Egarement

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Coucou Je suis née à Montargis(45) et après de nombreuses années vécues à Paris  où j'ai enseigné le français dans des CFA, je suis venue m'installer en 1983 dans le village de mes  [+]

Voilà ! J’ai quarante-huit ans et je sors d'un chagrin d'amour, d'un divorce douloureux. J'ai cru perdre la raison, ma tête trop lourde s'est noyée dans la fumée et l'ivresse, j'ai eu mal à en vouloir mourir...

Mais un matin alors qu'on n'attend plus rien, la lumière étouffe les ténèbres et on revient des enfers.
Je suis une personne angoissée, rêveuse, maladroite. La glace devant laquelle je coiffe mes longs cheveux blond vénitien me renvoie l'image d'un visage plaisant, les pommettes hautes mangées par deux grands yeux verts en amande.
J'aurais pu séduire sans peine si ma timidité et ma réserve naturelle ne m'avaient instinctivement éloignée des êtres volubiles, des foules mouvantes et bruyantes, des rencontres fortuites.

Je me suis donc repliée sur l'ordinateur. Nous nous appartenons. Chacun accepte la pensée de l'autre sans état d'âme. Je fouille, j'explore, je peux dialoguer avec le monde entier sous x, juste des mots-émotion, des mots qui se battent, des mots-espoir.

Lui, a vingt quatre ans et le cœur à l'envers. Farid vit mal sa banlieue. Il végète dans un "logement social". Autour c'est la zone. Les moments forts il faut les mériter. Il travaille dur sur les chantiers d'autoroute pour un salaire de misère. Exténué, ses soirées solitaires s'abîment dans l'alcool. Il veut fuir la violence, la laideur, la médiocrité.

Nos univers sont à l'opposé. Moi, divorcée, enseignante, aisée. Lui, manœuvre immigré, exploité. Pourtant, sur l'écran notre harmonie est évidente. Je lui explique ma souffrance. Il me raconte son parcours du temps où à Alger il était quelqu'un. Avant que les tortures ne le fassent fuir, avant de quitter ses racines.
Nous devons nous rencontrer, échanger nos voix, nos regards.
C'est la gare saint Lazare qui sera notre premier lieu de rencontre. La salle des pas perdus, des égarés du bonheur. NOUS.
Comme nous ne connaissons pas nos visages, nous avons choisi une revue précise pour nous repérer.
Farid est grand, l’œil noir velouté, les lèvres charnues qui s'étirent dans un franc sourire. Les tempes s'ornent de fils argentés. Il s'est "endimanché" et se tient un peu voûté, gauche. La douceur qui émane de l'ensemble me plaît de suite. Il me détaille à son tour.
J'ai essayé de me mettre en valeur. Chevelure retenue par un catogan, œil de biche, soupçon de rouge à lèvres, joli tailleur cintré soulignant la cambrure, collant fumé sur jambes fuselées, chaussures à petits talons pour ne pas faire vulgaire. Erreur. Je suis toute petite, un mètre cinquante, et je me sens naine devant sa haute stature !
D'emblée il me serre dans ses bras. Je disparais ! Le tissu rugueux de son costume trois pièces irrite ma joue et une odeur de savon de Marseille parfumé remonte à mes narines.
Je me détache doucement mais il me soulève soudainement. Nous sommes face à face et mes pieds battent l'air. Nous éclatons d'un fou-rire spontané.
- Bonjour ! Mon internaute !
- Salut ! C'est moi, Agathe.
Silence.
- On pourrait aller manger un morceau vu l'heure ? Relance Farid. Je connais un restau sympa dans le coin, à deux rues d'ici. Tu veux bien ?
Si je veux ! Je n'ai rien pu avaler ce matin tellement j'étais stressée à l'idée de le voir enfin !

