Du rouge et du rose

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Il y a dix minutes, tandis que je semblais m'envoler, une forte odeur a plané tout autour de moi. Elle me tombait dessus comme si on me l'envoyait par saccades. Ça me piquait les narines ! J'avais beau baigner dans un genre d'oscillations, les picotements s'intensifiaient. Je tentais de m'appuyer quelque part mais j'avais la sensation de vaciller. De m'évanouir. Dès que je plongeais ma main, je basculais. Seuls ces tuyaux entrelacés où passe tout ce que j'avale étaient à ma portée. À l'aide d'une main je les serrais. Je me suis mieux sentie après. D'autre temps, ce devait être une espèce de ver, de serpent qui circulait dans mon corps à la recherche du manger j'imagine.
Par moment ma poitrine se nouait, s'étirait, se tendait pour enfin éclabousser ma gorge. De celle-ci jaillissait un liquide épais et salé. Il me fallut déployer tous mes talents de contorsionniste pour trouver du répit. Au bout d'un moment, je ne le crachais plus. Il ruisselait tout bonnement comme descendrait de la salive divine. D'ailleurs comme Dieu ne dort pas, je me suis aperçue qu'un spongieux plancher se trouvait près de moi. J'ai essayé de le lécher, de le sucer. Il s'est avéré savoureux. De plus, de l'énergie me revenait. Si ce n'était pas cette puanteur, je me serais agglutinée éternellement à cette sorte de tablette au goût venu du paradis. Au-delà de la souffrance, je crois avoir trouvé dans ce mou plancher une raison de vivre. Si cette odeur veut me réunir à mon peuple, elle a menti. Tout porte à croire que souffrir est le prix à payer pour connaître la jouissance de la vie. C'est donc un risque que je m'en vais prendre.
En effet, je suis aux anges depuis qu'un troisième doigt est apparu sur chacune de mes mains. Conséquemment je tiens mieux les tuyaux qui je pense sont collés à moi. Du reste, je rêve de connaître le nom de ce truc qui glisse sur ma peau et me fait apparemment ballottée. Quand je verrai le jour je le saurais sans doute. Je dois voir ces deux trous au-dessus de mon nez cesser de broyer ces petits points disséminés sur un long drap. J'aurais préféré que cette odeur les franchisse. Qui sait ? Ça aurait pu les ouvrir. Quoiqu'il en soit, ces découvertes je ne les manquerai sous aucun prétexte.




Ouf ! Je ne suis pas morte. Enfin... Pas encore. Toujours est-il que j'ai cru y rester hier. Un bruit qui semblait être un tremblement m'a réveillée aujourd'hui. Il a été immédiatement suivi d'un plaquage. Ensuite ça enflait, ça diminuait. Ça enflait, ça diminuait. Instants tellement doux que je n'ai pas pu m'empêcher de m'exclamer : « Ô ciel de ciels ! » D'habitude ce que je bois a un goût quelconque. Là c'était doux au palais. Ça me griiisait ! Dis donc : la vie est aussi belle ? Waouh ! Pour vivre de tels moments je donnerai toutes mes ténèbres !
J'ai eu la même sensation il y cinq ou six semaines de cela. Je me souviens que nous étions nombreux. Tantôt nous nous cogniions même. Ce goût — je ne sais pas pourquoi — je l'ai suivi. Ou peut-être c'est lui qui m'a portée. À l'époque je ne devais pas avoir les accessoires que j'ai aujourd'hui. Puis quelque chose s'est mis à me couper. C'était dingue ! J'étais en mille morceaux bien que j'avais encore ma tête. Par la suite, j'ai senti que je me collais à des trucs. Un coup je me suis réveillée avec ce que j'appelle aujourd'hui gorge. Un autre jour je me suis réveillée tenant un genre de corde. Un autre c'est un spongieux plancher avec des stries qui recevait mes pieds. Bref...j'allais de découvertes en découvertes. Je ne me rappelle pas avoir demandé de vivre cette belle expérience. Cependant, grâce à elle je parle maintenant. J'entends. Je tiens. Je sens. Je suis donc prête à aller au bout.
