Eglantine

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Quand je trempe la plume dans l'encre de mon imagination, les mots surgissent comme des chevaux fous trop longtemps enchaînés et entraînent avec eux des histoires qui moi-même m'étonnent  [+]

Image de Été 2018
Un signal d'alarme clignota, vibra, hurla dans ma tête.
Attention, danger !!! Attention, danger !!! Attention, danger !!!
C'était une alarme puissance mille et non un bug dans mon cerveau, le danger était juste en face de moi !

Forcément grande, forcément mince, encore plus forcément blonde, ma nouvelle voisine fraîchement arrivée me souriait de ses dents parfaites, là, juste devant ma porte.
— Bonjour, je m'appelle Églantine.
Foooorcémeeeent ! pensais-je, elle n'aurait pu s'appeler Georgette ou Plectrude, foooorcément !

Je bouillonnais intérieurement, il n'avait fallu que 30 secondes pour mettre le feu à mon système de défense.
Dans quelques instants, la fumée va sortir par mes oreilles et des éclairs ultra puissants surgiront de me yeux et tu seras désintégrée !

— Bonjour, lui répondis-je avec un sourire.
Dieu que c'était dur de rester stoïque.
— Je suis votre nouvelle voisine.
Je l'avais bien compris ma grande, je t'ai vue sortir de chez toi il y a 5 minutes à peine et tu m'as fait signe. Pour être blonde, tu es blonde !
— Enchantée de vous connaître, je vous en prie, entrez !
J'avais hésité mais un sursaut de politesse avait supplanté mon envie de meurtre.

Elle me précéda dans le couloir et je pus observer les détails de sa tenue. Un tee shirt forcément moulant, une jupe évidemment encore plus moulante. (Elle ne doit pas avoir suivi les Reines du Shopping. « Un seul vêtement moulant » a dit la reine Cristchina, le haut ou le bas ! Aucun style cette fille !). A ses pieds des sandales à talons si hauts qu'avec eux j'atteindrais sans peine l'étage supérieur de la bibliothèque, là où mon mari pose son chocolat pour que je ne lui mange pas.

Mon mari ! Je regardai ma montre. Ouf ! Il ne sera pas là avant une bonne heure, j'ai le temps de faire comprendre à Georgette que nous étions infréquentables. Oui « Georgette », pas moyen de l'appeler Églantine, un danger ne pouvait pas porter un joli prénom.

— Un café ? Un thé ? Du jus de fruit ?
Je lui indiquai un fauteuil et attendit qu'elle s'installe pour avoir sa réponse. Ses fesses serrées dans la jupe de 3 tailles trop petite s'étaient posées sur le rebord du fauteuil, comme si elle risquait d'être avalée par les coussins si elle se reculait au fond. Il allait falloir la jouer finement et redoubler de grâce pour prendre place sur le divan. Je ne voulais pas avoir l'air de manquer de raffinement. Elle se tenait si droite qu'on aurait dit que sa colonne vertébrale était en acier. Je savais déjà que mon nerf sciatique allait se rebeller mais je rejetai cette idée.

— Un thé s'il-vous-plaît.
— Sucre, lait ?
Elle mit quelques secondes à réfléchir (elle ne sait pas ce qu'est le sucre ou elle a oublié ce qu'elle fait d'habitude ? Elle ne doit décidément pas avoir toutes ses facultés. Je jubilais, je descendais d'un cran dans l'échelle du danger. Pas d'intelligence = de plus grandes chances que mon mari perde de l'intérêt.)

Un éclair de lucidité me fit réaliser que j'avais une peur bleue que mon mari ne tombe sous le charme de Miss voisinage et ne m'abandonne, moi sa femme depuis 10 ans maintenant, pour vivre en face, mains posées sur les courbes de la mini jupe d'Églantine.
— Ni sucre ni lait, merci.
Je courus vers la cuisine (surtout ne pas perdre de temps, il ne reste que 50 minutes) et préparai le thé tout en me lançant dans un discours qui sonnait plus faux que celui du nouveau président des États-Unis.