Il me prend la main et nous déambulons comme des collégiens. Les gens doivent nous trouver ridicules. Personnellement je m'en moque.
La brasserie est bondée. Nous jouons des coudes jusqu'à l'arrière- salle pour trouver une table dans un brouillard de fumée. Par quoi commencer ? Nous nous sommes dit déjà beaucoup de choses par e-mails. On reprend. On approfondit. On se raconte ce qui ne peut s'écrire, ce qui sort du cœur. Les heures passent trop vite. Il doit bientôt reprendre son train.
Sur le quai nous échangeons un baiser-copain.
Je m'engouffre dans le métro, la tête ailleurs. Ce samedi était jour de fête.

Notre correspondance va être arrêtée trois semaines. Farid a un chantier dans le Nord. Il nous reste le téléphone. Moyen de communication que je déteste. La sonnerie me fait sursauter et me file l'angoisse. Qui est de l'autre côté ? Un raseur ? Un publicitaire ? Un inconnu qui me surprend en pleine cuisine, douche, sommeil ou programme de télévision. Bref, forcément un importun. La famille et les amis le savent et nous avons convenu d'un code que je transmets à Farid.
Il m'appelle d'un hôtel proche de son baraquement. Encore une dure journée. J'ai besoin qu'il me la raconte par le menu détail pour l'imaginer les prochains jours.
- Tu sais, ce n'est franchement pas réjouissant ! Mais bon, si tu y tiens ! La réunion des ouvriers se fait à huit heures trente au bout des baraquements. Là, nous buvons un café et grignotons quelques biscuits. Après nous enfilons les combinaisons, mettons les chaussures de sécurité et nous dirigeons vers le camion où est posée une "règle" démontée qu'il faut nettoyer de son goudron avec un chalumeau et des gants spéciaux, puis gratter avec des spatules. Mais ce serait trop long à t'expliquer ! Je préfère te dire combien je m'ennuie de toi, combien tu me manques !
Pareillement ! Je le supplie de revenir le week-end.
Autre gare. Retrouvailles. Je l'emmène dans ma petite villa, rue des artistes, à côté du parc Montsouris. Eh ! Oui. J'ai la chance d'avoir hérité d'une maison avec jardinet en plein Paris !
Je le sens intimidé. Ce n'est pas son monde. Je dois lui faire comprendre que je n'en ai rien à faire. L'argent qui est là, je l'ai hérité, pas gagné à la sueur de mon front. Il n'a aucune valeur. Je peux très bien m'en passer.
Nous nous asseyons sur le vaste canapé en cuir blanc, face au téléviseur. Machinalement je l'allume pour faire acte de présence. J'ai besoin d'un chaperon.
- Que veux-tu boire ? On ne doit pas être loin de l'heure de l'apéro souligné-je d'un rire bête. ( Sans lui avouer que pour moi c'est plutôt l'heure du thé !)
- Un verre de vin, ça ira !
- Ah ! Bon. Je vais t'en chercher.
Tandis que je me dirige vers la cuisine, Farid se détend, promène un regard circulaire sur la pièce, hoche la tête" c'est chouette ici !", décroise les jambes, s'installe plus profond en virant le coussin. Il lance même une phrase ironique sur la vieille qui présente le programme de la soirée.
Je reviens avec mon plateau. Du coup, je me suis servie un petit porto et j'ai mis quelques olives noires à grignoter.
Il lève son verre pour trinquer.
- Tchin ! A notre rencontre!
- Tchin ! A notre avenir !
J'ai prévu qu'il reste dormir, enfin passer la nuit avec moi. Peut-être devrions-nous commencer les préliminaires. Je me blottis contre son bras gauche. Musclé ! C'est sûr ! Il le dégage et me le passe autour du cou, m'enserre et me colle un vrai baiser de cinéma.
Le reste n'attendra pas la nuit. Nous sommes UN.
Le lendemain, Farid doit repartir. Il a juste obtenu une matinée en plus. En fait, il travaille grâce aux boîtes d'intérim. Mieux payé et sûr de ne pas essuyer de refus. Car il en a envoyé des curriculum vitae ! Il n'était convoqué que s'il changeait son nom. Et lorsqu'il se présentait, le poste venait toujours d'être subitement pris ! Là, au moins, le contrat est signé sur place et bon nombre d'autres gars sont typés comme lui. Évidemment, il faut endurer  les jours de pluie ou ceux de canicule où le soleil brûle la nuque, le nez et les avant-bras. Il pense avec nostalgie à son commerce aux senteurs épicées et au respect que lui vouaient ses clients.