Des copains que je n'ai plus revus depuis m'ont parlé d'une vieille légende. Il paraît qu'il existe un long et long tunnel. Il n'y a pas de dos d'âne dedans. Tout y va vite. Il est douillet et paraît-il noir. Pas besoin de connaître l'origine de ce nom bizarre. Moi-même je n'y songe pas pour le moment. À l'extrémité, il y a un monde entre le rouge et le rose. J'ai demandé ce que ça signifiait. Ils me répondirent que seuls ceux qui atteignaient ce terminus pouvaient expliquer leur sens. Voyez-vous ! Je me suis jurée de découvrir un jour ce rouge et ce rose. Et si ce rouge était un garçon ? Et si ce rose était un goût ? Et si ce rouge était une plante ? Et si ce rose était un drap ? Il fallait que j'aille à la queue de mon aventure. J'ai toujours eu la même forme. Perdre des trucs c'est pas si grave. D'autant plus que c'est pour voir le bout du tunnel...
Il y a vingt minutes toutefois j'ai bu des urines. Les miennes. Ça aucun doute ! Je me suis alors dit : « Bon comme c'est ce qu'on est devenu ! Buvons boire ! » Beurk ! La vie en question a des surprises comme ça ? Juste après il s'est mis à cogner fort, à balancer fort, à sauter fort ! Puis à pleuvoir. À flot ! Arrr ! Je n'ai pas pu résister. J'ai dû avaler. Évidemment que ma gorge s'est brûlée. Tandis que je me tordais de douleurs, j'ai entendu. Mon Dieu ! J'entendais : '' Kelly ? '' Je me suis demandé mais c'est qui '' Kelly ''. Ensuite :
« Suis à peine à deux !
— Tu comptes ajouter ?
— Oui Lionel ! Jusqu'à... Attends. Je vais faire un clairon comme toi ! » Aussitôt après je recevais une vague d'urines ! Je serrais les deux cordes-cuillères. En vain ! « Mameeeh ! » me suis-je écriée. Je me noyais ! Je vacillais. Je n'entendais presque plus. J'ai cru que j'exploserais. Ça brûlait fort on dirait un feu de brousse. Je me suis dit : « Cette fois c'est sûr je vais mourir. Ce n'est plus qu'une question de temps...! » De nouveau j'entendais :
« T'as trop bu.
— Non ! À peine six bouteilles de Primus.
— Mais tu tiens à peine debout, Kelly.
— Donne-moi une clope. Que j'en grille une. Ça va m'aider !
— Tiens ! C'est le dernier bâton qui me reste. J'ai faim. Tu n'as pas cuisiné ?
— Vas-y Lionel. Les maris aussi peuvent préparer. Pourquoi toujours nous les femmes. Suis crevée. Je vais dormir ! »
Juste après ces paroles cette forte odeur m'est revenue. J'avais chaud comme si ça expirait puis ça inspirait. Les tuyaux-cuillères que je tenais me brûlaient. J'ai dû les lâcher. J'avais l'impression que plus j'avais du mal à respirer plus l'odeur en question se diffusait partout. Puis sans que je le décide, je m'allongeais. Le supplice s'est arrêté un quart d'heure environ. Je réussissais à me calmer un peu quand on se mit à me bouger. Aussi ai-je protesté : « Si vous voulez mon avis, je veux me reposer. Ce liquide, cette odeur m'ont affaiblie. Je retrouve à peine mes esprits que... » avant que je ne finisse ma phrase, j'entendis dire :
« Kelly ! Kelly !
— Arrête de me réveiller, Lionel. Quoi ?
— Je ne vois pas le couteau. Ça est où ? » Moi j'en conclus que deux choses parlaient. Si deux voix discutaient pourquoi m'embêter ?
« Kelly ?
— Quoi ? Tu t'es frotté quoi ah ?
— Notre savonnette Santex. Et dis-moi où se trouve le couteau !