— Je suis ravie de vous rencontrer, avoir une voisine du même âge est un vrai bonheur.
Elle leva un sourcil et me regarda attentivement. C'était évident qu'elle était beaucoup plus jeune que moi mais j'avais décidé de lui faire croire qu'elle avait l'air plus âgée et ça semblait marcher. Elle passa lentement un doigt sur son front et autour de ses yeux comme pour vérifier l'absence de rides et l'élasticité de la peau. Elle commençait à douter. Je prenais de la force.

— Nous pourrons organiser des activités tous les 4. Je dis 4 parce que je suppose que vous êtes mariée.
Je croisais tellement fort mes doigts de pieds, mes mains étant occupée à la préparation du thé, que j'en eu une crampe. Je continuai à verser l'eau dans les tasses tout en sautillant d'un pied sur l'autre. Elle ne sembla pas remarquer ma gigue irlandaise, toujours occupée à se tâter le visage.

— Je suis célibataire, répondit elle en souriant.
Un poignard venait de se planter dans mon cœur, je perdais tout mon sang, je hurlais silencieusement.
— Ah ? Pas d'amoureux ? Une si jolie femme doit être très entourée.
J'évitai à ce stade de me croiser à nouveau les doigts de pieds sinon je risquais de rester bloquée pour de bon et de devoir faire des sauts de kangourous pour atteindre le salon avec le thé.

— Non, personne, je suis libre comme l'air, je fais ce que je veux de mon temps et de ma vie.
Elle ne m'avait même pas donné de répit avant de m'apprendre cette merveilleuse nouvelle. Et j'avais bien compris qu'elle faisait aussi ce qu'elle voulait de son corps parfait, le sous-entendu était trop énorme que pour ne pas l'avoir capté.

30 minutes ! Elle devait boire son thé sucré en 30 minutes maximum (j'avais « par mégarde » renversé un sucre dans sa tasse. Des cornes de diable poussaient sur mon front).
Elle devait avoir regagné sa maison avant l'arrivée de l'homme de ma vie, le mien, celui que j'ai tatoué de mes lèvres et de mes mains.

Assise en équilibre précaire sur le bord du divan, j'entamai un mouvement chaloupé des hanches aussi discret que possible pour ne pas réveiller ma sciatique. (Au pire, si elle le remarque, elle se dira que j'ai pris des cours de danse du ventre et que je m'exerce, ou que je dois faire pipi et que je ne veux pas la laisser seule).
Passant les doigts dans mes cheveux pas blonds et parsemés de mèches grises, je parlai de la pluie et du beau temps tout en me sermonnant (zut de zut ! Je n'aurais pas dû annuler le rendez-vous chez la coiffeuse la semaine dernière ! Tout ça pour regarder le dernier épisode des Feux de l'amour en plus ! Si au moins j'avais regardé Columbo, j'aurais pu noter des idées...)
Elle me regardait comme si ce que je disais était de la plus haute importance. (Est-ce qu'elle fait semblant d'entendre ou la fabrication des confitures l'intéresse-t-elle à ce point ?)

Je n'arrivais pas à avaler une goutte du thé, l'estomac noué plus fermement que la courroie retenant la grand voile d'un trois-mats.
— Parlez-moi de vous, lui proposai-je avec mon sourire, vous pouvez me faire confiance, ce que vous direz ne sera pas retenu contre vous au tribunal.
— Oh vous savez, il y a peu à dire, rit elle doucement.
Son rire ressemblait à un grelot. (C'est bien ma veine, mon mari adore Noël... Elle va lui faire penser aux clochettes des rennes.) Je soupirai, incapable de trouver une parade au doux rire de mon ennemie.
Parce que c'était certain maintenant, elle et moi ne serions jamais amies. Au contraire nous étions entrées, sans qu'elle en soit au courant, dans une guerre des tranchées, et j'étais bien décidée à me battre jusqu'à la mort pour qu'elle ne touche pas à lui !