Je lui ai conseillé le Pizza Hut rue Raymond Losserand. Ils embauchent assez souvent. C'est surtout qu'ainsi, il ne me quitterait plus.
Ça marche ! Nous nous organisons sans problèmes. Sur sa demande, nous avons ouvert un compte commun et je lui ai laissé une procuration sur mes divers placements. Nous vivons comme tous les couples malgré la différence d'âge. Quelques amis ont déserté. Ma liaison avec Farid n'a pas toujours été bien perçue. Que n'ai-je entendu ! "C'est ton argent qui l'intéresse (merci pour la dépréciation personnelle !) "Il n'est pas de ton milieu !" Vous êtes de religion différente etc. Qu'est-ce que ça peut faire ? Pour vivre heureux, vivons cachés... Nous avons fini par éviter ce que l'on nomme le monde et nous en portons bien.
Comme je n'enseigne que trois jours par semaine j'ai du temps libre. J'aimerais trouver une petite moto, une 500, pour Farid car avec son permis il pourrait s'en servir. Personnellement, j'ai toujours eu la flemme de le passer, n'en voyant pas la nécessité sur Paris et mon ex mari ayant sa voiture. Autant profiter de l'argent qu'il m'a laissé. Cela compense maigrement l'amour passion que nous avons vécu et la douleur dans laquelle il m'a plongée en me quittant. Si au moins nous avions eu un enfant. J'en rêvais ! Je repense à un livre de M. Chapsal où elle disait " Si je ne sais toujours pas ce qu'est un enfant, je commence à savoir à quoi il sert : un enfant, c'est ce qu'on n’a pas réussi à vivre et qu'on tente de vivre à travers quelqu'un d'autre." J'ai cru que j'étais stérile, mais les examens ont prouvé le contraire. Était-ce lui ? Je n'ai jamais osé aborder le sujet. Mari trop occupé. Pas de place pour un enfant. J'ai laissé faire la nature. Elle n'a pas voulu. Et puis une wonderwoman m'a pris celui qui était ma raison de vivre.
Peut-être pourrais-je espérer cette joie avec Farid. Après tout je ne suis pas si vieille ! Les progrès médicaux sont tels qu'avec un traitement hormonal c'est possible et les grossesses tardives sont suffisamment surveillées pour être sans risques.
Farid ! Mon jeune amant ! Tu m'as ressuscitée !
Il fait si beau en ce début de printemps que nous décidons de prendre quelques jours de congé.
J'aimerais partir en Bretagne, cette terre de légendes. Lorsque j'étais enfant, je dévorais la collection Nathan avec les contes et légendes de tous les pays. Peut-être mon amie Gaëlle pourrait nous prêter sa petite maison de vacances ? Ou, idée fantasque, partir avec la moto et s'arrêter au gré des villages. Farid se moque.
C'est super ! On emporte les sacs à dos, la tente et tu rajeunis de vingt ans ! Je crois plus raisonnable de prévoir une auberge de campagne ou un gîte !
Comme tu veux. Mais j'ai intérêt à chercher rapidement.
Là- dessus, Farid me serre dans ses bras. Il s'est parfumé avec l'eau de toilette de Lancôme que je lui ai offerte. Les senteurs me transportent ! Mes sens s'aiguisent. C'est sexuel ! Il m'est arrivé de descendre avant mon arrêt à une station de métro pour suivre le sillage d'un homme dont le parfum m'enivrait ! Depuis toute petite, je me gave d'odeurs. Cela remonte du ventre au gosier et au nez. Odeur pourrissante des caves, odeur sucrée et moussue des forêts, odeur picot ante de la résine des bûches qui flambent, exhalaison de la terre humide, bouffée mal définie de chaque peau. C'est puissamment ancré au plus profond de moi. Ma grand-mère mettait à profit cet odorat exacerbé pour détecter les souris mortes dans le grenier. Je reconnaissais entre mille cette odeur répugnante de cadavre qui me donnait la nausée.