— Dans les assiettes sales je crois ! Pour l'amour du ciel, relave-toi. Enlève-moi cette puanteur ! »
Les choses redevenaient normales. Subitement ce liquide m'inonda encore. Je m'exclamais : « Le supplice d'il y a une demi-heure je ne vais pas le revivre ! Non ! Je vais le repousser avec mes coups de pieds. » J'en donnais deux d'affilée. Mes pieds semblèrent s'engouffrer dans le plancher. Lorsqu'une autre vague s'abattit, je décidai de pincer les cuillères par lesquelles ça m'arrivait. Je tirai dessus. C'est alors que j'entendis un gémissement. Je dus prêter attention pour le dissocier de celui que moi-même je laissais échapper. Je repincais car cela m'avait plu. Un second gémissement s'entendit. Cette fois j'en fus certaine : il ne venait pas de moi !
« Aïe aïe ! Mon ventre ! Aïe aïe ! Mon ventre ! Aïe !
— Quoi Kelly ?
— Sais pas. Mais ça doit être les bières que j'ai bues. J'ai senti deux picotements dans mon ventre.
— Ça va passer, ma chérie. Allez dors pour toi.
— Chéri ?
— Quoi ?
— Je devais voirmes règles le mois passé.
— Et alors ?
— On est en mi-février et... toujours rien.
— T'en es sûre, Kelly ?
— Mes seins n'entrent plus dans mes soutiens-gorge. Toutes ces semaines j'ai sentie de nausées matinales. Je crache de plus en plus. J'ai fait le test.
— Et ?
— Tu vas bientôt être père ! »




Aujourd'hui à un moment de la journée, il a fait beaucoup froid. C'est la première fois depuis un mois environ. Certes quotidiennement je suis soumise à la même fétidité et aux mêmes urines. Il semble que là c'est plutôt ma maison qui ne va pas bien. J'ai senti que le noir qui m'entoure se noircirait de plus belle quand j'ai reçu un flot d'urines. J'en ai craché des tonnes. Les vagues s'arrêtaient seulement quand j'entendais des voix.
« Allô ?
— C'est moi.
— Qu'est-ce qu'il y a chérie ?
— On m'a licenciée.
— C'est une de tes blagues j'espère ?
— J'ai l'air de blaguer ?
— Mais pourquoi ? Qu'as-tu fait ?
— Sa nièce a fini à Loukabou. Elle va me remplacer.
— Il ne peut pas avoir deux infirmières ?
— Crise économique soi-disant. Lionel, suis perdue.
— Écoute : là je me rends à Dietsmann pour voir ce qui arrive à l'ordi du DRH. On en parle à mon retour. Ok ?
— Ok. Je t'aime »
S'en est suivi un bruit sec. Puis un déplacement. Pendant ce temps je recevais tantôt une bouffée de cette saloperie tantôt une vague d'urines ! Enragée, je donnais des coups de pieds. Quand cela ne marchait pas, je pinçais mes cuillères, les tirais de toutes mes forces. Je cognais ma tête contre le plancher. Il fallait à tout prix arrêter le passage de ces deux choses. Tout à coup j'ai entendu :
« Aïe ! Toi là... fais bien le malin. J'en ai marre à la fin. Tu vas crever, tu verras. Un bébé sur les bras, je dois y réfléchir à deux fois. Tu sais ce que ça veut dire dans ce monde de malades ? Les copines vont se moquer de moi : '' 30 ans et déjà un bébé ? '' En plus, finies les folles nuits arrosées de champagnes tant mâles qu'industriels dans le Night-Club Erotica, l'hôtel Oken Palace, la boîte '' Lesbos '', le VIP Tia Mossapi ! Finies les partouzes les soirs du nouvel an ! Finies les soirées Chicha ! Finies les longues parties à quatre pattes lundi avec Lionel Londe, mercredi avec Marc Matanga, samedi avec Boris Bongo ! Qui va encore lorgner mes seins une fois déchus comme des chaussettes ? Hein ? Lionel ? Il a beau avoir cinq ans de plus que moi, je ne l'imagine pas donner un biberon. J'ai vu sa tête l'autre jour. Cet oiseau qui tire sur toutes les grasses croupes va perdre sa mâlinité pour une boule de cellules ? Jamais ! »
Je recevais violemment les bouffées de puanteur et les vagues d'urines. Elles se plaisaient à m'étrangler. Du coup je me débattais autant que je pouvais. La voix reprit :