— Je travaille chez moi en free lance.
(Elle sera donc chez elle 24 h sur 24... je devrai prendre congé quand mon mari ne travaillera pas, pas question de le laisser seul...) J'eus la vision de mon mari changé en souris emporté dans les griffe d'un aigle blond à longues pattes effilées.
— J'ai acheté cette maison pour la revendre dans quelques années, après l'avoir transformée pour faire grimper le prix.
(Elle me parut tout de suite moins blonde. Plutôt le style froide calculatrice. Le signal d'alarme se remit en marche et j'eus une bouffée de chaleur)
— D'ailleurs j'aimerais demander à votre mari s'il pourrait m'aider pour certains travaux. Je le payerai bien entendu. Vous savez que la force d'un homme est nécessaire de temps en temps, je ne pourrai pas tout faire toute seule.
Elle regardait ses ongles tout en parlant et j'y vis la certitude qu'elle n'osait pas me regarder en face parce que ses intentions étaient malhonnêtes. (Nouvelle bouffée de chaleur. J'aurais du prendre des glaçons avec un peu de jus de fruit à la place du thé.)

10 minutes ! Je me levai brusquement et rattrapai la cuiller qui s'était envolée au dessus de la tasse, projetant quelques gouttes de thé sur mon front.
Surprise, elle eut le réflexe de se lever aussi, ce qui me soulagea parce que je me voyais mal la tirer pour la mettre debout. Elle posa délicatement sa tasse sur la table basse, sans renverser ni la cuiller ni une goutte du breuvage (chacun son style, mon mari dit que je suis pétillante et ça lui plaît, elle est bien trop calme).

Je commençais à me détendre alors que nous approchions de la porte quand je vis la clenche bouger. Comme dans un film de cascadeurs, le temps a freiné et la clenche s'est penchée au ralenti. Mon esprit essayait de revenir en arrière pour éviter la tragédie qui commençait mais la clenche avait presque atteint sa portée maximale. J'entendais son crissement (elle manquait d'huile depuis longtemps) comme un grincement lugubre, et j'eus la chair de poule.

— Bonjour Chérie, je suis rentré plus tôt et... Oh bonjour !
Mon mari tendait la main vers la cause de notre divorce, tout sourire et les yeux plein d'étoiles.
— Je te présente notre nouvelle voisine. Au revoir Églantine, merci de votre visite, bonne soirée.
Je dis tout ça d'une traite sans prendre ma respiration, et je la guidai fermement vers la sortie, une main appuyée sur son dos.
— Déjà, émit mon mari, vous partez déjà ?
Je lui écrasai le pied au passage avec dans mon regard confus le message « excuse moi mon amour, je ne l'ai pas fait exprès », et je refermai la porte sur Églantine avant qu'elle ne puisse répondre.
— Elle devait rentrer chez elle, elle a beaucoup de travail.

Je mentais comme un arracheur de dents et je ne me sentais même pas coupable. « Il faut ce qu'il faut ! » me dis je. J'eus alors l'idée brillante de confectionner une affiche et de la coller sur la façade de notre maison. En grosses lettres rouges comme du sang, j'écrirai « Il est à moi jusqu'à ce que la mort nous sépare. » Je notai cette idée de génie intérieurement, ça pourra servir.
A partir de là débutèrent deux longues semaines pendant lesquelles je fus collée à mon mari comme un timbre sur une enveloppe.
Il ne faisait rien sans que je l'accompagne. J'allais jusqu'à le suivre à la salle de bain.
Je m'occupai de lui comme je ne l'avais jamais fait depuis notre mariage, le couvant, le chouchoutant, le servant comme une épouse parfaite, et surtout, comme une gardienne de prison en mission incognito.

Lorsque nous sortions de la maison, je le retenais le temps qu'il fallait si j'apercevais Églantine en dehors de chez elle. Et si par malheur nous nous retrouvions face à elle, je faisais discrètement sonner le téléphone de la maison pour que mon mari rentre en courant.
J'avais mis mon gsm sur « appel masqué ». Il n'a jamais su qui avait émis ces dizaines d'appels anonymes.
Il n'a surtout jamais réalisé que les appels avaient toujours lieu lorsque nous étions dehors et qu'Églantine faisait mine de s'approcher.

Mon ennemie en tenue de bimbo (je n'avais pas une haute opinion des bimbos) avait tenté quelques fois de lui demander de l'aide pour ses travaux mais je l'avais interceptée à temps et je lui avais expliqué que mon époux était épuisé et qu'il avait besoin de calme.

