Dur à cuir(e)

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Je fais court car je n'aime pas trop me dévoiler. Je préfère que mes textes parlent pour moi  [+]

Chapitre 1

La dame d'un certain âge qui lit France-Soir dans un coin du compartiment est une dame comme toutes les dames d'un certain âge à l'exception toutefois qu'elle porte des chaussures d'homme.

Je suis en train de me demander si c’est de la distraction de sa part ou une simple fantaisie quand le contrôleur s’approche pour lui demander son billet.

Poliment, et avec le sourire, il demande pour la 218ème fois de la journée :

-« Billet, s’il vous plaît ! »

-« Un instant, Monsieur... », répond-elle, cherchant dans l’immense cabas qui lui sert de sac à main.

Enfin, quand je dis « elle », je n’en suis pas sûre. Sa voix est si grave qu’elle a dû avaler un baryton au petit déjeuner. Cela contraste d’ailleurs fortement avec son apparence fragile et menue.

Elle porte des lunettes en plastique, couleur écaille et ses cheveux bruns luttent pour ne pas se laisser envahir par les blancs. Sans succès visiblement. Sa tenue est des plus classiques : jupe en laine grise qui tombe en-dessous du genou, veste trois-quarts qu’elle a dû acheter dans un catalogue de vente par correspondance où les mannequins sont plus jeunes que les vêtements qu’elles présentent.

Et puis ces fameuses chaussures d’homme qu’elle porte : un modèle de ville en cuir brun, lacets noirs et semelle épaisse à talons en cuir.

Décidément, cette « femme-homme » m’intrigue. Le contrôleur étant parti voir ailleurs, je décide de me rapprocher d’elle pour en savoir plus. Je quitte donc mon siège de l’avant-dernière rangée et faisant semblant de vouloir me rendre dans les toilettes du compartiment suivant, je l’observe du coin de l’œil.

Maintenant que je suis tout près, je sens son parfum : une sorte d’eau de Cologne bon marché mélangé à une étrange odeur d’épices. C’est un parfum d’homme ou je ne m’y connais pas. Moi qui croyais que les vieilles dames sentaient la poudre de riz ou un quelconque parfum sucré écœurant. Vous savez, le genre avec lequel les vendeuses en parfumerie tentent de vous asphyxier dès qu’on a le malheur d’acquiescer à la fatale question « Je vous parfume un peu ?».

Toujours est-il que, sous le prétexte banal mais toujours efficace de lui emprunter son journal, j’engage la conversation de mon ton le plus aimable :

-« Excusez-moi, Madame. Je vois que vous lisez France-Soir. Je peux vous l’emprunter ? Je voudrais lire la rubrique Culture. Je crois qu’ils y parlent de l’expo de Renoir au Grand Palais à Paris. »

Un peu surprise, hésitante, elle me scrute de la tête aux pieds On dirait qu’elle fait un scanner mental comme pour juger si je suis digne de confiance ou non. Finalement, elle accepte de me donner son journal auquel, par politesse, elle essaie au préalable de rendre sa forme originale. Elle le tapote, le lisse du plat de la main, le replie et me le tends.

Je le lui prends et la remercie. Le siège à côté d’elle étant libre, je m’y installe, allume la mini-lampe du plafonnier et la dirige au mieux. Bref, je chipote et je me fais remarquer, histoire d’attirer son attention.

Je commence ensuite à chercher fébrilement ladite page culturelle de France-Soir et m’applique à m’y intéresser le plus sérieusement du monde.

J’interroge ma prêteuse de journal aux souliers virils afin de sonder un peu le terrain :

-« Tout le monde aime l’art, non ? Surtout les impressionnistes. Je n’ai jamais entendu personne dire du mal des impressionnistes. Pourtant, il faut bien que certains n’aiment pas, sinon la peinture n’aurait pas évolué depuis cette époque. On n’aurait jamais eu le cubisme, ni le constructivisme, ni le pop art et Andy Warhol serait devenu peintre en bâtiment. Vous n’êtes pas d’accord, Madame ? »

-« Euh...oui, sans doute, Mademoiselle mais pourquoi dites-vous... », commence t-elle, de sa voix chaude et grave.