« Là je viens de perdre mon travail. Comment vais-je m'occuper d'un bébé ? Hein ? Chômage ne rime pas avec marmot. Sans boulot, moi Kelly Kembo, je ne me vois pas condamnée à allaiter un bébé ! Je dis '' Non '' à l'esclavage maternel ! Écoute : tu n'es qu'un amas de cellules à peine conscient de ton existence. Quand bien même tu en serais conscient, je me débarrasserais de toi sans problème. Moi je vis et c'est pas près de changer. Tu sais combien d'ovules fécondés ai-je — à mon âge-là — spontanément expulsés en raison d'anomalies ? Est-ce que le ciel est tombé ? Non. Alors je n'ai qu'à me séparer de toi pour le bien de l'humanité. Je décide de ce que je veux. Ce qui n'est pas prévu n'a pas à bénéficier de ma miséricorde. C'est mon corps après tout. Mon corps avant tout. Nous autres femmes avons si chèrement acquis notre liberté qu'il est hors de question de la brader pour un amas de cellules de rien du tout ! Un tas de microbes plus symbole de la phallocratie que de l'humanisme. Tiens par exemple : ils disent '' être enceinte d'un homme '' ! Si ce n'est pas du machisme ça, c'est quoi ? Hein ? Ils disent encore qu'une femme rêve d'un bébé. Merde ! S'ils savaient ce que nous voulons réellement... !
J'ai le droit d'enlever ce qui nuit à mon avenir. Dieu aime les pécheurs. Il nous attend au paradis d'ailleurs. C'est ce que tous les week-ends je vais chanter à l'église Les élus de la Rédemption du Révérend Daniel Damba. Alors à quoi bon garder une grossesse ? Hein ? Pourquoi je parle même de grossesse ? J'ai pas encore fait la vie, moi. Je n'ai pas encore fait le tour de tous les mecs, moi. Il me reste trop de pieds à voir danser. Une ordure jetée c'est plutôt utile à l'environnement non ? Ce microbe n'a qu'à partir. J'aurais bien voulu être appelée '' maman ''. Les choses ont changé. Désolée microbe. La vie n'est pas si rose. C'est une question de bon sens. De bon et mauvais moment. De bon et mauvais endroit. Tu ne m'en voudras pas j'espère. Si tu es une fille, tu comprendras. Crois-moi bébé : tu vas mieux t'épanouir dans les ténèbres où tu es. »
Je ne saisissais presque rien de ce que j'entendais. Je me concentrais plutôt sur les bouffées et les flots que je recevais. Je sentais que mon corps avait changé d'aspect. Une bosse trônait entre mes sourcils. Des trous que j'avais peur de toucher me recouvraient. Je ne savais plus si j'avais chaud ou si j'avais froid. Dès que j'inspirais, un assourdissant bruit traversait ma tête. Tel un troupeau de buffles excités, il me martelait la calebasse. Quand j'expirais, une piqûante boule raclait mon ballonné ventre. Telle une femme qui hache des feuilles de coco, elle me retournait les intestins. J'ai songé à expulser de mon corps tout ce que j'ingurgitais. J'avais beau essayer, on dirait qu'une tôle m'obstruait. Toutes les dix minutes je m'évanouissais. Au bout de la centième fois, j'accepte l'évidence.
Que la vie gagne ! Si vivre c'est un peu mourir, je m'en vais. Où que je suis, je désire à présent quitter cet endroit. La vie est trop nulle. Odeur délétère par là, flots méphitiques par ici. Je n'en peux plus. J'aurais dû m'empêcher de se laisser traîner jusqu'ici. J'aurais dû retenir ma métamorphose. Adieu chères cordes-cuillères qui m'avez nourrie ! Adieu cher plancher, spongieux matelas qui m'a bercée ! Adieu cher fleuve, sainte eau dans laquelle j'ai baigné ! Je m'en vais. Comme de toute évidence la voix que j'ai fraîchement entendue parlait de moi, je la laisse faire. Si mon départ lui donnerait du répit, je m'en vais. Cette maison ne veut pas m'accueillir plus longtemps ? D'accord ! Je préfère être réunie à mon peuple que de voir ce fameux bout du tunnel. Je crois que j'y suis arrivée d'ailleurs. Le rose c'est cette odeur. C'est un vent acéré qui souffle depuis la nuit des temps. Une sorte de tempête qui en veut à la vie. Aussi ravage-t-elle la marche de l'histoire ! Le rouge ce sont ces flots. C'est du pus brûlant qui serpente l'espace. Une espèce de lave qui provient de l'obscurité. Aussi improbable que cela me paraisse, il taillade l'étendue. Maintenant que j'ai fait le tour de la question, place aux ténèbres.
