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D'un certain point de vue

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Pecorile

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Moi, je suis dans la salle au niveau zéro et au premier rang des auditeurs venus écouter ces "Histoires coquines" lues à haute voix. Une "lecture" annoncée par la presse régionale comme l'événement culturel "de l'année" dans cette petite station thermale.

Arrivé en avance - suivant mon habitude - je me suis installé juste en face de la table prévue pour le lecteur, remarquant alors qu'il y a trois chaises côte à côte et que l'ensemble placé sur une estrade domine l'auditoire, comme dans les salles de classes de mon enfance. Cela date vraiment mais colle bien à l'ambiance vieillotte d'une ville d'eaux à la mode sous Napoléon III : les Thermes, le Casino, le Parc avec son kiosque à musique et, le long des avenues ombragées, des boutiques raffinées aux devantures à l'ancienne. Il y a aussi des cafés et des salons de thé avec, partout, des serveurs empressés auprès de Dames-curistes bien mises faisant mine de ne pas s’ennuyer. Le Casino éclate de blancheur sur toute sa façade, étalant généreusement ses balcons, ses rampes, sa longue balustrade. Quant au kiosque à musique, il est des plus classiques, octogonal avec ses marches d’accès, ses piliers et ses grilles, ses curistes qui tournent autour... sans un seul musicien.

Le public commence à arriver par petits groupes de deux à quatre personnes, des femmes exclusivement... serai-je le seul homme de l'assistance ? Il semblerait que oui à l'exception de celui chargé de la vente des billets avec qui j'ai échangé quelques mots à mon arrivée : il espérait une quarantaine de clients, il n'y en a pas la moitié et tout à l'exclusivité du beau sexe ! Ce devrait être charmant et riche en perspectives... Las ! Le Beau Sexe a vu passer les ans... encore les ans... toujours les ans... et l'on se retrouve ici – justement ! – dans l'espoir d'en gommer les outrages. On boit aux sources, on frissonne sous la douche, on s'engourdit dans les mains de la masseuse ou l’on frémit si, par chance extraordinaire, on tombe sur un masseur. Entre les soins on flâne, on lit d'un banc à l'autre au hasard de l'ombre et du soleil, on échange quelques commentaires avec d'éphémères "amies de cure" sur le temps, les soigneurs et les services. On scrute les affiches donnant le programme des distractions offertes par le Syndicat d'Initiatives et on s'habille pour "paraître" un peu, faire montre d'élégance pour le cas où... C'est si enthousiasmant d'espérer... la venue inopinée d'un escadron de Dragons !
« Des dragons, vous êtes sûre ?
— Mais oui ma Chère... rapport à Napoléon III
— Vous rêvez ! Aujourd'hui ce sont les CRS ! Après tout...Pourquoi pas ? Ils auraient le même âge... à défaut du décorum, avec tous les boutons...
— Et les plumets sur les casques ! Dieu que ce serait beau !
— Ah ! Moi je verrais bien un Congrès qui s’amuse, de gens sérieux qui d’habitude ne font que travailler qui ici viendraient pour se lâcher ! Je me souviens de certain Congrès de Médecins où je ne pus fermer l’œil ! Ces Messieurs sortis de leurs colloques se croyaient retournés en amphi, c’était des blagues à n’en plus finir, entre eux et avec certaines curistes !
— Dont vous étiez ?
— Voyons ! À quoi pensez-vous ? »
Voilà ! Tous les rêves sont permis, à chacune le sien.

Là, justement, cette lecture à haute voix ‘’d’Histoires Coquines’’... Qui sera le lecteur ? Sera-t-il jeune et fringant à la voix conquérante et au regard insidieux ou mûr et grisonnant caressant l'air de ses mains et ces Dames d'un regard velouté ? Nulle ne l'imagine chauve, bedonnant, décati comme les quelques spécimens traînés dans les allées par leurs épouses... ou infirmières. Sera-t-il au diapason de ses histoires coquines ? Et celles-ci jusqu'où iront-elles dans l'audace ? C'est si excitant de rêver... encore plus quand on peut fixer ses fantasmes sur un sujet que l'on voit et qu'on pourrait toucher, que l'on voudrait toucher !

De ma place j'ai vu entrer toutes ces Dames en tenue printanière. Des fleurs, des dessins modernes, des taches multiformes et multicolores, des bras nus qui furent dodus et fermes, des gorges abyssales qui furent olympiennes ! Je regarde tout cela et, découragé, me demande ce que je fais ici. J'avais nourri l'espoir d'une possible rencontre sous les auspices de l'érotisme, en terrain balisé favorisant ‘’la Chose" ! On est bien loin du compte et le terrain propice n'est guère plus qu'une friche !

