. Cet homme lui ressemble fortement mais...
— Êtes-vous vraiment sûre de votre affirmation, s’étonna le légiste
— Parfaitement ! Malgré la ressemblance évidente, je ne vois pas la tâche de vin que Pierre avait à la base du cou depuis sa naissance ! Mon Dieu !...


L’affaire devenait de plus en plus obscure. Marc Lopez, informé de ce rebondissement, reprit son enquête au point zéro. Il n’avait plus de moyen de pression sur la jeune fille... L’homme qu’il avait rencontré au café des champs Élysée était à l’évidence un usurpateur. Était-il complice ou non de Pierre ? L’officier essayait d’infiltrer un trafic de drogue et plus particulièrement il tentait de démanteler un réseau de trafiquants de GHB. Son enquête l’avait mené jusqu’à l’entreprise d’import-export que dirigeait avant sa mort le père d’Elli. Sous la peau d’un client potentiel, il avait obtenu très difficilement ce rendez-vous. Cette rencontre avait pour but d’échanger des renseignements utiles aux trafiquants, Marc se vantait de posséder la liste des policiers chargés de la lutte anti-drogue ainsi que leurs plans.

A l’évidence, Pierre avait flairé le piège en envoyant son homme de paille. Mais pourquoi ce crime ? La suite d’un chantage peut-être ou l’élimination d’un témoin gênant.

Pierre devenait l’assassin présumé.

Après sa visite morbide, Elli trouva refuge et un semblant de paix une fois enfermée, emmurée dans son appartement. Trop d’événements sordides envahissaient son quotidien depuis quelques jours. Sa fausse couche samedi dernier, la répugnance de ce viol dont elle ne gardait aucun souvenir, cette convocation policière brutale et l’annonce de la mort de Pierre, puis finalement cette épreuve à la fois terrible et déconcertante de ce corps étranger, livide sur le marbre de la morgue.

La sonnerie stridente du téléphone l’arracha à sa méditation. Elle ne décrocha pas mais attendit que le répondeur se déclenche. Dans l’obscurité de sa chambre, elle entendit la voix abhorrée réciter son message. Elle la reconnut à peine tant elle sentait avoir perdu en assurance.

— Elli, c’est Marc... Je sais que tu n’as rien à voir avec toute cette affaire et... je penses que tu es en danger alors je te conjure de m’écouter avant de prendre une décision. On pourrait se retrouver demain matin vers 9h au café des halles... J’attendrai... Si à 10 h, tu n’es pas arrivée... Enfin, à demain.

Elli ne comprenait pas grand chose à ce message étrange. Elle irait au rendez-vous même si cette perspective lui donnait la nausée.

Elle alla se coucher mais éprouva des difficultés à trouver le sommeil. D’intenses cauchemars polluèrent sa nuit. Quand elle se réveilla, elle, qui d’ordinaire prenait son temps, s’habilla sans tarder. Elle ne prit pas la peine de se doucher, ni de déjeuner. Après une rapide toilette, elle quitta l’appartement. Il était 8h50.

Devant la porte du café des halles, l’horloge indiquait 9h30. Par la baie vitrée, elle resta un moment à observer la nervosité de l’inspecteur. Celui-ci se trémoussait sur un tabouret près du comptoir, visiblement agacé. Une cigarette à la bouche, il scrutait le boulevard. Il ne l’avait pas vue sortir de la bouche de métro en face du café. Elle se félicitait de le faire patienter.

— Salut !
Marc sursauta. Elle s’était glissée dans son dos et il ne l’avait pas sentie arriver. Décidément ses sens n’étaient plus aussi affûtés...

— Alors, qu’est-ce que tu dois absolument me dire !

Il perçut le sarcasme dans sa voix.

— Assieds-toi, je t’offre un café ou autre chose. Enfin... ce que tu veux.
— Mais c’est qu’il est prévenant l’inspecteur aujourd’hui.

Elli n’était vraiment pas à l’aise dans ce rôle si éloigné de son caractère mais il était nécessaire pour elle de s’affirmer face à la force brute de son adversaire.
— Un café !
— Garçon ! Un café !
— Je t’écoute.
— Elli.
— Mademoiselle Poncet !
— Arrête Elli, on n’est pas la pour jouer une comédie. Écoute et ferme-la.

Surprise par la brutalité du ton, la jeune fille n’eut pas le courage de répliquer ni la force de s’en aller.
— Tu ne t’es pas trompée, je suis bien ton violeur. Mais il y a une explication... Cela fait un certain temps que j’essaie d’infiltrer une organisation de trafiquant de GHB et il y a un mois je suis entré en relation avec un certain Pierre, l’homme que tu as vu à la morgue. Lui et ses complices acceptaient d’entrer en affaire avec moi mais y mettait une condition : que je teste leur drogue. Ce jour-là, il m’a donné une photographie et des renseignements sur toi en m’avouant que tu étais une moins que rien, une droguée qui n’hésitait pas à vendre son corps pour se fournir. Il m’a même dit que tu jouerais la comédie de la fille saine !
— Et, ça t’a enlevé tous tes scrupules !
— C’était une grosse affaire pour moi, je voulais absolument parvenir à les infiltrer et je te l’avoue tous les moyens me paraissaient bons.
— Merci pour les moyens !
— Il m’a été assez facile ensuite de te séduire.
— Le fameux soir, chez toi, j’ai versé la drogue dans ton verre de soda. Deux minutes après, tu gisais inerte sur le canapé. A cet instant je ne voulais pas aller plus loin mais ton faux frère a fait irruption dans la pièce accompagné d’un complice.
— Ne me dis pas que...
— Si, ils m’ont pratiquement menacé si je n’abusais pas de toi. Ils me criaient : « Allez, profite de la petite vierge, vas-y espèce de dégonflé !