Je ne la laisse pas finir et jouant à fond la carte de la lourdeur, j’enchaîne sur le ballet des Petits Rats de l’Opéra Garnier.

-« Tiens, vous avez vu, ils viennent de jouer la 737ème représentation de « Gisèle » à l’Opéra de Paris ? Vous aimez la danse ? Regardez cette photo, on dirait un tableau de Renoir, non ? J’adore Renoir. Déjà le nom, ça fait chic, non ? Renoir, Renoir, Renoir. Oui, j’aime bien !

Je me dis qu’il y a bien un moment où elle va réagir. Et visiblement, le poisson commence à mordre à l’hameçon. Je la vois malaxer nerveusement les accoudoirs de son siège et me fixer d’un air que je qualifierai d’indigné :

« -Mais...N’est-ce pas plutôt Degas qui peignait les danseuses ? »

-« Qui ça ? Degas ? Degas des eaux, peut-être. Ah, ah, ah ! Vous êtes une comique, vous ! C’est comme ces chaussures d’homme que vous portez, c’est bizarre, non ?»

Malgré le ton badin que j’ai volontairement employé pour la taquiner, le but de ma démarche était de créer un effet de surprise et je crois bien que ça marche. A présent, la femme en gris tire une drôle de tête, regardant ses pieds et tirant sur sa jupe, visiblement très gênée.

Je me demande pourquoi elle fait cela. Chercherait-elle à cacher ses chaussures ?

Elle se justifie très modestement :

-« Ah oui, les chaussures...C’est un peu compliqué. Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mes histoires »

-« Mais pas du tout, au contraire. J’avoue que je suis curieuse de comprendre. Alors, dites-moi, chère Madame, pourquoi ces chaussures ? »

Alors qu’elle semble sur le point de répondre, la vieille femme se met soudain à tousser, d’abord faiblement puis de plus en plus fort. Secouée de spasmes - incontrôlables, semble t-il - elle devient toute rouge et tousse à en cracher ses poumons. Maintenant, elle est vraiment cramoisie. Elle n’arrive plus à reprendre son souffle. Là, je panique. Et zuuuuut ! C’est ma faute, je l’ai trop bousculée. Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

-« Madame, ça va ? » Quelle bête question ! Bien sûr que non. Tu crois qu’elle fait la danse de la joie ou qu’elle étouffe ?

Je crie au secours, espérant que comme dans les films, il y ait un médecin dans l’assistance. Un des passagers appelle le steward qui part en courant chercher de l’aide. Le temps qu’il revienne avec un médecin, ma voisine de wagon est tombée dans les pommes et est à présent pâle comme un linge...ou comme la mort ?

Oh non, pas ça ! Je ne veux pas être une tueuse de p’tite vieille. C’est ma faute, c’est de ma faute ! Je n’aurais pas dû l’embêter avec ses chaussures. Elle fait ce qu’elle veut après tout. En quoi ça me regarde ? Mais je suis horrible ! Qu’est-ce que j’ai fait ?

La culpabilité me ronge. Faut-il le préciser ?

Imperceptiblement, je glisse mes jambes hors de mon siège et vais me rasseoir à ma place initiale que je n’aurais jamais dû quitter d’ailleurs. Moi et ma curiosité quand même ! Et maintenant, je me mets en mode invisible, façon ninja. Je ne sais rien, je ne vois rien, je ne suis même pas là. Pas très brave bien sûr mais de toute façon, on est presque arrivé, alors...

Chapitre 2 :

Quelques minutes plus tard, le Thalys entre – enfin - en Gare du Nord. On est jeudi soir, il est 22h37 et j’espère pouvoir vite oublier cette histoire car pour l’instant, je ne me remets toujours pas de l’épisode de tout à l’heure. Je ne peux m’empêcher de me demander si la vieille dame s’en est sortie.