Nous avons fini par trouver un gîte grâce au "Guide du Routard". Je l'ai déjà expérimenté lors d'un séjour en Lozère. Avec eux pas de mauvaise surprise. Le rapport qualité prix est imbattable.
L'idée de partir tous les deux nous émoustille. Comme un voyage de noces. Je fais le tri des vêtements. J'en emporte toujours trop en prévision d'un temps chaud, frais ou pluvieux alors que je porte invariablement mon pantalon en gabardine beige et mon vieux pull irlandais ample et confortable. Je bourre tout dans un grand sac de voyage, amusée de la disproportion de nos affaires.
Farid m'encagoule dans le casque que vient de lui prêter Paul, un collègue de travail. On trouve à Pizza Hut beaucoup de jeunes, d'étudiants qui payent ainsi électricité, téléphone ou soulagent les parents de leur part de loyer. Des trentenaires sans diplômes, très peu de femmes. Paul est un pied-noir né à Oran. C'est ce qui les a rapprochés. Il a la tchatche, selon son expression. Toujours la blague aux lèvres. Je ne l'ai rencontré qu'une fois. Juste un peu plus grand que moi (il n'a pas de mal), rondouillard, calvitie naissante, débordant de vitalité.
J'essaye aussi la combinaison. Une vraie" Biker" !
Encore une semaine à patienter.

Direction Le Faou. C'est un vieux bourg situé à l'extrême fond de la rade de Brest.. Nous ne serons pas loin de la pointe du Raz où l'on peut emprunter des sentiers vertigineux qui mènent à l'entonnoir dit " l'enfer de Plogof". De la baie des Trépassés on aperçoit l'étang de Laoual, marais glauque où je crois avoir lu que l'on plaçait l'ancienne cité d'Ys. Curieuse histoire. On dit qu'au XIVe ou XVe siècle, la fille du roi Gradlon s'est laissée séduire par un prince magnifique dont la main criminelle a ouvert les écluses de la ville, laissant la mer s'engouffrer et tout détruire sur son passage. Encore ma fascination des légendes.

Nous arrivons au bout de cinq heures de route avec juste un arrêt pour avaler un sandwich et un café. J'ai mal au dos à force de m'accrocher à la taille de Farid. A vrai dire, j'étais morte de peur et c'est la crispation des muscles qui me vaut les courbatures. Déjà que je ne suis pas rassurée en voiture, alors la moto ! Je me débarrasse du casque. Où est le temps où nous roulions en Solex, les cheveux caressés par le vent et le visage rougi par le soleil !

Le gîte est une petite maison typique de plain-pied cernée de murs de granit, coiffés d'un toit d'ardoise, à laquelle on accède par une venelle pavée. L'intérieur est sommaire mais chaleureux. Nous nous déclarons enchantés.
L'installation est vite faite. J'ai prévu de quoi manger en attendant de faire des courses dans les épiceries avoisinantes : chips, saucisson, pain de mie, camembert, pommes.
Le bonheur n'est finalement pas compliqué. Aimer de toutes ses forces, vivre intensément le moment présent. Cela ressemble à une maladie inopérable. Tous nos actes, nos pensées, se mêlent si étroitement qu'on ne peut plus l'arracher de soi sans se détruire.