Je n'ai jamais tant raconté de bobards qu'à cette époque de ma vie. Et le pire c'est que je n'en avais même pas honte.
C'était une question de survie. C'était elle ou moi !

Je me suis acheté une paire de jumelles pour épier Églantine.
Le lendemain il faisait exceptionnellement beau pour la saison. Églantine, avec sa grâce innée qui me rendait verte de rage, s'était installée sur un fauteuil de jardin dans un bikini si petit que je n'avais pas mis longtemps à compter les centimètres de tissus (Oui j'ai compté ! Et j'ai commencé la rédaction d'une lettre adressée au service de la censure.)
Le bikini et le corps parfait qu'il contenait mal est resté allongé toute la journée.
Églantine a somnolé, lu, bu environ 1,30 litre d'eau, s'est levée deux fois pour aller chercher à manger (1 pomme, 18 fraises et 2 carrés de chocolat... Elle va grossir ! J'ai sauté de joie). Lorsqu'il fut temps pour moi de quitter mon poste d'observation, j'avais un cercle violacé autour des yeux et je mourais de faim.

Décidée à lutter à armes égales, j'ai rangé les jumelles et j'ai entrepris de me lancer dans une grande opération charme pendant que mon mari partait travailler.. Epilation, gommage, maquillage, coiffure, vêtements. Tout y est passé, au grand dam de mon portefeuille et non sans quelques mésaventures. On ne se méfie pas assez des notices sur lesquelles est écrit « attention aux risques d'allergies »... J'ai prétexté un début de varicelle tardive quand Églantine m'a hélée alors que j'allais faire des courses « Bonjour, vous êtes malade ? » Elle osait prendre un air inquiet mais je ne m'y fiais pas, je savais ce qu'elle mijotait. Je l'imaginais m'apporter un exemple de testament pour que j'élabore le mien. (Tu n'auras pas mon mari, même après ma mort, je te hanterai jusqu'à la fin des temps !).
Le choix de la varicelle se révéla être une idée de génie, la blonde à la peau parfaite s'est fait très discrète pendant 15 jours, par peur de la contagion sans doute.

Mon mari, ébahi de ma transformation lorsqu'il rentrait de son bureau, semblait plus perdu qu'affriolé. Mais peu importe, c'est à ses yeux à elle que je voulais paraître indestructible !
Ayant commandé des DVD de fitness, je me suis installée sur un grand essuie de plage au motif de Bob l'éponge et je fis des étirements avant de me lancer, avec l'aide de David Guetta, dans des exercices qui allaient me donner un corps ferme et sexy.
En fait de fermeté j'ai vite ressenti des courbatures qui m'obligeaient à marcher légèrement penchée, comme si je mimais perpétuellement la tour de Pise.
J'ai rangé Bob et David et j'ai acheté de la crème raffermissante.

Je recommençai aussi à préparer des petits plats. Je testai de nouvelles recettes, j'organisai des soirées romantiques avec du vin rouge, de la musique douce et un éclairage feutré. Et comme dessert je variai les plaisirs : lundi, strip tease « Qu'est ce que tu fais Mamour ? Ta robe te démange ? », mardi, fraises trempées dans de la Chantilly, portées directement de ma main à sa bouche, avec un regard concupiscent (J'avais appris ce mot dans un roman érotique que j'avais feuilleté, cachée entre deux rayons de la librairie, avant de le remettre à sa place en vérifiant que personne ne m'avait vue) « Mon coeur, avait bafouillé mon mari, une fraise sur la langue et le menton couvert de Chantilly, pourquoi tu louches ? »

Le mercredi, après m'être renseignée sur internet, je l'ai entraîné sur notre lit pour une séance de massages. J'avais revêtu mes plus beaux sous-vêtements. La chambre était remplie de bougies et je flottais dans les effluves sensuelles de « Oh oui » de Lancôme... J'étais certaine de lui faire vivre une soirée inoubliable. Lorsqu'il a hurlé de plaisir au moment où les pierres chaudes touchèrent sa peau, j'ai su que j'avais gagné, Églantine ne pourrait jamais lui donner un tel bonheur.
A dire vrai je me suis quand même demandé après coup s'il avait véritablement crié de plaisir, étant donné les grosses marques rouges qui ont orné son dos toute la semaine suivante, mais il n'a rien dit et j'ai gardé mes convictions.