Je descends avec difficulté ma lourde valise noire à roulettes sur le quai n°8 éclairé par ces grosses boules blanches, à l’ancienne, me maudissant d’avoir à nouveau pris trop de vêtements avec moi. Soudain, j’aperçois le contrôleur si poli de tout à l’heure. Il doit savoir, lui, s’il y a eu un mort dans son train.

Par acquis de conscience, je cours vers lui pour m’en assurer avant qu’il ne remonte dans le wagon :

-« Excusez-moi, Monsieur. J’ai entendu dire qu’une vieille dame avait fait un malaise dans le train. Est-ce qu’elle va bien ? »

-« Oh, elle s’en est sortie. On l’emmène en ce moment même à l’hôpital Lariboisière, à deux pas d’ici, juste pour faire quelques examens de contrôle. On ne voudrait pas que les éventuels héritiers nous fassent un procès pour non-assistance à personne en danger voire pire, voyez ? », dit-il d’un air presque amusé.

Ce type doit avoir l’habitude de ce genre de choses mais pas moi. Je suis un peu sous le choc.

Après tout, que venait-elle faire à Paris cette dame ? Elle n’avait pas vraiment le dernier look à la mode. Cela m’étonnerait qu’elle soit venue voir le défilé Dior aux Tuileries. Et puis, elle n’avait pas de bagages, juste son grand cabas en tissu bleu. Il paraît pourtant que c’est le jaune mimosa, la grande tendance cette saison. Enfin, c’est ce que prétendent mes copines Gaël et Marie-Claire mais bon, de toute façon, je ne m’habille qu’en noir. Comme ça, pas besoin de se casser la tête pour assortir les couleurs. Et voilà, je m’égare encore dans mes pensées.

Ah lala, ma fille, concentre-toi. Que faire ?

Et si j’allais la voir à l’hôpital ? Elle se sent peut-être seule et perdue à Paris. Elle ne connaît sûrement personne ici et je pourrais en profiter pour en apprendre plus sur ces chaussures d’homme. Oui, c’est ça. J’ai le temps de toute façon. Ma chambre d’hôtel est réservée et payée. Ils m’attendront bien. Et puis, je ne crois pas que je pourrais m’endormir tout de suite alors...

Quant au rendez-vous avec mon éditeur, il n’est prévu que demain. Qu’est ce que je vais bien pouvoir lui raconter à celui-là d’ailleurs ?

Je suis sensée lui montrer une ébauche d’histoire et je n’ai pas écrit une ligne. Cette fois, c’est sûr, il va me tuer. Adieu, ma belle carrière, veaux, vaches, cochons, couvées et compagnie...J’avais pensé écrire dans le train mais il y a eu comme un imprévu. C’est le moins qu’on puisse dire.

Alors, foutu pour foutu, allons-y.

Avant de sortir dans la rue et affronter le tumulte parisien, je m’arrête deux minutes pour remonter la fermeture éclair de ma doudoune à capuche. On n’est encore qu’en octobre mais la nuit, ça caille déjà bien. Ce petit vent frisquet n’arrange rien, au contraire. J’aurais peut-être dû mettre mes gants ? Non, là j’exagère mais je ne suis pas une fille de l’hiver. Je n’y peux rien si j’ai froid.

Je regarde un taxi qui s’approche. Il s’approche encore, arrive à ma hauteur et...continue sa route pour s’arrêter dix mètres plus loin où il embarque une brunette à peine majeure qu’on dirait sortie d’un clip des années 80. Les boucles d’oreilles en plastique rose fuchsia, le pull noir trop large qui lui découvre une épaule, la jupe en skaï et les bottes blanches. Inouï, elle a dévalisé la garde-robe de sa mère ou quoi ! On dirait une chanteuse pop eighties.

Elle se fait siffler par un groupe de jeunes admiratifs, en blousons et baskets, qui traînent sur le trottoir en face de la gare. Elle leur lance un regard noir avant de monter dans la berline et de filer dans la nuit.