Toutefois que cette voix sache ceci : qu'une fois partie, je reviendrai la hanter. J'assiégerai son être jusqu'à ce qu'elle soit asséchée, qu'elle dépérisse. Je la dépecerai à coups de hache. Je la brouterai aussi cyniquement qu'elle m'a étranglée. Je pénétrerai ses pistes, mes bras enflammés, mes genoux empoisonnés. À chaque vingt mètres je trouerai les deux côtés. Je scierai les veines qui peuplent son cœur. J'y semerai mes urines. Je sucerai son sang puis le cracherai sur tous ses murs. J'envahirai en robe d'épines sa tête. Une à une je brûlerai les synapses qui s'y trouvent. J'y répandrai mon caca nuit et jour. Je m'y installerai. Comme ça, dès que son cœur se remettra à battre, je descendrai retarder ce phénomène. Dieu m'a déjà promis l'éternité dans mes ténèbres. Autant l'utiliser pour l'assiéger.
Ou encore je n'ai qu'à faire savoir à cette voix que je veux continuer l'aventure. Il lui suffit seulement de me laisser vivre. Dans ce cas, il faut que je la contraigne à me garder en vie. Ou si ça l'enchante, nous n'aurons qu'à signer un accord. Je ne demande qu'à voir ce rouge et ce rose. Je promets que je vais la combler ensuite. Comment ? Je trouverai. Une fois que je me serais reposée mon cerveau pourra y songer. À moins qu'elle ne soit entre temps déjà passée à l'acte...








Comme toujours une bonne bouffée m'a réveillée. Depuis plus d'un mois désormais je tousse. À chaque toux un couteau s'aiguise dans ma poitrine. À longueur de journée je me gratte. Je n'en peux plus. Par-dessus mes cris, des voix bavardaient :
« Tu ne réponds pas à mes appels pourquoi ?
— Mon phone est en mode silencieux. J'ai pas vu les appels.
— On devait sortir entre filles ce soir non. T'as oublié ? Qu'est-ce qu'il y a Kelly ? Je ne t'ai jamais vue finir deux paquets de cigarettes en un jour ! Là t'en es à trois. Mais tout ce bazar ! Des bières partout ! Je parie que t'es pas sortie de la journée ! Qu'est-ce qui se passe ?
— Cette merde de Lionel m'a quittée.
— Quoi ? Pourquoi ?
— J'en sais rien. Un mec laisse une go pourquoi. Pour une plus fraîche croupe. C'est tout.
— Le salaud ! Il a fui ses responsabilités de père.
— J'ai été naïve de croire en l'amour. Et dire que je me suis vue en '' mère '' ! Qu'est-ce qui me reste ?
— Un tas de microbes !
— T'as déjà entendu parler de trafic de foetus ?
— Non.
— Si seulement y en avait ici. Au lieu de le jeter dans les toilettes ou dans une rivière comme du caca, pourquoi ne pas le vendre ? Ce serait lui accorder de l'honneur. Je vais intensifier mes recherches sur Google et me renseigner auprès de mon ancien patron. Je suis sûre qu'il le fait. Sinon comment expliquer sa récente prise de l'embonpoint ? À part me permettre de m'en débarrasser, je compte toucher un bon pactole.
— Comment ça ?
— De l'argent grâce à cet amas de cellules.
— Ah toi aussi... C'est mal !