La Bretagne est riche de chapelles, de châteaux ou de manoirs et nous avons soif d'excursions. Je ne suis pas très plage, lui non plus. Ça tombe bien.
Farid se révèle bon marcheur. Nous nous lançons dans une promenade en forêt vers Huelgoat ( une heure quarante-cinq de marche aller retour). Je fais provision de mes chères senteurs.
Les soirs sans fatigue, nous nous mêlons aux festivités locales, nous essayant même à la gavotte au son des binious et de la bombarde, après avoir dégusté de savoureuses crêpes au blé noir arrosées du cidre fruité de pays.
Il nous faudra pourtant quitter cette terre que Michelet nommait " l'élément résistant de la France".
Remise des clés à la mairie. Récupération de la caution. Nous sommes prêts à rejoindre la réalité parisienne. Mais Farid décide qu'il est encore trop tôt. Il aimerait faire un crochet par la pointe du Raz. Je n'y vois pas d'inconvénient.
La moto véhicule nos souvenirs. Un petit crachin piquette nos visières. Il faudrait inventer des mini essuie-glaces semblables à ceux des voitures ! La route semble glissante. J'essaie de chasser mon angoisse habituelle, mais instinctivement je resserre mon étreinte.
Certaines voitures ont mis leurs feux de croisement car la pluie s'est accentuée. Je ne suis pas rassurée. Je transmets à Farid de ralentir. Il s'y emploie tandis que nous empruntons des petits chemins. Et tout à coup, à ma grande surprise, il se met à accélérer comme un fou (je n'apprécie guère ce jeu !)puis il prend un virage en épingle à toute allure, freine et fait un tête à queue qui me projette sur le bas-côté. Je n'entends que le crissement des pneus puis plus rien. Trou noir.

