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Du fond de la nuit remonte l'ennui

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N°604

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Qualifié

A Simiane.

Pour te montrer qu'il y a toujours un espoir,
Et parce qu'on a jamais vraiment tout perdu.
Parce qu'il nous reste toujours l'essentiel.



1. Billie

Étrange. Bizarre. Solitaire. Ainsi était décrite Billie par ceux qui se rappelaient son existence. Car avant tout, Billie était invisible, transparente, oubliée du regard des gens. Ce n'était pas pour lui déplaire, au contraire : elle était mal à l'aise parmi ses semblables. Elle passait sa vie isolée du monde qui l'entourait, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, passant en boucle des grands classiques, comme Chopin, Bach, Davis, Coltrane, les Stones, Oasis ou Hendrix, mais aussi d'autres genre, plus contemporains, comme Kyo, Eminem, Linkin Park, ou sa chanson préférée, « Les Valses De Viennes », par Feldman. Le regard dans le vague ou le nez dans un bouquin, elle ne portait jamais son attention sur ses congénères. Billie avait 17 ans et elle faisait partie des rares élèves à prendre la série L. Elle n'avait rien d'autre que ses études : pas d'amis, pas de famille digne de ce nom, pas de petit ami, même pas un animal de compagnie à qui raconter ses journées. Oui, la vie de Billie était triste, morne et vide. Enfin, jusqu'à...

2. Sean

Grand, beau, sportif, drôle et intelligent, Sean avait tout pour être populaire. Et il l'était. Il n'y avait pas une fille au lycée qui n'avait pas déjà rêvé, ne serait-ce qu'une seule seconde, être avec lui. Ses deux grands yeux noirs brillaient d'un feu plein de vie, éclairant son visage diaphane. Ses cheveux étaient si noirs qu'ils se paraient de reflets bleutés. Ses mèches constamment ébouriffées tombaient parfois devant ses yeux, ajoutant une dose de mystère à son charme ténébreux. Toujours entouré de ses amis, Sean n'avait cependant pas de petite amie. Ce n'était pourtant pas les occasions qui manquaient, mais Sean n'était pas un bourreau des cœurs, il attendait juste la bonne personne.

3. Rencontre

Tout commença par un froid matin de décembre. Pour un mois de Noël, on ne pouvait pas dire que la neige soit au rendez-vous. Cependant, le sol était couvert de givre blanc et quelques gros flocons commençaient à tomber, s'accrochant aux cheveux et aux vêtements. Billie, plongée dans Raison et Sentiments, de Jane Austen, marchait sans vraiment savoir où elle allait. Sean, de son côté, riait avec sa bande d'amis sans regarder devant lui.
Trois secondes avant impact : ses yeux ne quittent plus les lignes, fiévreuse, elle tourne les pages, absorbée par l'intrigue amoureuse.
Deux secondes avant impact : il s'amuse, fait le pitre, divertit sa bande, rire des autres c'est tellement marrant.
Une seconde avant impact : elle chasse un flocon de neige qui s'est posé sur sa ligne et poursuit avidement sa lecture.
Instant T : elle le percute de plein fouet, échappe son livre, glisse sur le sol verglacé et tombe. Elle entend les rires au dessus d'elle et pense : « Eh voilà, encore une journée où j'aurais dû rester au lit... »

4. Premier regard

Elle tenta de se redresser, jeta un œil autour d'elle, et vit tous ces visages moqueurs. L'espace d'un instant, elle eut envie de se mettre à pleurer, mais elle se retint, histoire de conserver un minimum de dignité. Elle allait se relever quand une voix lui fit lever les yeux : « Ça va, rien de cassé ? » Il ne se moquait pas d'elle, il ne riait pas, il paraissait réellement inquiet. Son cœur rata un battement quand elle le reconnut : c'était Sean. Sean, l'icône du lycée. Sean, le plus beau, le plus sexy de tous les mecs. Sean, le garçon dont elle était secrètement amoureuse depuis des mois. Sean.
— Euh... Je... Oui, oui, ça va, juste un sérieux coup à mon amour-propre, balbutia-t-elle.
— Tu es sûre ? Je crois que ta tête a heurté le sol, tu ne veux pas que je t'emmène à l'infirmerie ? s’inquiéta-t-il.
— Non, non, je t'assure, ça va. Désolée de t'être rentrée dedans.
— Oh ne t'excuse pas, si j'avais regardé où je mettais les pieds, ça ne serait pas arrivé. Pour me faire pardonner, je t'offre un café ?
— Oh... Non merci, je suis pressée. Une autre fois peut-être, dit-elle en baissant le regard.
— Ah... Bon tant pis, dit-il en ramassant son livre. Tu lis Austen ? Ça fait plaisir de voir que les gens ne se désintéressent pas des grands classiques. Raison et Sentiments, c'est une belle histoire, très romantique, assura-t-il en le lui rendant.
— Euh... Oui, oui ! Excuse-moi, je dois y aller. Au revoir ! lui cria-t-elle en se sauvant.
— Attends ! Je ne connais même pas ton nom !
— Billie ! Billie Strand ! lui lança-t-elle sans se retourner.

Il s'empressa de noter ce prénom sur son avant-bras alors qu'elle disparaissait déjà. Il fixa l'horizon où il lui semblait que sa silhouette se dessinait encore. Il devait la revoir. Il le sentait. Il ne pouvait plus effacer la brûlure de ses yeux dans sa rétine. À peine était-elle partie qu'il avait déjà envie de la revoir. Il était victime de la plus vieille des maladies, la maladie d'amour.