Au moment où je vais me lever pour partir un trio féminin pénètre sur l'estrade et s'installe sur les trois chaises. Trois femmes dont deux semblables à toutes les autres dans la salle et la troisième...

La troisième ! Je ne vois qu'’’Elle’’ ! Plus question de partir... ! Je prie le Ciel pour qu'’’Elle’’ s'asseye en face de moi... le Ciel m'entend, ‘’Elle’’ se place exactement là où je la désire – déjà ! – et attend que ses compagnes plus âgées – ô combien plus âgées – soient assises pour en faire autant. Ce faisant elle a légèrement tiré sur sa jupe et maintenant j'ai ses genoux juste à hauteur des yeux. Elle est la seule des trois à porter une robe « juste au-dessus des genoux »... pour les autres c'est n'importe quoi : pantalon trop serré, boudiné ; jupe de bohémienne tombant sur les chevilles.

C'est furieusement beau un genou de femme !!! Surtout quand il s’accorde au reste qui ne semble être là que pour plaire ! Et c'est d'autant plus beau qu’elle en offre une paire : deux genoux malicieux dont j’entrevois l’esprit, dans l’axe de mon regard ! Pour l'instant ils sont l'un à côté de l'autre et les pieds sont posés bien alignés sur le sol avec, à l'étage intermédiaire, des mollets charnus au galbe exemplaire. Ça c'est donc tout ce que je vois en premier et rien que ça justifie d'être là et je me dis que d'auditeur je deviens aussi spectateur... pourvu que les choses évoluent comme je le souhaite et que le Ciel continue à m'être favorable !

La doyenne du trio qui semble être la Cheffe de commando annonce qu'elles vont avoir toutes les trois le plaisir de nous lire, à tour de rôle et à haute et intelligible voix, les Histoires coquines qu'elles ont sélectionnées, toutes les trois sous ses soins particuliers, pour la circonstance. C'est elle, Rosemonde, qui donnera le ton avec un texte de Catulle "L'amour l'après-midi" (bonne attaque du sujet !) puis Marguerite, à sa droite, lira une fable du Décaméron (ça date un peu et tout le monde connaît !) enfin Violette, à sa gauche enchaînera...

Violette ! Elle s'appelle Violette, je ne l'aurais pas imaginé mais à la voir... pourquoi pas ? Alors que les autres sont arrivées en jacassant et minaudant et continuent de le faire, ‘’Elle’’ – Violette ! – garde son sérieux, un peu trop même et je m'inquiète : saura-t-elle nous émoustiller ? Il faudrait qu'elle prenne un air moins sévère, qu'elle s'entrouvre un peu et là...

Justement un frémissement court sur ses jambes, son genou droit glisse sur le gauche et vient le chevaucher. Le mouvement a été des plus brefs... à peine eu le temps de le remarquer ! Il va falloir que je me concentre bien en face si je veux profiter du paysage. Je n'ai pas entendu ce qu'il est prévu qu'elle nous lise... Peu importe, j'en aurai la surprise et j'attends surtout, maintenant, de « voir » plutôt que d'entendre même si je sens déjà que le son de sa voix sera plus prenant que celui de Rosemonde qui vient d’entamer sa lecture et pour qui l'amour l'après-midi s'apparente plus au Scrabble qu'au Scoubidou !
Lors du croisement de jambes la robe ajustée de Violette a glissé de trois centimètres vers l'arrière dévoilant un court espace de chair couleur d'ambre, plus clair que les mollets, en contrebas. Ça doit la contrarier car de sa main droite elle la tire et la lisse. Curieux ça de la part d'une adepte de littérature polissonne ! Cache-t-elle son jeu pour mieux s'enhardir ensuite ?

Marguerite a pris le relais avec un conte de Boccace... On a fait bien plus hard depuis mais Marguerite est à fond dans sa lecture, elle glousse se trémousse, cligne des yeux bat des bras, tout près de s'effeuiller... C'est le délire parmi les Curistes qui l'applaudissent généreusement. Je n'ai rien vu, rien entendu n'ayant d'yeux que pour Violette : sur et sous la table, Violette dessus, Violette dessous !