Une lumière vive me fait plisser les paupières et une douleur vive m'arrache un cri. Où suis-je ? Je tourne doucement la tête sur le côté et ne vois qu'un mur blanc. C'est l'odeur qui me guide. Cette mauvaise odeur de désinfectant.
J'étends péniblement le bras relié au goutte à goutte vers la poire d'appel d'une infirmière. J'ai besoin d'explications et j'ai soif.
Un claquement de sabots dans le couloir m'annonce l'arrivée d'une aide.
- Alors ! Ça y est ! On se réveille ? Dit celle-ci sur un ton enjoué et infantilisant que je déteste.
Avant que j'aie eu le temps d'articuler un mot, elle a rehaussé le lit d'un quart, posé un oreiller dans mon dos et fourré un thermomètre sous mon aisselle. Tout mon corps n'est que souffrance. Ma tête est lourde et mes tempes battent le tambour.
Vous revenez de loin, vous savez !
Non, je ne sais pas ! Et justement peut-on me dire où je suis ? Elle fait semblant ne pas entendre. Je suis persuadée qu'il n'en est rien mais je suis trop faible pour grossir ma voix. Finalement, elle lâche d'un ton embarrassé :
Vous avez eu un grave accident il y a plusieurs semaines, et vous avez plongé dans le coma. Lorsque vous avez émergé, on vous a mis en cure de sommeil pour éviter la douleur.
Je voudrais plus de précisions mais des papillons envahissent mes yeux, je me sens toute molle. J'entends une voix éloignée me dire:
Reposez‑vous ! Nous en reparlerons plus tard !
Dans un semi-brouillard je l'aperçois qui lit la température sur le thermomètre qu'elle vient
de m'arracher, hoche la tête d'un air satisfait, l'inscrit sur le tableau accroché au pied de mon
lit et s'en va en chantonnant.
J'en profite pour essayer de me redresser, mais je m’aperçois que ma jambe droite est plâtrée et que j'ai le torse et le bassin bandés. Le temps de réaliser, c'est l'arrivée du professeur qui fait sa ronde suivie de ses groupies en blouse blanche. Il se félicite de mon réveil et me dresse sèchement l'inventaire: : côtes cassées, multiples fêlures du bassin, fracture du tibia, traumatisme crânien, amnésie temporaire. Il va falloir rester allongée sans bouger pour ne pas risquer une perforation du poumon." Une très grande chance que la colonne vertébrale n'ait pas été touchée ! "
C'est sûr ! Cela me rappelle un proverbe espagnol appris au collège: "En la tierra de los ciegos
el tuerto es rey", autrement dit: au royaume des aveugles, le borgne est roi.
Encore quelques semaines de patience ! Ne vous inquiétez pas ! Votre fils n'a rien eu et va bientôt venir vous voir.
Mon fils ? J'ai beau fouiller dans ma mémoire, aucun visage n'apparaît, aucune trace familiale. Je questionne le professeur sur mon passé.
- Chère madame... euh ! Madame Agathe Lamaury articule-t-il en parcourant mon dossier, vous aurez l'occasion de parler de tout cela avec le neuro- psychiatre. Allez ! Courage !
Là- dessus, il sort en blaguant, histoire de déclencher les gloussements de son poulailler.
Je reste interdite ! J'ai besoin de savoir à quoi je ressemble ! Je sonne à nouveau. Apparemment ce doit être la pause- café car l'infirmière arrive, la bouche encore pleine de chocolats. Je lui demande une glace.
- Ce n'est pas l'époque ! Pouffe-t-elle.
Devant ma mine déconfite, elle se rend dans le coin toilettes et me tend un miroir.
Ma première vision est celle d'un visage amaigri, les traits marqués, les cheveux plaqués sur le crâne comme les danseuses de charleston. Mais c'est mon regard qui me choque le plus. Un regard vide. Une boule me serre la gorge. Je reste un moment la bouche sèche, à ne savoir quoi dire. L'infirmière me subtilise vite fait le miroir. Elle a compris mon désarroi.
Je finis par questionner : " A part mon fils qui est venu me voir ?"
– Ben ! Personne puisque c'est votre seule famille ! Enfin... c'est ce que nous a dit votre fils, M. Farid Lamaury ! Ne vous inquiétez, pas tout va vous revenir ! L'essentiel est que vous soyez sortie de ce coma. Allez ! Je vous laisse. Reposez-vous. Je vais éteindre le néon car la lumière violente doit vous blesser les yeux.
Restée seule, je sombre dans une demi-inconscience. Des impressions reviennent : des hallucinations brèves, des odeurs, des cliquetis, des grondements, des voix désincarnées... sans doute celles de mon retour progressif dans le monde des vivants. Je glisse doucement dans les bras de Morphée. 


J'ouvre un œil. Il est là, souriant, assis sur le bord de mon lit. Je sens une main légère qui effleure mes cheveux gras.
- Maman ? Enfin ! Comme je suis content !
Je scrute les traits de ce beau garçon, à la recherche d'un souvenir. En vain ! Je ne ressens rien ! Je veux qu'il me raconte l'accident en détail pour pouvoir redémarrer ma vie.
Alors il m'explique... Les soins d'urgence, l'hélicoptère qui me transporte quasi morte, la réanimation cardio-pulmonaire, oxygène, injections de stimulants etc. Je l'arrête. Ce que je veux savoir ce sont les circonstances du drame. Où étions-nous ? Pourquoi ce voyage ?
Il élude. Pas de panique, on a le temps. Je repars sur notre famille. C'est la cata ! Divorcée puis veuve, mon père décédé il y a quatre ans d'un infarctus, ma mère d'un cancer, je n'ai plus que ce fils unique, charmant, mais qui est pour moi un étranger ! Je suis épouvantée du gouffre qui me précède. Farid continue son discours, j'écoute vaguement cherchant au tréfonds de moi-même un lien, un fil. Il parle maintenant d'immobilier et ce mot me ramène à la réalité. Le voilà qui sort des documents d'une serviette en cuir. Juste une signature à apposer au bas de la dernière feuille pour mettre nos affaires en ordre. Quelles affaires ? Peu importe ! Je veux bien tout ce qu'il veut. Je suis si lasse.