Moi, ça fait longtemps que je ne me fais plus siffler si ce n’est par un ouvrier sur un chantier à l’occasion. C’est tant mieux puisque j’ai horreur de ça.

Celui à qui je plais doit accepter de me prendre telle que je suis, c'est-à-dire plutôt grande, les cheveux châtain clair, la bonne vingtaine, quelques kilos en trop et habillée en total look noir, bien sûr. A part, quelques rayures blanches dans mon écharpe.

J’ai toujours aimé le blanc et le noir ensemble. C’est comme pour les impressionnistes de tout à l’heure, tout le monde aime le blanc et noir. Et moi, je suis une fille ordinaire. Enfin, j’essaye. J’ai juste un petit côté Miss Marple qui se réveille en moi quand je vois une vieille dame dans le train avec des chaussures d’homme et un journal en mains.

Tiens, c’est vrai, ça quand j’y pense. On voit très peu de femmes de cet âge lire le journal. D’habitude, elles lisent un roman Arlequin, font les mots fléchés de Nous Deux ou du Femme Actuelle ou alors tricotent une barboteuse pour le petit dernier.

Il faudra que je lui demande si c’est dans ses habitudes de lire le journal dans le train de nuit pour Paris. A 70 ans bien sonnés, ce n’est pas commun, je trouve. Les vieux d’aujourd’hui, c’est plus ce que c’était quand même ! Si on ne peut même plus se fier à une petite mamie...

Chapitre 3 :

Je laisse mon bagage à la consigne et après une marche de quelques centaines de mètres qui ne me donne même pas l’occasion de me réchauffer, j’arrive à l’accueil de l’hôpital Lariboisière, entre la Gare du Nord et le Boulevard de la Chapelle.

Spécialisé dans la prise en charge de différents types d’urgences, l’hôpital est en fait un ensemble de plusieurs bâtiments construits autour d’un jardin rectangulaire et baptisés au nom de célébrités comme Jules Verne ou Charles Perrault. Tiens, j’ignorais qu’ils avaient fait médecine, ces deux-là.

Si à l’extérieur, c’est plutôt calme, surtout à cette heure-ci, à l’intérieur par contre, dans le hall d’entrée, il y a foule.

Je crois comprendre des conversations qui m’entourent qu’il s’agit d’une intoxication alimentaire provoquée par le plat du jour d’un restaurant asiatique du coin. Il paraît que certains clients ont été pris de nausées et d’allergies terribles. Une bonne dizaine d’entre eux a été amenée aux urgences et les familles et amis attendent à l’accueil qu’on veuille bien les laisser entrer.

Quand arrive enfin mon tour de l’interroger, la réceptionniste croyant que je fais partie des proches des intoxiqués, m’envoie directement aux urgences, sans même lever la tête vers moi :

-« Zone rouge, prenez la porte 21 et suivez les flèches vers « Urgences générales et céphalées ». Demandez le Dr Galuchon. Au suivant, s’il vous plaît ! »,

La pauvre employée est visiblement exténuée et je n’ose pas la contrarier davantage. Je suis donc son conseil à la lettre.

Je n’ai pas un grand sens de l’orientation en général mais ici, pas de problème. Tout est fléché au sol, il suffit de suivre la grande ligne rouge pour arriver jusqu’aux urgences. Ah ! Si tout pouvait être aussi simple dans la vie. Je ne serais pas obligée de me trimballer en permanence avec un plan de la ville partout où je vais.

Je suis toujours stressée d’aller seule à Paris. C’est si grand, tous ces gens et toutes ces rues qui se ressemblent. Il me faut des points de repère visuels : prendre deux rues après la boutique de chaussures pour enfants, tourner à droite après l’arrêt du bus 38, face à la statue de Danton, etc....

Mais ici, à l’hôpital, c’est facile. Maintenant, il me reste plus qu’à trouver le fameux Dr Galuchon, mon guide du soir.