— Quel mal ? C'est quoi le mal ? Hein ? C'est un truc des blancs, des mâles, de la Bible. Je vais t'expliquer c'est quoi le mal. Le mal c'est exploiter, violer la femme puis lui implorer de préserver l'humanité. Le mal c'est reconnaître le droit des hommes d'éjaculer mais refuser celui des femmes d'évacuer. Le mal c'est dormir une femme, lui mettre une grossesse pour la clouer à la maison pendant que monsieur se gave d'orgasmes ailleurs. Si on peut se débarrasser d'un fœtus, il y a quelle différence si on le vend ensuite ? C'est la même chose. Dans les deux cas, on fait du profit. Ma chérie, la question ne peut même pas se poser. C'est hypocrite de nous permettre de nous débarrasser de ces tas de microbes tout en nous interdisant d'en faire un trafic. C'est encore une manifestation à peine voilée de la phallocratie, ma copine. Donc le mal devient une question d'échelle, d'intensité ? D'après le point de vue de qui ? De nous femmes qui sommes mises au bas de l'échelle ? Hé bien : nous la trouvons pas assez haute. Et vous qui êtes là-haut, vous la trouvez trop basse ? Ça vous regarde ! De quoi je me mêle ?
— C'est clair !— Pour oublier Lionel faut supprimer toutes ses traces. Plus de père, plus de bébé. C'est aussi simple que cela. Le garder serait lui donner la victoire. En plus, si de ses déchets je pouvais ramasser de quoi m'acheter une portion de terre, franchement ma vie ne serait-elle pas rose ?
— T'es infirmière, tu sais ce qui te reste à faire. Je suis de ton côté. Moi aussi ça m'est arrivé l'an dernier. Tu m'as aidée à m'en débarrasser. Ces hommes croient tout avoir jusqu'à nos ventres durant neuf longs mois. Hé ben ! Ils se fourrent le doigt dans l'oeil.
— Sincèrement, Sabrina. Dès demain j'irai à la pharmacie. J'achèterai de la Mifégyne et du Gymiso. Le travail sera fait avec ces deux produits. Le monde se portera mieux après. Ou je n'ai qu'à utiliser l'injection saline. J'attends qu'il grandisse jusqu'à ses sept mois par exemple. Puis je me l'injecte. Deux heures suffiront. Le lendemain je l'accouche. Je prierai qu'il naisse agonisant pour la transaction. Paraît-il que les trafiquants les veulent entre la vie et la mort... Je prendrai la marchandise en photos puis les enverrai à Lionel sur son WhatsApp. Ainsi il verra son travail !
— Comme tu veux ma chérie ! C'est la seule solution !
— Écoute ! Tu m'as redonnée de la force. Je vais prendre une douche et on y va. Si je pouvais me taper trois bons mâles ce soir, j'en serais plus que ravie ! »
Inutile de dire que ce soir j'en verrai de toutes les couleurs. Suis une fille donc je vois, je sens des choses. Ce soir c'est plaquages, coups de je-ne-sais-quoi de tous les côtés, sauts, vagues d'urines, bouffées d'odeurs à gogo. Ce sera des pan pan incessants. Autour de ma nuque et dans mon dos, je sentirais néanmoins des doux spasmes. Ma principale consolation sera alors cette purée dont l'effet sur moi est généralement immédiat : elle m'adoucit. Ça me griiise ! À part ça j'aurais à subir toutes sortes de tortures. Pour moins souffrir je me recroquevillerai comme un patachou. Ma gauche maintiendra une forte étreinte sur mes cordes. Je poserai une paume sur ma bouche. Deux doigts resteront insérés dans mes irritées narines. Pour limiter les secousses, j'adhérerai au plancher à l'aide de mes pieds quitte à avoir mon visage enfoui dans l'inconnu. J'aurais certes des bleus partout. J'en diminuerais pour autant l'ampleur.








« Bébé, je sais que tu m'entends. Comme je te le dis souvent, si tu es une fille, tu comprendras. La vie n'est pas rose. Hier on m'a proposé cinq millions pour que je te vende. Bébé, c'est la chance de ma vie. Comme dit le dicton : '' Le malheur des uns fait le bonheur des autres. '' Cinq millions kooo c'est une parcelle construite, bébé. T'es cuit. Aujourd'hui je viens d'apprendre également que j'ai le diabète gestationnel. Tu risques de peser plus de 4 kg à ta naissance ! Tu imagines ? 4 kg ! Ça va carrément bousiller ma pauvre paisible prairie. Excuse-moi mais je ne veux pas d'un vagin aux gorges de Diosso ! Ni aujourd'hui ni demain ! Hé pardon : c'est pas moi qui ai tué Jésus !