Cela fait bientôt un mois que je traîne de service en service. La rééducation est très longue. Je dois tout réapprendre comme un enfant. Parler, écrire, manger, marcher... Consulter kinésithérapeutes, ergothérapeutes, physiothérapeutes... Ma douleur ressemble à une blessure de guerre. Je la traîne avec ma recherche de souvenirs.
Farid semble très occupé ! Il vient de moins en moins souvent, toujours en express avec un petit présent pour se faire pardonner. Je n'arrive jamais à le joindre sur le numéro de portable qu'il m'a laissé. Pourtant, il faut bien que je lui donne l'adresse de la maison de repos où je vais me rendre prochainement !
Les semaines accentuent mon isolement.
La maison de repos est une bâtisse agréable, une ancienne longère rénovée. Le personnel est gentil. Je me suis habituée.

L'assistance sociale m'a expliqué toutes les formalités de prise en charge et s'est occupée de me trouver un logement social pour ma sortie. Ainsi, avant, je travaillais, j'avais des bulletins de salaire. Heureusement ! Car sinon je n'aurais eu droit à rien. A la rue ! Comme un chien, puisque je n'ai aucun bien personnel et plus d'ascendants !
Tout est à ce fils qui est parti refaire sa vie en Amérique du Sud et semble m'avoir oubliée.

A ce jour, je n'ai pas retrouvé la mémoire... De ce temps sans date qui est le mien, ce temps liquide, si blanc que rien n'accroche, je ne peux retenir aucune substance.
A quel moment mon esprit s'est-il égaré ?
Je suis en exil.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour une histoire captivante ! Une invitation à venir découvrir “le lys des vallées” qui est en Finale pour le Grand Prix Automne 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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SakimaRomane · il y a
Un bon style et une bonne histoire :)
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Sapho des landes · il y a
Terrifiant et bien écrit. Deuxième histoire que je lis ce matin et il me semble que vous aimez explorer les turpitudes de l'âme.
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Annie-France Pongitore-Gaujard · il y a
C'est mon côté obscur! Ce qui surprend souvent mes connaissances. je vous souhaite un bel après-midi.
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Ato Immo · il y a
Bravo, Annie, comme d'habitude tu nous surprends toujours au coeur de nos émotions
Félicitations pour ton prix "à fleur de peau"
bises à + Michèle

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Coye · il y a
Je le savais qu'il en voulait à la fortune d'Agathe. On lui avait bien dit mais elle n'écoute rien. Et puis quelle chiffe molle cette Agathe ! Se laisser plumer ainsi, c'est révoltant. J'ai connu une nana, une certaine AFPG (je protège l'anonymat de son incognito) qui aurait réglé l'affaire de toute autre manière. "Viens Farid, on va se balader à la Pointe du Raz, c'est magnifique par gros temps". Et crac ! Au bord de la falaise, le suborneur de jolie blonde aurait été invité à vérifier s'il vole aussi bien que les mouettes. Vous voyez le genre... Bravo Annie, excuse moi pour cette "envolée" mais je suis plutôt bon public et j'ai parfois besoin de participer à l'action. Ciao Bella. Coye
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Claude RICHARD · il y a
Inconditionnel ? Comme d'habitude ! Style, imagination, j'aime beaucoup ! Bises. Claude
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Annie-France Pongitore-Gaujard · il y a
Merci Claude. Au fait as-tu eu l'occasion de lire mon dernier roman " A fleur de peau" car je viens d'avoir l'agréable surprise d'apprendre que j'étais la lauréate du "prix sans piston" pour la région de Bourgogne...ça fait toujours plaisir. Gros bisous