Bonne nouvelle : une infirmière court derrière moi dans le couloir en criant :

« Dr Galuchon, Dr Galuchon, venez vite, Madame Berthelot fait une nouvelle crise d’allergie ! »


Un homme de petite taille, la bonne cinquantaine se retourne aussitôt et accourt vers elle, tenant son stéthoscope d’une main pour l’empêcher de glisser de ses épaules. On se croirait dans « Urgences », dis donc. Dommage, moi je préfère le Dr House. Corrosif mais efficace.

Mauvaise nouvelle : inutile d’insister pour le Dr Galuchon, il a l’air très occupé. Bon... Puisqu’il est parti, je vais devoir demander à quelqu’un d’autre.

Je m’avance dans le couloir tout en tournant la tête à gauche et à droite pour tenter de trouver une bonne âme qui voudra bien me renseigner. C’est alors que je sens une main ferme se poser sur mon épaule et s’enfoncer dans l’épaisseur de ma doudoune.

Effet de surprise réussi. Je me retourne.

D’après son badge, la grosse infirmière noire qui me fait face s’appelle Rosa. Son uniforme bleu pastel ne cache rien de ses formes généreuses mais cela n’a pas l’air de lui poser problème. Ma présence dans le couloir des urgences, en revanche...

-« Vous ne pouvez pas rester ici, Madame. Cette zone est réservée aux malades et au personnel soignant. Veuillez rejoindre la salle d’attente à l’accueil ou allez faire un tour à la cafétéria à côté, dans la zone bleue. Il y a de la tarte aux prunes aujourd’hui et elle est meilleure que d’habitude. Ils ont dû se tromper dans les livraisons ! ».

Elle a de l’humour, cette Rosa. A la fois ronde et piquante. Son nom lui va plutôt bien, je trouve. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour lui poser la question qui me brûle les lèvres :

-« Oh je suis désolée. Je ne savais pas. En fait... je cherche une vieille dame qu’on a amenée ici tout à l’heure. Elle a fait un malaise dans le Thalys pour Paris. J’étais à côté d’elle dans le train et je voulais avoir de ses nouvelles. Elle avait vraiment l’air mal en point. »

-« Vous voulez parler de Madame Thévenet ? Vous êtes de la famille ? »

-« Je ne sais pas comment elle s’appelle. On a juste échangé quelques mots, par politesse. Vous savez, on a parlé de danse et de peinture et de chaussures aussi. Je ne la connais pas mais j’ai pensé que je pourrais peut-être lui apporter un peu de réconfort. Voyez-vous, elle a oublié son journal dans le train et j’avais promis de le lui rendre. Elle semblait y tenir.».

Là, je vois bien qu’elle a du mal à me croire mais je tente quand même le tout pour le tout. Je n’ai pas de scénariste qui écrit mes dialogues, moi. L’infirmière Rosa est plutôt sceptique :

- « Elle tient beaucoup à son journal ? Mais pourquoi faire ? Elle peut avoir tous les journaux qu’elle veut ici. »

Je m’accroche :

-« Ecoutez, soyez sympa, laissez-moi la voir. Rien qu’une minute. Je promets que je ne la fatiguerai pas. »

- « Bon, allez-y, de toute manière, je n’ai pas que ça à faire de surveiller les visites. J’ai d’autres chats à fouetter. C’est chambre 19, 1er étage, à droite en sortant de l’ascenseur. »

Et voilà, elle capitule. Yes ! Je souris :

-« Merci beaucoup. Bonne soirée ! »

Elle maugrée en s’éloignant, ses pas résonnant du bruit si typique des clapettes des infirmières dans les couloirs plats et lisses des cliniques :

-« Ouais, c’est ça. Bonne soirée, tu parles ! Encore des heures sup’, pour changer... »

Ça y est, j’ai les informations qu’il me fallait. Ma cible, c’est Madame Thévenet, chambre 19. Je vais enfin savoir.