De plus, ils ont eu le culot de me parler de mon tabagisme et de mon alcoolisme. Eh bien je les emmerde ! C'est mon corps et ce n'est pas un amas de microbes qui me changera ! Fumer et boire me font planer comme si je m'évadais de ce monde plein d'ordures et de sang ! Et ce depuis mes dix-huit saisons... Sans ces deux '' vices '' comme ils l'appellent, ma vie de femme aurait été l'enfer et le tiers-monde ! Crois-moi un tel mélange fait plus de dégât qu'une bombe atomique. Je préfère que fumer et boire me tuent à petit feu puisqu'en tant femme je meure déjà. De toutes les façons un autre dépistage a révélé une trisomie 21 chez toi. Pourquoi chercher loin, hein ? La vie ne te veut pas. Pire : les médecins m'ont appris enfin qu'il y a des risques que j'aie une éclampsie ! Il paraît que mes bières m'ont plongée dans le zinzinage ! Mourir à 30 ans pour un tas de microbes ? Même pas en rêve ! Si tu es une fille, tu comprendras ! Quand on a une vie, on la préserve ! Laisse moi vivre, pardon. »Dès que j'entendis cette tirade, je versais mes plus chaudes larmes. Les ancêtres avaient raison : '' La calebasse se casse au seuil de la case. '' Tous mes rêves dans l'eau ! Ce rouge si royal dans l'oubli. Ce rose si grandiose dans l'abîme. Tout ce chemin pour échoir dans le noir. Toutes ces prières pour contempler une exiguë case. Ma venue a beau être passionnée, elle se limite à la passion. Pour ce monde les haleines d'amour n'ont qu'à rester ce qu'elles sont. Les intimes fluides n'ont qu'à demeurer tels quels. Les voluptueuses frictions n'ont pas à créer des vies. Toute mutation sort du cadre. Ici la logique voudrait qu'on sauve la vie du plaisir en sabotant le cercle de la vie. C'est de la sagesse pratique. L'atrocité serait qu'on préserve une vie en effaçant la liberté de jouir sans contrainte. C'est de la sagesse antique. Ma présence, mon existence font se lever les boucliers. Elles sont le champ des luttes intestines. On dirait qu'à mon arrivée toute la colère enfouie des uns et des autres a trouvé tout à coup un échappatoire. Me garder devient un acte humanitaire. Un appel à la vie ! Se débarrasser de moi devient un acte révolutionnaire. La victoire sur un monde que tous tissent, créent, maintiennent. Moi entre les deux feux, je dois en payer les pots cassés. L'heure est venue où celui qui aura débarrassé le monde d'un tas de microbes, aura la ferme conviction d'avoir sauver l'essence même de l'humanité, le concept même de la liberté, l'idéal même du sens de la vivante passion. En gros, je ne peux exister que si quelqu'un décidait d'aller de la passion à la raison. Ce qui évidemment est, je suppose, la dernière des envies d'un humain sensé... Je ne suis qu'un tas de déchets comme on en trouve partout. Le monde se portera mieux sans moi. On m'a voulue, on m'a gardée pour simplement me refouler. J'hésite entre pleurer et rire. Entre enrager et compatir. Entre comprendre et détester. Entre croire et pardonner.
Bon, il paraît que la pauvre voix est entre la vie et la mort à cause de moi. Ne serais-je pas cruelle si je l'emportais avec moi ? Mais qui m'a envoyée ennuyer quelqu'un d'aussi fragile ? Elle même se bat contre des injustices. J'ai assez vécu pour sentir sa douleur, son combat, ses errances. Quel monstre suis-je ? La vie n'est pas le cycle de la souffrance. Du moins ce n'est pas mon avis. Autant ma fierté m'a menée ici, autant elle m'enjoint de partir en beauté. S'il faut mourir, je préfère partir moi-même. Ténèbres je suis, ténèbres je mourrai ! Que la vie reste bénie ! La seule chose qui vaille désormais c'est le suicide.