Après 1 mois, il avait pris 2 kilos, il n'avait plus vu ses copains et je le sentais au bord de la crise de nerfs. De mon côté je sentais poindre un ulcère à l'estomac tant j'étais stressée et mon budget était dans un rouge si vif que je devrai probablement me lancer dans une activité complémentaire pour les 10 ans à venir pour remonter la pente.

Et pendant tout ce temps, Églantine peignait sa maison, ornait son jardin de buissons luxuriants, se trimbalait vêtue d'un tee shirt toujours aussi proche qu'il était possible de son épiderme parfait, d'un short en jean qui laissait deviner la délimitation entre ses fesses foooorcément rebondies et ses cuisses ciselées, et d'une grosse ceinture garnie d'outils de toute sortes. C'était la fille illégitime de Pamela Anderson et de l'ouvrier du groupe Village People, c'est sûr !

J'ai même prié... Oui, je l'avoue, j'ai invoqué tous les dieux du ciel, à grand renfort de bougies et d'encens. Ce jour-là Églantine est venue sonner à ma porte avec un air de panique intense « il y a le feu chez vous, je vois de la fumée s'échapper par la fenêtre du salon ».
J'ai abandonné la prière. Non seulement je commençais une réaction allergique à l'encens et j'avais une toux qui faisait penser au cri d'un dragon en pleine crise de puberté, mais en plus mes invocations avaient attiré ma rivale vers mon antre.
C'était clair, les dieux n'avaient aucune intention de m'aider.

Un soir, après que j'eus regardé « la vie dans les châteaux forts » à la télévision j'ai réfléchi à la possibilité d'arroser Églantine d'huile bouillante mais c'était un peu trop compliqué de me procurer assez d'huile pour remplir un chaudron. Mon mari allait penser que j'allais lui préparer des frites tous les jours jusqu'à notre dernier souffle. Souffle que dans ce cas on risquait d'expirer plus tôt que prévu étant donné l'obésité qui se serait emparée de nous.

Le dimanche suivant ce fut le drame ! Le trou noir, l'apocalypse !
La journée n'avait pas franchement bien commencé mais je n'imaginais pas jusqu'où un sursaut de mauvais karma allait me mener.

M'étant rappelée que « le chemin vers le cœur d'un homme passe vers son estomac », je m'étais levée alors qu'il dormait encore pour aller chercher des pains au chocolat encore chauds à la boulangerie du coin. Pour mettre tous les atouts de mon côté (le chemin vers le cœur de l'homme passe aussi par le sex-appeal), je m'étais douchée et apprêtée comme si je concourais pour miss univers .... « J'exagère un peu, on va dire miss campagne », ai-je grimacé en voyant ma nouvelle robe décolletée à souhait donner l'impression qu'elle allait éclater à la première respiration.

Faisant fi de mes doutes, j'ai pris un soins tout spécial pour domestiquer mes cheveux. Églantine, la veille, avait arboré un chignon coiffé-décoiffé parfait, il m'avait bien fallut l'admettre. Les mèches flottant avec grâce autour de son visage semblaient avoir été comptées. Pas une de trop, pas une trop peu. De rage, j'avais mordu dans mon pouce pour éviter de hurler. « Qu'est ce que tu t'es fait ma chérie ? Un chien t'a attaquée ? » Mon mari avait regardé la morsure avec méfiance, prêt à porter plainte contre le propriétaire du molosse. Malgré la douleur et le gonflement qui donnait à mon pouce un début de ressemblance avec une balle de ping pong, j'ai agité ma main devant lui « mais non, rassure toi, je me suis cognée en cuisinant ». Il avait souri, rassuré, et était parti regarder la télévision alors que fonçais mettre mon pouce sous le robinet d'eau froide.