A nous deux, Madame Thévenet !

Chapitre 4 :

Je frappe à la porte de la chambre 19 par trois petits coups secs : Toc, toc, toc !

Une voix différente de celle entendue dans le train, beaucoup plus faible, y fait écho.

-« En...Entrez ! »

Elle est réveillée et consciente. Ouf ! Je ne l’ai pas tuée. Je suis soulagée. Vraiment. Elle est seule dans la chambre, couchée dans un lit, reliée à un moniteur cardiaque et sous perfusion. Impressionnant quand même.

-« Madame Thévenet ? »

-« Oui, c’est moi. Qui est là ? C’est l’infirmière ? Attendez, je mets mes lunettes. »

La chambre est plongée dans le noir, seules les lampes du couloir l’éclairent faiblement. J’appuie sur l’interrupteur électrique pour ne pas effrayer la malade. Le néon derrière elle se réveille lentement en clignotant et diffuse à présent une clarté blanche et crue

Madame Thévenet semble avoir du mal à s’y habituer.

Je m’approche doucement du lit de métal. Je vois ainsi que ses chaussures sont bien rangées au pied du lit, à côté de son cabas bleu.

-« Madame Thévenet, vous vous souvenez de moi ? J’étais assise à côté de vous dans le train. Nous avons un peu parlé avant votre malaise. »

Elle me regarde fixement, les lèvres pincées et les mains crispées sur le drap de lit trop raide. Je sais alors qu’elle ne m’a pas oubliée.

-« Oui, bien sûr que je me souviens .Qu’est-ce que vous faites-là ? Vous venez m’achever, c’est ça ? Allez-y, je n’ai plus rien à perdre ».

Je ne m’attends pas du tout à une réponse comme celle-là. Que croit-elle ? Que j’ai voulu la tuer ?

-« Madame, vous faites erreur. Je suis venue vous rapporter votre journal et voir comment vous alliez. Je me sens responsable. Je suis vraiment désolée. C’est un peu à cause de moi que vous êtes ici. Je peux peut-être vous aider.»

Soudain, Madame Thévenet change complètement d’attitude et à ma grande surprise, elle se met à fondre en larmes.

Alors là, je ne comprends plus. Qu’est-ce que j’ai encore fait ? J’ai dit une bêtise ?

Le moniteur cardiaque commence à s’agiter, les pics devenant de plus en plus hauts et rapprochés. Les bips puissants qu’il émet ne me disent rien qui vaille.

Pourtant, après quelques minutes de secousses corporelles et d’écoulement lacrymal salé, Madame Thévenet sèche ses larmes d’un revers de la main et me regarde droit dans les yeux. Sans que je le lui demande, elle commence à me raconter ce qui l’a amenée ici :

-« Vous savez, Mademoiselle, j’ai rencontré mon mari quand j’avais 18 ans, dans le café que tenaient mes parents depuis la fin de la guerre. René venait nous livrer la limonade et la bière. Un soir, il est resté plus tard que d’habitude et il s’est passé ce qui devait se passer entre lui et moi. Cela faisait des mois qu’il me tournait autour, m’inondant de compliments et de petits cadeaux, m’invitant à sortir au bal ou au cinéma. »

Oh la la, on est parti pour la version longue, on dirait. Je crains le pire.

-« Mon père a appris ce qui s’était passé et l’a forcé à m’épouser pour faire de moi une « fille honnête », qu’il disait. Je ne voyais pas ce que j’avais fait de mal mais à l’époque, on ne batifolait pas comme aujourd’hui.

Nous n’étions pas amoureux l’un de l’autre, ni lui, ni moi, c’était juste pour s’amuser mais nous avons dû nous plier à ce que nous imposait la morale du moment. Nous nous sommes donc mariés en petit comité, juste nos parents, les témoins trouvés dans la rue ce jour-là et le curé. Après ça, mon père ne m’a plus jamais reparlé. Ma mère était décédée deux ans plus tôt d’une pneumonie foudroyante .Elle me manquait beaucoup. »

Et moi qui me plains des blablas de ma mère au téléphone...