La voici – enfin ! – qui prépare ses feuillets devant elle, il y en a trois qu'elle "taque" sur la table puis déploie en éventail serré pour bien les saisir sans les emmêler. Pendant les lectures précédentes ses yeux étaient fermés derrière des paupières aux longs cils. Ses préparatifs terminés elle balaie la salle d'un regard et semble seulement m'apercevoir qui, en face d'elle et légèrement en-dessous, la fixe sans perdre un seul de ses gestes. Sans marquer la moindre émotion elle lance le titre à – j’en suis certain – ma seule intention :

<< Le mot et la chose >>
de Monsieur l'Abbé de L'Attaignant

Fichtre ! C'est d'un autre acabit que les précédentes et si c'est ‘’Elle’’ qui a fait ce choix je souscris pleinement ! Le "Mot"... je le susurrerais volontiers à son oreille et resterais pendu à ses lèvres pour m'en repaître. La "Chose"... placé comme je suis je compte bien en prendre un avant-goût pour peu qu'elle se prête au jeu ! Côté public l'accueil est plutôt mitigé :
« Un abbé ! Ça n'est pas un sermon j'espère !
— Avec son air, sévère comme un Pape, elle en serait capable !
— Elle est pourtant mignonne elle devrait aimer ça !
— Oui mais elle est encore jeune...
— Encore à l'âge de la passion !
— La passion ! C’est pas que cérébral !
— Bah ! Il y a de l'érotisme partout faites confiance ! »
C'est ça, faites confiance Mesdames vous ne serez pas déçues !

Après avoir jugé de son effet Violette entame sa lecture.

<< Madame quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose...

Et je suis prêt à vous la faire moi, la chose : une fois... Maintenant tout de suite et ensuite et encore, encore plus... J'ai toutes les aptitudes nécessaires...
Aurait-elle entendu ? Un bref coup d'œil vers le bas comme pour s'assurer de ma présence attentive sans s'interrompre...

<< Ainsi de la chose et du mot
Vous pouvez dire quelque chose
Et je gagerais que le mot
Vous plait beaucoup moins que la chose...

Petit sourire en coin sur la fin de la phrase ; je suis seul à le voir mais ‘’Elle’’, semble avoir bien perçu mon manège.

La voix est calme, posée, le visage impassible. Ses avant-bras étendus, tels ceux du Sphinx sur la table, encadrent le texte immobiles mais... Sous la table la jambe droite commence à battre la mesure au rythme des syllabes. Faut être de bois brut ou de fer à béton pour rester insensible aux sous-entendus du spirituel Abbé ! Je ne suis pas de fer... De bois...? Oui certainement mais de celui dont on fait les allumettes et là je m'enflamme spontanément pour ce pied qui oscille devant mon nez !
Un pied soigné aux ongles de nacre en parure de perles ; un pied délié à la cambrure orgueilleusement perchée au haut d'un talon en forme de stylet. Je dois bien me tenir pour ne pas provoquer la ruade qui me le planterait en plein front !

J'ai dû penser très fort car levant les yeux de son texte elle me lance un regard furtif et... pointe son talon vers moi. Le bas de la robe a reculé de quelques centimètres mais elle a laissé faire. C'est une robe en taffetas bleu-roi moiré, captant la lumière et mes envies de la froisser pour la retrousser jusqu'au haut des cuisses. Mais la lecture se poursuit tandis que je fantasme et c'est Violette qui trousse les strophes à l'ébahissement de l'auditoire :
« Mais c'est fou ça, elle cachait bien son jeu !
— Et cet Abbé "Je-n'sais-comment" c'est un fameux polisson !
— Chut taisez-vous, écoutez donc la suite ! »

< Vous voyez toujours autre chose
Vous dites si souvent le mot
Vous méritez si bien la chose...

Nouveau regard plongeant dans ma direction. J'essaie de le retenir, il s'échappe et retourne à la lecture. Je replonge alors sous la table. J'ai vraiment du mérite à garder mes mains sur les genoux au lieu de les lancer à l'assaut de cette jambe qui me nargue, d'un peu loin sans doute mais je n'aurais qu'à me pencher... Ô Ciel ! Elle tend la jambe presque à l'horizontale et là je pourrais l'attraper mais aussitôt elle la retire pour la poser à terre à côté de la gauche. La voilà donc assise droite comme une fille sage. Adieu fantasme et mystère caché sous le taffetas bleu-roi... Je n'ai pas mérité d'accéder à son intimité, l'Abbé n'est donc qu'un éteignoir.
Non ! L’espoir renaît, ce n’était qu’un changement de pied et c’est le gauche maintenant qui scande...

<< Madame voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose
J'avouerai que j'aime le mot
J'avouerai que j'aime la chose

Eh bien l’Abbé, et moi alors, et plus la chose que le mot et moi je n’avoue pas : je proclame, haut et fort, j’aime la chose et je goûte le mot. Je vous trouve bien tiède, vous l’Abbé !