Un dernier coup d'œil au miroir. « Waouw ! J'ai vraiment réussi ma coiffure cette fois ! » Le brushing savamment étudié était gonflé comme un soufflé au fromage, jamais je n'avais réussi quelque chose d'aussi aérien, je me sentais pousser des ailes alors que je me dirigeais fièrement vers la boulangerie.

« Noooooooooooooooon !!! » Une seconde... en une seconde les nuages se sont amoncelé au-dessus de moi et ont explosé, lâchant d'un coup des hectolitres d'eau. C'est en haletant et la tête couverte d'une méduse aux tentacules capillaires désordonnées que je franchis la porte de la boulangerie. Madame Blampain ne voulant pas perdre une de ses meilleures clientes, a retenu un sourire (je l'ai bien vu, je ne suis pas idiote, elle avait pincé et était devenue écarlate) et a dit d'un ton chantant « Bonjour ! Quel beau dimanche n'est ce pas ? Qu'est ce que je vous sers ? »
Je me suis promis de changer de boulangerie.

Une fois rentrée et avec une coiffure à laquelle le sèche cheveux avait donné un style afro, je me suis glissée dans le lit, mon butin sucré posé sur un plateau. Après deux heures de câlins agrémentés de pains au chocolat, mon mari s'est levé et s'est dirigé vers la salle de bain. Je flottais sur le nuage des désirs assouvis et j'avais fermé les yeux. Il n'y avait plus que nous et notre amour, tout était parfait. Je fredonnai « toi, moi , et la musiiiique » de Pierre Bachelet, la musique étant à ce moment là une version très personnelle de « sexbomb » chantée par mon héros sous la douche.

Hmmmm ? Je m'étais retournée en grognant. Qui osait utiliser une tronçonneuse un dimanche matin ? J'avais tenté de me rendormir mais le bruit était bien trop fort. « Chéri, tu entends ce vacarme ? » Le silence m'avait répondu et je m'étais redressée. « Chéri ? Où es tu ? » Aucun bruit ne venait de la salle de bain. « Chériiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ? » Ça devenait bizarre, le silence prenait de la densité, je me sentais entrer dans un film de Stephen King.

Avant d'appeler la police comme mon instinct dopé aux experts me le dictait, je me suis levée et j'ai fait le tour de la maison. Il n'était nulle part ! Mon attention a alors été à nouveau attirée par le bruit venant de l'extérieur. Soulevant un rideau, j'ai regardé par la fenêtre.
Et j'ai arraché le rideau, la tringle et le cadre accroché à mes côtés, qui contenait la photo de notre mariage
« Non mais c'est pas vrai !!! qu'est ce qu'il fait chez elle !!! »

Il n'avait fallu qu'une seconde d'inattention et elle en avait profité ! La fourbe ! La traîtresse !
Aussi déterminée qu'un pirate sur le point de prendre d'assaut un vaisseau du roi de France, je me suis précipitée à l'extérieur.
« Bonjour chère amie... »
Gloups ! Monsieur Laplume, qui habitait à l'entrée du quartier, me regardait avec gourmandise.
J'ai réalisé que je portais toujours la nuisette qui avait permis le passage jusqu'au cœur de mon mari et je couvris ma poitrine d'une main tout en tirant sur le bas du tissu dans l'espoir que mes jambes disparaissent. Je n'ai pas répondu à Monsieur Laplume, je suis rentrée en courant et je me suis changée.

Pantalon kaki et débardeur rouge à l'effigie de Che Guevara, je partais en guerre !

Je décidai de la jouer cool et je pris le parti d'éviter l'allée de graviers pour m'élancer directement sur la pelouse, où mon mari maniait la tronçonneuse sous le regard béat d'une Églantine qui n'avait jamais dû connaître de bûcheron.