-« On s’est installé dans un petit appartement au-dessus d’une blanchisserie. Je n’avais aucune qualification professionnelle et restais donc à la maison pour m’occuper du ménage. Mon mari, René, travaillait toujours comme livreur. Ses tournées finissaient très tard le soir et parfois, il ne rentrait qu’au milieu de la nuit.

Même si je me doutais d’où il venait ou plutôt de chez qui, je n’osais rien lui dire. Une certaine Lucie notamment a téléphoné un soir à la maison et demandé à lui parler. Elle a semblé très déçue d’entendre ma voix au bout du fil. La première fois où j’ai voulu lui en parler, il m’a giflé violemment. Je n’ai plus essayé. »

Le moniteur cardiaque qui s’était calmé tout à l’heure recommence à s’agiter. Tout en me parlant, je vois bien que Madame Thévenet revit intensément tous ces moments pénibles. Son visage est tendu, ses yeux baissés.

-« Plus tard, René est devenu de plus en plus aigri et a commencé à boire ses bières au lieu de les livrer.

Un soir de janvier, il neigeait fort au dehors. Il est rentré complètement soûl à 2 heures du matin, il a enlevé ses chaussures en cuir brun, oui, ces chaussures-là, il a monté l’escalier avec les chaussures à la main, est entré dans la chambre et a commencé à crier en disant que la chemise que j’avais repassée pour lui dans la journée avait un pli et que c’était soi-disant inacceptable. »

Je regarde les chaussures en question, n’osant m’imaginer la suite. Le moniteur bipe de plus en plus vite. C’est mauvais signe, à tous les coups, une infirmière va débarquer et me mettre à la porte.

-« René m’a alors traité de feignasse. Il a dit que je n’avais que ça à faire de la journée et que je n’étais même pas foutue de le faire correctement. Là-dessus, il a pris sa chaussure droite et il s’est mis à me frapper avec au visage, dans les côtés, partout. Il était ivre de colère et de boisson. Je l’ai supplié d’arrêter mais il ne m’écoutait pas.

J’ai pleuré toute la nuit dans la cuisine. Je me rappelle que j’avais mal et que j’avais froid aux pieds mais je n’osais pas remonter dans la chambre. Je ne savais pas où aller de toute façon. Le quitter ? Pour aller où ? Vivre de quoi ?

Le lendemain matin, il est parti travailler comme si de rien n’était ».

Là, c’est trop fort. J’interviens :

-« Ben, y en a qui sont gonflés quand même ! »

-« Oh mais ce n’est pas tout, Mademoiselle. Après cette fois-là, beaucoup d’autres fois ont suivi. La moindre erreur de ma part servait de prétexte à son défoulement : un poulet pas assez cuit, des vitres un peu sales, une robe trop voyante, etc..

Le pire, c’est que chaque soir, il exigeait qu’à son retour je lui prépare un bain moussant qui soit toujours bien chaud. Peu importe l’heure. Je devais surveiller en permanence la température de l’eau, la quantité de mousse et évidemment, l’horloge. »

-« Mais c’est complètement sadique ! »

Mon cri effaré ne paraît pas perturber Madame Thévenet qui continue son récit, comme si elle y était encore :

-« Bien sûr, il m’est arrivé de m’endormir avant qu’il rentre et bien sûr, le bain était froid. Inutile, je pense, de vous raconter ce que j’ai enduré pour ma « faute », si je puis dire »

-« Oui, je comprends ».

-« Moi, ce que je peux comprendre, c’est le fait qu’il était malheureux d’être coincé dans un mariage qu’il n’avait pas souhaité mais et moi ? Je ne lui avais rien demandé, rien promis. Que s’est-il donc imaginé ? »

Je rêve ou elle vient de parler de son mari au passé, là ?