<< Mais c’est la chose avec le mot
Mais c’est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
A mes yeux seraient peu de chose

Bien sûr, l’Abbé, et si possible avec la bague au doigt, fi de la bagatelle ! Après tout si Violette l’exige, j’irai bien jusque-là, je suis libre et je peux disposer de moi-même : si c’est pareil pour elle, tout est envisageable ! Pour l’instant c’est le calme dans ma ligne de mire : rien ne bouge, le battement du pied a ralenti son rythme.

<< Je crois même en faveur du mot
Pouvoir ajouter quelque chose
Une chose qui donne au mot
Tout l’avantage sur la chose

C'est qu'on peut dire encore le mot
Alors qu'on ne fait plus la chose
Et pour peu que vaille le mot
Mon Dieu c'est toujours quelque chose !

Eh bien, de mieux en mieux ! Le polisson n’est qu’un défaitiste ! Moi j’ai bien l’intention de pousser la chose jusqu’au bout et de ne pas me payer de mots. Mais comment, laissant tomber les mots, arriver à la chose ? Je claque légèrement des mains comme si j’allais applaudir. Violette me regarde interloquée les lèvres entr’ouvertes, des miennes je lui souffle un baiser auquel elle répond par une talonnade dégageant trois centimètres de plus. Ma voisine de gauche prête à accompagner mes applaudissements s’est figée les mains en l’air et se tourne vers moi, son épaule a heurté la mienne. Je l’ignore et replonge sous la table alors que Violette toussote, main droite devant la bouche, et reprend sa lecture. Elle m’a à peine accordé un regard mais sait que, plus que jamais, je l’observe.

<< De là je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose
Qu’il ne faut ajouter au mot
Qu’autant que l’on peut quelque chose

Et que pour le jour où le mot
Viendra seul hélas sans la chose
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose

Ça s’agite autour de moi, il y en a qui doivent se sentir concernées : adieu Dragons, CRS, Congressistes... le mot s’est tu depuis longtemps, il n’y a plus personne pour le reprendre sauf à se le dire à soi-même et pareil pour la chose... Si c’est pour entendre ça qu’on est venues, autant rester chez soi et continuer comme avant ! Ça murmure et Violette arbore un sourire de commisération : elle vit au présent ‘’Elle’’ et non sur le passé, la chose : elle n’a qu’à baisser les yeux pour la ramasser ! Regarde ici, Violette, devant toi, juste en face de toi : ramasse-moi et fais de moi ta chose !

<< Pour vous je crois qu’avec le mot
Vous voyez toujours autre chose
Vous dites si gaiement le mot
Vous méritez si bien la chose

Que pour vous la chose et le mot
Doivent être la même chose
Et vous n’avez pas dit le mot
Qu’on est déjà prêt à la chose

Ah ! Que c’est bien dit ça l’Abbé ! Dites-moi vous connaissiez Violette, c’est pour ‘’Elle’’ que vous avez écrit ça ? Le battement de pied a repris sa cadence avec peut-être même un peu plus d’ardeur et le taffetas bleu-roi recule, recule... moi, je m’avance hypnotisé !

<< Mais quand je vous dis que le mot
Doit être mis avant la chose
Vous devez me croire à ce mot
Bien peu connaisseur en la chose

Eh bien voici mon dernier mot
Et sur le mot et sur la chose
Madame passez-moi le mot
Et je vous passerai la chose. >>

Elle a reposé le dernier feuillet, regarde droit devant elle au-dessus de ma tête le public qui l’applaudit. Elle remercie, même si elle trouve que ça manque d’enthousiasme comme si, finalement, la chose passait mal.
Et moi je suis toujours en face d’elle, toujours assis sur ma chaise dont je ne bougerai pas tant qu’elle-même ne bougera pas ! Nos regards se croisent, elle voit ma détermination, s’en amuse apparemment et, juste à cet instant, venant des coulisses arrive un grand gaillard qui, se plantant derrière elle, la soulève de sa chaise et rompt ma ligne de mire.
Je reste là, pantois, méditant sur l’inanité de certains points de vue.

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Nicolaï Drassof · il y a
ah! la chute tombe de haut ! mais dans chaque niche il y a un chien de garde!
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Adriana · il y a
Bravo Pecorile On retrouve dans la 1ere partie votre humour et surtout un véritable talent pour la description puis lisez le conte que doit lire Violette lentement : "effeuillez " les phrases les unes après les autres un conte "érotique " et coquin, tout en mots...
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