Mauvaise idée... je m'emberlificotai les pieds dans un liseron et je me retrouvai couchée à plat ventre aux pieds de ma blonde voisine.
Je lançai un « bonjour » tonitruant en souriant le plus naturellement possible.
Ses grands yeux écarquillés de stupéfaction (comment, grands dieux, faisait elle tenir ses faux cils ? Je n'avais jamais réussi qu'à provoquer une conjonctivite aiguë en mettant de la colle sur mes pupilles), la groupie de l'homme des bois me répondit « Oh bonjour, comment allez-vous ? » (c'est sûr que c'était la meilleure question à poser... « comme tu peux voir, je vais très bien, j'adooore ramper à tes pieds et me couvrir autant de ridicule que de traces d'herbe qui ne partiront jamais au lavage... »)

Attrapant la main que mon mari me tendait, je répondis d'un sourire et je me collai tout contre lui. (en pensée j'établis le bilan : des taches de graisse provenant de la tronçonneuse ont rejoint celles de l'herbe humide. Mon tee shirt prenait un style pointilliste on ne peu plus original. Le Che ne riait pas, je le comprenais)

Les instants qui suivirent furent dignes d'une comédie romantique avec Tom Hanks et Meg Ryan. Je me suis plus ridiculisée en 10 minutes que durant tout le reste de ma vie. Et tout ça sous les yeux de mon mari qui ne savait pas trop s'il fallait rire ou envisager de m'interner.
Églantine quant à elle est restée très digne, toujours souriante, une sorte de Barbie programmée pour charmer contre vents et marées.

J'aurais pu continuer sur ma lancée pendant des semaines mais tout ça devenait de plus en plus pénible....

Pour être tout à fait franche, je me voyais mal tenir encore longtemps à ce rythme. Je n'en pouvais plus de jouer le rôle d'espionne et de surveillante et la jalousie commençait à me ronger. Je sentais bien que je devenais aigrie et tendue, et mon mari lui même devenait irascible. Notre couple se dirigeait du côté obscur de la force...

Je me sentais perdue. Que fallait-il faire ? Comment éviter que l'homme que je pensais convoité ne soit kidnappé par une blonde, une mini jupe ou une peau bronzée? Y a-t-il une autre solution que le contrôle et la guerre ?
Je me suis endormie ce soir-là avec tellement de questions sans réponse...

Au petit matin, mon mari est parti à la pêche et, cette fois, je ne l'ai pas accompagné. Je l'ai vu soulagé, même s'il ne m'en a rien dit. Il m'a souri tendrement et a embrassé mon front sur lequel perlaient quelques gouttes de café (j'avais à nouveau fait valser la cuiller en me levant trop vite), puis il est monté dans sa voiture.
Le soleil brillait déjà, la journée allait être douce mais je ne le remarquai pas.

Debout face au miroir de ma chambre, dans le silence entrecoupé par un chant de coq au lointain, je me suis regardée. Le temps semblait s'être mis en pause alors que mon regard se posait sur mon corps, des pieds à la tête, s'arrêtant sur mes yeux...

Et les larmes ont commencé à couler, d'abord lentement, puis à gros sanglots.
J'étais secouée de tristesse. Les mains sur le ventre, respirant avec difficultés, je laissai sortir ce que je retenais sans le savoir.

Le plus gros de la tempête passé, je me fixai à nouveau, les yeux dans les yeux, et ce que j'entendis au fond de moi furent des paroles très dures... « je suis nulle... je suis vieille... je ne suis plus jolie... »
Je ne pleurais plus, mes longs soupirs emplissaient la chambre.
Et je commençai à comprendre...

« Il y aura toujours des Églantine, et je ne peux pas enfermer mon mari....
Je ne peux pas nous protéger, pas comme ça...
Si je ne réagis pas, si je continue mon offensive anti rivale, il finira par partir parce qu'il en aura assez de m'aimer pour deux...
Ce n'est pas son travail de me rassurer... C'est à moi de le faire... »
Je me parlais tout haut, le silence m'écoutait.

C'est ce moment là que choisit le chat des voisins pour sauter dans la chambre en passant par la fenêtre. Il atterrit sur le livre posé sur ma table de chevet, un roman qui traînait là depuis des semaines, et le fit tomber.
— Dehors Spidercat, va t'exercer à sauter dans les arbres !
Je posai le félin sur la terrasse et ramassai le livre qui s'ouvrit entre mes mains.
Posant machinalement le regard sur la page mise au jour, je lis alors ces mots qui résonnèrent comme un signe... « Je m'aime »

Je m'aime... ça ne voulait pas dire grand chose pour moi... « Je me tolère, je me supporte, mais ça ne va pas plus loin » soupirais-je.
Je posai l'ouvrage sur le lit et revins vers le miroir.