Elli sentait la terre céder sous ses pieds. Elle réprima difficilement l’envie de vomir.
Marc tenta de la retenir mais d’un geste violent elle s’arracha de son emprise et s’enfuit au hasard de ses pas.

Le destin l’amena au pied de son appartement, enfin une bonne étoile l’avait guidé dans ce ciel de tourments.

Elle gravissait lentement les escaliers de l’immeuble quand elle entendit des voix discuter à voix basse devant sa porte. Elle s’arrêta net, se plaqua contre le mur. Elle retint son souffle, essaya de percevoir le dialogue ténu :
— Tu crois qu’elle n’est pas là ?
— Non, bien sûr ! Marc lui a donné rendez-vous à l’autre bout de Paris. On est tranquille pour un petit moment ! Je lui ai clairement précisé qu’il nous fallait une bonne heure.
— Et si elle arrive ?
— Ne t’inquiète pas !

Elle avait reconnu la voix de Pierre ! Comment pouvait-il la traiter de la sorte ? La cupidité n’expliquait pas tout. Il y avait bien assez d’argent pour deux... à moins que...

— Tu es sûr qu’elle va exploser !
— Aucun doute. Dès qu’elle ouvrira la porte, ta « petite sœur » s’envolera vers d’autres cieux.

Elle n’en pouvait plus. Ce qu’elle venait de surprendre achevait de la dégoûter. Elle composa machinalement le numéro de Marc.
— Marc.
— Elli ?
— Il y a des gens chez moi... J’ai peur.
— Ne bouge pas ! J’arrive !

Quelques minutes après l’inspecteur la rejoignait au pied de l’immeuble. Marc insista pour monter seul et lui demanda de patienter sur le trottoir. Le complice préférait rejoindre ses deux comparses pour les avertir de la présence inopportune de la jeune fille. Chacun voulait absolument obtenir sa part de l’héritage tant convoité. Tant d’efforts et de machinations machiavéliques pour incriminer Elli dans cette sordide affaire de meurtre avaient échoué. Ils avaient sacrifié l’un des leurs dans cette mise en scène macabre.

Seule, dans l’obscurité froide de l’avenue, Elli n’avait pas protesté. Elle avait traversé la route et s’était postée en face de l’immeuble, à l’abri d’une porte cochère.

Un éclair aveuglant illumina les façades, un souffle pulvérisa tout le troisième étage de l’immeuble. L’histoire fit grand bruit.

Le visage de Pierre s’encadra pendant plusieurs jours à la une des principaux quotidiens nationaux. Il recueillait enfin, mais pour de mauvaises raisons, la reconnaissance après laquelle il courait.
Marc fut décoré à titre posthume.

Quelques jours plus tard, elle se rendit chez le notaire. Elle allait hériter d’une fortune considérable.
— Bonjour mademoiselle, permettez-moi de vous présenter mes sincères condoléances.
— Merci Maître.
— Vous demeurez la seule héritière. Je vais porter à votre connaissance le testament de votre père et vous signifier les conditions spécifiques de succession que je vous avais signalées lors de mon dernier courrier.

Il prit une grande enveloppe blanche, en décacheta le sceau. Le testament tenait sur une seule feuille. En filigrane, Elli devina le dessin d’un crucifié. Le papier sentait l’encens..

« Paris, en ce jour de grâce du 10 Novembre 1987, moi Philippe Poncet sain de corps et d’esprit déclare devant Dieu les conditions de ma succession :
je déshérite mon fils Pierre, démon parmi les hommes, coupable de tant de haine envers ses proches. Je lègue toute ma fortune à Elli, mon ange. Avant de subir le jugement de l’éternel, je veux me repentir de tous mes péchés, de ma concupiscence. Puisse le legs de cette fortune m’apporter la rédemption. Je rends grâce à Dieu d’avoir préservé jusqu’à ce jour mon petit cœur adoré d’une attirance coupable, d’avoir fait en sorte que mes gestes restent ceux d’un père et qu’elle n’ait vu dans mes caresses que de l’affection...

Elli écoutait, gênée, les pulsions inavouables de son père.
Le notaire continuait sa lecture. A l’approche de la mort, la foi avait empli son âme. Cette dévotion à Dieu se révélait si incroyable qu’elle détestait à chaque mot ce père devenu mystique.

Le notaire s’arrêta... ses yeux exprimèrent un curieux étonnement. Il hésitait à poursuivre.
— Continuez je vous prie.
— ... en ce jour où je rejoindrai la pureté de l’esprit divin dans la lumière immaculée de l’au-delà, les êtres chers à mon cœur devront témoigner d’une même grâce. Je pose une seule condition à l’héritage :
«  Aucune déchirure ne doit souiller le corps de mon ange, Elli doit être VIERGE... »

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