-« Alors, hier soir, à bout de force de supporter ce mari qui me trompe et me bat depuis 40 ans, j’ai eu une idée. Je dois vous dire tout d’abord que je travaille comme bénévole dans un refuge pour chiens perdus et que j’ai accès à l’armoire à pharmacie du vétérinaire.

Donc, comme tous les soirs, j’ai préparé le bain chaud de René, oubliant volontairement le produit moussant. Je savais qu’ainsi, il allait me demander de le lui apporter. En criant, évidemment. Il ne savait faire que ça, crier. Et c’est ce qu’il l’a fait.

Je suis donc accourue dans la salle de bain. Il était déjà dans l’eau. Je me suis avancée derrière lui mais au lieu de verser le bain moussant, je lui ai appliqué un chiffon imbibé de chloroforme concentré sur le nez et la bouche. J’avais mis le masque que j’avais acheté pour faire face à une éventuelle épidémie de grippe. On n’est jamais trop prudent. Ils l’ont encore dit hier à la télé.

Alors, j’ai attendu que le produit fasse son effet. Cela n’a pas duré longtemps. Un homme de 71 ans, à moitié soûl ne résiste pas longtemps quand on veut l’endormir au chloroforme. Il ne s’est pas débattu. Il a commencé à glisser doucement dans la baignoire jusqu’à ce que sa tête soit entièrement recouverte d’eau.

J’ai alors ajouté la mousse, comme prévu et j’ai attendu pendant de longues minutes pour voir s’il ne se réveillait pas. Comme ce n’était pas le cas, je me suis dans un premier temps sentie soulagée d’un poids énorme.

Enfin libre !, me suis-je dit. »

Le moniteur cardiaque joue au yoyo au fil du récit de la vieille dame : il monte, il descend, il se détend, il se resserre...

-« Puis, j’ai eu un moment de panique. Et si on ne croyait pas à l’accident, si on faisait une autopsie, si on trouvait des traces de chloroforme dans son organisme ? Vous savez, je regarde beaucoup les séries, les Julie Lescaut, les Experts et tout ça, je sais comment ils font dans la police.

Alors, j’ai emballé dans mon cabas tout ce qui me tombait sous la main, j’ai pris l’argent qui restait dans son portefeuille. Je ne pouvais pas prendre d’argent à la banque puisque tous les comptes étaient à son nom. Il ne me donnait de l’argent que pour les courses de la semaine.

Je me suis donc rendue à la gare. Je me disais qu’à Paris, c’était tellement grand que personne ne me trouverait, que je pourrais me faire oublier, recommencer une nouvelle vie, du moins pour le temps qu’il me reste.

Et que même si j’étais arrêtée, quelle importance ? J’étais libre ! »

Ces révélations me stupéfient. Et moi qui avais peur d’être une tueuse de p’tite vieille par accident. Je croise une vraie tueuse en chair et en os ! Une meurtrière !

Sur mes gardes, je lui pose malgré tout la question qui me turlupine depuis le début :

-« Mais les chaussures, Madame Thévenet, pourquoi les avoir mises ? Et ce parfum d’eau de Cologne et d’épices ?»

-« Les chaussures, c’est parce que si je les ai aux pieds, je sais que plus personne ne pourra me frapper avec. Quant au parfum, c’est celui de René, pour ne pas oublier. C’est le seul homme que j’ai jamais aimé, vous savez ».

Finalement, je crois que mon éditeur sera content.


FIN
3

Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

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Nelson Monge · il y a
Une épopée qui emporte le lecteur à travers ses multiples facettes. L'écriture est parfaitement en phase avec le propos.
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Véronique Goossens · il y a
Merci beaucoup.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un récit bien construit, une pointe d'humour et du suspens ; j'ai accroché et n'ai pas lâché jusqu'à la chute (même si on la devine). Merci pour ce bon moment de lecture. A+
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Véronique Goossens · il y a
Merci à vous pour avoir accroché. :-D
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Les Histoires de RAC · il y a
Je vous en prie. A bientôt chez vous ou chez moi ♫

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