Je ne sais ce qui me poussa, j'articulai doucement « je m'aime » en me regardant fixement dans les yeux. J'eus l'air surprise, décontenancée. Et je répétai... « je m'aime »... Il se passait quelque chose dans mon corps, un mélange de malaise et de peur... « je m'aime »
Ébranlée et tremblante, je sentis au fond de moi comme un mur qui s'écroule, de lourdes briques qui se descellent et qui tombent, une secousse sismique qui me submergea...

Je ne sais combien de temps je suis restée là face au miroir. Le coq ne chantait plus et le soleil courait sur le lit après la queue du chat qui était revenu. Je regardai autour de moi, j'avais l'impression que tout était différent. Je me sentais légère, comme emplie d'air frais. Fatiguée aussi. La couette me tendait les bras, je m'y suis lovée et j'ai fermé les yeux.

Lorsque je me suis réveillée, il faisait calme dans la maison, je suis restée allongée, je me sentais mieux que je ne m'étais sentie ces dernières semaines, et même bien plus avant. Je sentais quelque chose de nouveau. Une porte était fermée et tout s'était mis en place pour que j'en aie la clé.

Je prenais aussi conscience que la vie m'offrait une chance, je pouvais vivre encore mieux avec mon mari, en ne me préoccupant plus de ce que j'imaginais être des dangers.

Je pris ce jour-là une grande décision. Ce « je m'aime » allait devenir ma promesse, ma devise, ma résolution. Je continuerai à me regarder dans le miroir et j'apprendrai la confiance et la sérénité.

C'est à ce moment là que, dans les films, on apprend que la voisine déménage, qu'elle se marie ou tombe amoureuse de la boulangère. Eh bien non ! Églantine est toujours là mais elle n'a plus d'importance, ma nouvelle confiance en moi me donne le pas et le cœur légers. Je m'aime et quoiqu'il advienne j'ai trouvé la clé du bonheur. Et si un jour mon mari trouve qu'une autre fleur serait mieux que moi dans son jardin, je le gérerai au mieux.

Quelques semaines plus tard, croisant Églantine accompagnée d'un grand brun au regard gris acier, je vis sur son visage les signaux de la peur et de la jalousie alors qu'elle tirait son compagnon par la manche en accélérant le pas.
Je ne pus m'empêcher de sourire....

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Lyriciste Nwar · il y a
Tu as tout mon soutien
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup
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Elena Moretto · il y a
Tout mon soutien pour Eglantine qui l'a bien mérité!
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup
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Fabienne Maillebuau · il y a
Bel écrit, mes 5 voix, je vous propose: et disparaître au printemps.
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci, je vais lire votre texte sans tarder
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Maryse · il y a
Une lecture bien sympathique ! Ahhh la jalousie !!
"vague à l'âme" est à découvrir sur ma page si vous avez quelques minutes. A bientôt !

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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci. J'ai quelques minutes, j'y vais !
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Yves Le Gouelan · il y a
J'adore la fin. Un portrait de femme hilarant, où les hommes sont réduits à pas grand chose finalement, mais j'ai lu cette histoire avec délectation.
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup
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Alain Lonzela · il y a
Excellente leçon de vie et surtout un humour extraordinaire. Merci pour ce bon moment de rire.
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup, heureuse de vous avoir fait rire
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Daniel Nallade · il y a
Un écrit bien huilé, bravo!
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup
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Daniel60 · il y a
j'ai plongé avec délice dans cet univers que je me suis bien représenté en couleurs pendant toute la lecture. Merci, Daniel
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup Daniel
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Utilisateur désactivé · il y a
de la belle mécanique.. bravo
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Merci beaucoup
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Sapho des landes · il y a
3ème pépite ce matin. Drôle et triste à la fois et fort bien écrit. Un sujet sérieux abordé avec humour qui rappelle que la jalousie est destructrice et que l'estime de soi est le terreau indispensable au bonheur.
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Anne-Françoise Lebrun · il y a
Un grand merci

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