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Elle

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Mery91

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J'ignore s'il s'agit là de votre adresse mail ou si ma mémoire flanche. Dans le premier cas j’espère sincèrement que vous ne m'avez point oublié.

Je suis venue il y a quelques semaines de cela toquer à la porte de la maison Albin Michel, dans un état totalement misérable.

J'étais de retour de Londres. Et après un trajet qui avait duré neuf heures, une semaine abominable, des années vampirisée par ELLE. Et j’en passe. J'avais fini par perdre toute rationalité.
Ce jour-là, je venais de dépenser toutes mes économies dans mon escapade.

Je ne saurais trop comment appeler cette fuite totalement ridicule et vouée d'emblée à l'échec. Qui ne dura que l'espace de quelques jours et pendant laquelle je n'avais rien fait d'autre que tenter de contacter une actrice mondialement connue, une association fantôme, et errer dans les quartiers de Greenwich. Avant de finalement rester enfermée dans ma chambre d’hôtel à écrire des centaines de textes, qui se sont retrouvés dans la corbeille à papier.

Je n'avais plus le moindre centime en poche, nul proche ou ami à contacter, je ne savais plus m'exprimer convenablement de manière à me faire comprendre par qui que ce soit, et une seule chose me terrorisait plus que tout. Non deux ! Vivre dans la rue ou rentrer chez moi, là où demeurait ELLE. De l'une ou l'autre laquelle était la pire je ne savais point.

Plus tôt, juste après ma descente à la gare, j'avais tourné plusieurs heures en rond dans Paris, incapable de réfléchir ou de prendre la moindre décision censée.
Tant mon cerveau était envahi par toutes ces sensations et ces pensées encrées par ceux que j'avais pu croiser durant ce voyage et tous les précédents. Mes émotions, mes fantasmes.

A cet instant vous mourrez sans doute d'envie de connaître mon histoire.
Ou bien alors j'ai déjà atterri dans courrier indésirable.
Mon histoire ? Une nouvelle seule ne suffira pas à la raconter. Mais pour commencer je vais vous expliquer, sans entrer d'emblée dans les détails, la raison de cette fuite désespérée. Je désirais simplement être aimée.

C'est cette phrase même que j'ai crié à Mr Esménard quand il me rencontra dans la rue complètement hystérique et larmoyante.
J'étais vêtue d'un vieux pull en laine que j'ai porté durant toute la semaine et un jean troué dans lequel je me sentais extrêmement compressée.

Mes cheveux étaient gras, je me découvrais de l’acné sur le visage alors que je n'en avais jamais eu durant ma puberté, puis les poches sous mes yeux me donnaient la sensation d’être totalement shootée aux méthamphétamines ou je ne sais qu'elle substance.
Je n'avais rien sur moi, rien, mis à part mon sac à dos noir.

J'ai aperçu Mr Esménard sortir du commerce qu'il dirigeait. Il marchait à une allure paisible, était vêtu de manière sobre, il portait une veste marronne c'est tout ce dont je me souviens concernant ses vêtements. Sa tête était dirigée vers le sol, comme s'il avançait discrètement, dont l'espoir de n’être pas reconnu.
Et tel était le cas. Jusqu'au dernier moment je doutais qu'il s'agissait bien de lui. Cet homme que j'avais vu en photo sur Google images quelques heures plutôt.

Je me suis dirigée vers lui en courant. Je ne connaissais pas cet homme, il ne me connaissait pas après quelques hésitations, m'entendant persister à crier son nom, il s’arrêta et me regarda. Je me souviens de son expression quand il me vit, une sorte de gêne mêlée à de la pitié.
Il m'a semblé pourtant humble et sympathique. Je me suis mise tout à coup à sangloter et lui cria qu’il était celui que j’attendais. Je me suis retrouvée prise d'une folie sans précédent et à chaud de larmes, sans même attendre sa réponse je me suis mise à lui dévoiler toute mon histoire. Enfin les parties les plus sombres, celles qu’on garde pour sois et qu’on ne dévoile qu’à son psychanalyste.