Un matin j'ai entendu passer près de moi quelque chose. J'ai dit une prière puis j'ai tendu ma main. Elle a perforé un genre d'élastique. La voix a gémit. En fouillant la mare, j'ai trouvé un grain, l'ai glissé dans ma bouche puis remis dans la mare. Quelques instants plus tard, je l'ai entendue dire : « Une seule gélule prise et je suis guérie du palux ? C'est un miracle ! » J'ai alors compris que ma technique marchait. J'ai donc décidé de passer à la vitesse supérieure. J'ai plongé ma main cette fois au-dessus de ma tête. Elle a atterri dans un genre de dépotoir. La puanteur qui s'y dégageait m'a parue plus supportable que celle que je respirais depuis des lustres. J'en ai ressorti des feuilles, des gélules. Avant chaque manipulation je disais une courte prière. J'ai assemblé des feuilles pour en faire des bouquets. Ensuite je les ai déposés dans une case aux spongieuses parois, plus haut au-dessus de ma tête. L'endroit était acide. Tout de suite je m'y suis vue marcher en sortie triomphale. J'ai eu la ferme conviction que cet endroit acide, doux, serait le piédestal d'où je m'élancerai vers la vie ! Des heures plus tard, j'ai entendu un long et monotone écoulement d'eau rythmé par des légères contractions. Juste après, elle s'est mise à dire : « Waouh ! Tu m'as envoyée des fleurs ! C'est mignon ça ! Merci mon bébé ! » Satisfaite, j'ai repris depuis ma besogne. Je gratte un peu de peinture sur mon plancher. Je dessine des cœurs sur celles que je pétrifie. Lorsqu'elle les reçoit, je l'entends exploser de joie.
Je ne me lasse plus de lui faire des surprises. Chaque médicament qu'elle boit, je le réquisitionne, le badigeonne d'un peu de graisse de mon plancher ou de liquide qui m'entoure puis le lui renvoie. Au bout d'un moment mon plancher a perdu la moitié de sa masse. Tant que cela m'empêche de mourir, je prends le risque. Ces paroles : '' Mon bébé, apparemment nous ferons une bonne équipe '' tournent en boucle dans ma tête. Plus je les écoute plus je suis déterminée. Mes rêves reprennent des couleurs. Je me fais des scénarios plus fous les uns que les autres : l'endroit acide ouvre ses pores pour m'applaudir; ces derniers me jettent des fleurs et me versent de l'eau ! J'arrive au bout du tunnel, sors et fais un coucou à la vie. Je découvre le rouge et le rose, mets un visage à la voix en question. Nous menons à deux une vie heureuse.
Bien sûr qu'elle continue à m'envoyer cette horrible puanteur et ces nuisibles urines. Je suffoque toujours. Toutefois, dès que je retrouve mes esprits, je l'inonde de cadeaux. Généralement elle en reçoit assez pour abandonner momentanément ses actes. Nous jouerons à ce jeu jusqu'au jour où je verrai le bout du tunnel.



Mon Dieu ! Si je fais le décompte, je n'en suis qu'à sept mois à peine. C'est une éternité. Des cadeaux oui mais à quel prix ? À quand ce fameux bout ? Avec tout ce qui me reste, combien de temps vais-je encore tenir ? Je n'en peux plus. J'ai certes énormément grossi. Cependant je me sens de plus en plus affaiblie. Seuls mes orteils plongent désormais dans mon plancher. J'y ai raclé des tonnes et des tonnes d'ingrédients pour fabriquer ces cadeaux. Grâce à eux j'ai obtenu un sursis. Mais quel sursis ? Un répit de vie de peine ! Un répit de vie affamée ! Je suis à bout de souffle.
Respirer devient un calvaire indicible. Des liquides qui jusque-là ne me tombaient pas dessus, m'inondent à présent. À force de laper autour de moi, mon fleuve a dû tarir. Ma tête n'y baigne plus. Mes narines n'en parlons pas. Les toucher me terrorise. Mes cordes-cuillères sont égratignées, au bord de la rupture. J'y ai trop tiré pour freiner le passage de ces urines... Depuis une semaine je les maintiens en leur milieu. Me voilà accrochée à une étincelle ! Ce n'est qu'une question d'heures avant que mes mains ne lâchent et que les dernières fibres ne se rompent ! Que serais-je ensuite ? Que...
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