J'ai vu dans ses yeux à cet instant là qu'il aurait donné n'importe quoi pour se retrouver ailleurs. Plutôt que d’être entraînée par des hystérique. Une personne censée aurait pris la fuite devant ce flot de paroles insensées, intimes, ce qu'il tenta de faire mais devant mon insistance et ma fragilité, craignant sans doute que je m'ouvre une veine, ou que je le poursuive jusqu'à ses affaires, il demeura debout et m'écouta avec la plus grande compassion possible.
Quelques instants plus tard je me trouvais dans les locaux d'Albin Michel.
J'avais craint d'atterrir dans un de ces univers qu'on voit dans les films américains. J'ignore si vous avez regardé le diable s'habille en Prada. Je m'attendais à me trouver dans une entreprise égocentrique. Où les secrétaires allaient être de jeunes filles blondes d'un mètre soixante-dix, hautaines, méprisantes et mesquines. Une voix me murmurait que je devais partir et que je n’avais nullement ma place.

A l'accueil j'ai vu une femme blonde accueillante, pleine de gentillesse qui me reçut. Et un autre moins sympathique qui se lia d’une fausse amitié avec moi avant de m’écraser tel un insecte. Celle-ci au contraire ressemblait au cliché auquel je m’étais préparée.

J'étais venue avec rien d'autre que mon petit baccalauréat datant d'il y a sept ans, mes histoires abracadabrantes, et mon incapacité à sortir de mon imaginaire, de poser un pied dans le réel. J'avais passé mon existence à raconter des histoires, en oubliant totalement que je vivais dans un monde censé. Une personne raisonnable aurait sans doute envoyé son manuscrit par la poste. Mais moi j’étais venue les mains vides en espérant je ne sais quel miracle. Qu’on me fasse signer un contrat sur le champ, sans me lire. Simplement parce que j’avais la tête de l’emploi.

J’étais vulnérable à tout ce qui m'entourait, à tout ce qui pénétrait mon regard, telle une éponge. Tous ceux qui me parlaient, qui m'écrivaient me dominaient totalement et lisaient en moi comme dans un livre ouvert.

J'étais comme une petite fille.

Nous, les écrivains, on se perd très vite dans notre imaginaire. La frontière est mince entre la vérité et son contraire.

A cet instant-là dans le hall de l'immeuble je pensais que nous vouons toute notre vie à écrire. Pour une femme, ou un homme, ou soi. Avant de tomber sur son éditeur ou de mourir seul plein de désespoir, d'aigreur de ne jamais avoir pu nous réaliser.

Savez-vous pourquoi les gens deviennent fous ? Car ils passent leur existence, entourés par des êtres qui eux aussi sont incomplets, jamais ils ne trouvent de personnes saines ou jamais ils ne se rencontrent. Ils se cherchent, souvent ils se trouvent, parfois ils se ratent, ou le plus souvent ils se perdent car jamais ils ne se voient. Ils rencontrent d'autres personnes, qui ne leur sont point destinées mais cela leur convient.
L'âme sœur Tant de gens passent à côté.

Les âmes sœurs sont les êtres que la vie place sur notre route, parfois si on a de la chance on les garde près de nous toute une vie, d'autres fois ils nous quittent quand nous avons retenu ce qu'ils avaient à nous enseigner.
J'ai vu tant de gens se tromper de direction, rater de peu leur destin. Mauvaises décisions, mauvais timing, ils n'ont point écouté leur intuition, certains se sont détournés de leur chemin, pour d'autres, la plupart la réalité a été bien plus forte.
Beaucoup sont arrivés trop tôt, d'autres tard, certains jamais.

A l'instant où je me suis mise à vous écrire. Tout en ignorant s'il s'agit là de la bonne adresse. Je n'ai pas attendu d'avoir de réponse tant le désir de compter me démangeait. J'ai éprouvé que vous étiez la mienne.
Pourquoi ?

Car ma plume semble avoir trouvé son élan.
Elle n'est plus parasitée, tremblotante, apeurée, ni hésitante. Mais saine.

Vous devez également vous demander pourquoi je vous raconte ceci par mail, que j’envoie depuis mon téléphone portable à une heure aussi tardive et par petits morceaux ?
Pourquoi je n'ai pas fait le choix de prendre mon ordinateur et de vous envoyer un manuscrit totalement achevé une bonne fois pour toute. D'un trait. Au lieu de vous harceler.

Pour deux raisons. La première et que je n'ai guère confiance en moi. Pour avoir montré pendant des années mes écrits aux mauvaises personnes.

La seconde est plus complexe. Quelqu’un guide mon existence. Quelqu’un de sombre et puissant, qui fait intrusion dans mon esprit. ELLE. Devenir écrivain pour ELLE. Ou faire n'importe quoi qui pourrait m'éloigner de son emprise, même le travail le plus réaliste est ordinaire est inimaginable. Tout ce qui pourrait me donner mon indépendance ELLE le craint et le torpille.

Et c'est là que je rentre dans les profondeurs de mon histoire. Ma vie est guidée, dirigée, contrôlée par cette femme obscure. Cette âme qui déforme mes pensées, mon intimité, franchit toutes mes barrières et m’ôte toute autonomie.
Qui prend un malin plaisir à me gouverner, s’immiscer dans mes relations avec les autres, à les piétiner. Et si je vous disais que je vis depuis des années dans l'isolement le plus total, sous ses jupes. En tentant en vain de m'extraire, de fuir cette emprise. Avec la sensation que je ne pourrais jamais m’en défaire.

Cela vous semble fictif, c'est probablement le cas, mais c'est ainsi que je ressens les choses, ainsi que j'ai toujours vécu mon existence.

Mes différences, mes rêvés, mes idées, mes espoirs, ELLE, les bousille un à un.


Cela a commencé dès l'adolescence. A l'instant où j'ai pris pour la première fois ma plume. ELLE s'était mise dans une colère immense, et avait détruit toutes mes feuilles en criant qu'il s'agissait là d'une diffamation envers elle, en pleurant, et en donnant des coups dont je ne garde point le souvenir. Elle disait que je la trainais dans la boue, que j’affublais. Je n’ai pas pu écrire pendant des années suite à cela. Chaque fois que je tentais je sentais la culpabilité m’envahir. Et durant ce lapse de temps, ELLE se délectait de ma descente aux enfers.

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Chaque famille a son mode de fonctionnement, et a toujours en son sein un de ses membres qui va totalement dans le sens inverse, qui se révolte, qui ne se conforme pas. Qui parle tout haut, qui dérange.

Donc je suis cet individu que l'on dit capricieux, fou, stupide, dérangé, trop gâté. Qui ne partage point les mêmes aspirations, les mêmes valeurs que ses pairs.

J'ai perdu le goût de vivre dès l'instant où on m’emmena vivre à Marseille. C’est à peu près à ce moment que ELLE commença également à perdre pied. Cet avènement a eu lieu 18 ans auparavant.
J’étais candide, un pantin, un festin pour les narcissiques, une brebis au milieu des loups. Et ELLE tout l’inverse.
Sachez avant que je ne commence qu’il y a plusieurs vérités dans une histoire et celle-ci est la mienne.
Sachez également que ELLE est présente et que parfois elle tentera de me mettre à mal, qu’elle écrira même à ma place. Elle n’ignore rien de mes projets, de mes pensées souvent ce sont les siennes, celles qu’elle a implanté dans ma tête.

J'ai peur de vous envoyer trop de messages et que vous me trouviez totalement folle.
Ou alors de m’exprimer dans le vent. Il est vrai qu'en temps normal nous attendons une réponse avant de poursuivre.
Mais les mots m'échappent ainsi que le temps, et même dans le doute je préfère vaguer à mon inspiration

A l’instant où j’écris ces quelques lignes, Je ne vois plus ELLE avec le même regard. Les cachets ne peuvent l’enfermer et je sais qu’elle demeure tapie dans l’ombre en attendant de refaire surface.
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