5. A ta recherche

Dans les jours qui suivirent, Billie ne cessa de hanter l'esprit de Sean. Où qu'il aille, quoi qu'il fasse, le visage de cette fille dansait devant ses yeux. Il chercha à la retrouver : il se rendit au BVS, au secrétariat, et même chez le proviseur, mais personne ne voulut lui répondre. Il avait perdu sa trace. Il retourna tout le lycée, la chercha partout, mais ne la vit nulle part. Il commença à désespérer de la retrouver, mais ne cessa jamais de penser à elle : il dessinait son visage sur des feuilles, sur ses mains, sur les murs de sa chambre, un petit B vint orner son poignet... Puis vinrent les vacances de Noël, et ses espoirs s'amenuisèrent encore.
De son côté, Billie l'observait sans rien dire. Elle ne le comprenait pas. Elle ne voyait pas ce qui avait pu l'attirer à ce point chez elle. Elle hésitait à aller lui parler, elle avait peur.

6. Second impact

Les semaines avaient passées, le mois de janvier était bien entamé, mais Billie et Sean ne s'étaient toujours pas retrouvés. Puisque ces deux-là ne semblaient pas capables de se rapprocher d'eux-mêmes, le destin allait s'en charger pour eux.
Sean fonçait tête baissée dans les couloirs étroits du bâtiment C. Il était en retard pour son cours de maths. Billie, elle, flânait dans les couloirs de ce même bâtiment, perdue dans ses pensées, laissant ses pas la guider. Sean bousculait élèves et professeurs, ne prenant même pas la peine de se retourner pour crier des « pardon », « désolé » et « excusez-moi » empressés. Sur l'espace de dix mètres, il n'y avait personne. Sean en profita pour placer une accélération. Soudain, il entendit « attention ! » et n'eut que le temps de relever la tête pour apercevoir la fille qu'il allait immanquablement percuter. Il reconnut sa chevelure blonde et ses deux grands yeux gris, écarquillés, brillant comme deux flaques de mercure liquide. Un nom fleurit dans son esprit : Billie. Un sourire, traduction du bonheur pur qui l'envahissait, fleurit sur ses lèvres. Il l'avait retrouvée, enfin.
Il la percuta de plein fouet et ils roulèrent tous deux au sol. Il eut le réflexe de mettre une main derrière sa tête, l'autre dans son dos, de la serrer contre lui et de se retourner pour encaisser le choc à sa place. Ils glissèrent ensemble sur quatre bons mètres avant de stopper leur course contre un mur. Billie délogea sa tête du creux de l'épaule de Sean et le regarda dans les yeux. Il y eut entre eux une sorte de connexion, par laquelle passèrent la galère de Sean, la peur de Billie, toutes leurs hésitations, leurs doutes, leurs barrières, leurs mots et leurs silences, et surtout, surtout, le ridicule de la situation. Alors, au grand étonnement de tout le monde, ils eurent une réaction aussi humaine qu’inattendue : ils éclatèrent de rire. Quand ils parvinrent enfin à se redresser, en se tenant les côtes et en essuyant les larmes de rire qui brouillaient leur vue, ils se regardèrent quelques instants, le temps de reprendre leur souffle, puis d'un signe de tête, s'accordèrent pour se rendre dans un lieu plus calme et moins fréquenté. Une fois à l'extérieur, Sean prit la parole : « Alors, je te l'offre, ce café ? »

7. Dans la Rome Antique errent les romantiques

Ils se rendirent au petit café qui faisait face à la cohue de la place boursière. La Rome Antique était un petit établissement pittoresque plein de charme et d'élégance : sur la façade était peint un décor de colonnes blanches où grimpaient de fausses vignes en plastique. L'été, il y avait des tables en terrasses, avec leurs nappes à carreaux rouges et blancs et leur chandelle. Mais en hiver, un feu rougeoyant dans l'antique cheminée appelait les passants à se réfugier dans la chaleur du café au charme intemporel pour se protéger de la morsure du froid. La lumière tamisée donnait à l'endroit une quiétude intimiste qui rendait les amoureux plus audacieux. Une fontaine ornée d'un petit faune, clapotait au centre du la salle. Un grand bar en marbre blanc faisait office de comptoir. C'était également là que le patron de l'établissement, un jeune homme aux flagrantes origines italiennes, préparait le café, partant des grains de café pour obtenir le délicieux breuvage qu'il servait à ses clients. Sean et Billie entrèrent, faisant tinter la clochette de la porte d'entrée. Ils s'installèrent à une petite table, en tête à tête et commandèrent deux cappuccinos. Puis ils commencèrent à parler. Ils rirent ensemble de leur curieuse aventure, puis leurs pensées dérivèrent, ils parlèrent d'autres choses... Ils parlèrent de livres, de musique, d'art, de sentiments... Puis Sean demanda à Billie de lui parler d'elle. Elle se bloqua. Elle ne savait pas quoi dire. Elle ne voyait pas ce qu'elle pouvait dire. Il lui posa quelques questions pour la lancer, et sa langue se délia, elle se détendit et elle parla. Elle lui raconta son enfance avec son père alcoolique et violent et sa mère droguée à la morphine, elle lui raconte ses fugues à répétitions pendant lesquelles elle s'évadait des jours entiers dans l'espoir inutile d'échapper à sa vie, elle lui raconta sa douleur et sa peine... Elle avait peur d'en dire trop, mais elle ne pouvait plus s'empêcher de laisser sortir ces mots qu'elle avait trop longtemps gardés au fond d'elle. Il l'écoutait passionnément, buvant ses paroles, le regard perdu dans ses yeux que les flammes faisaient miroiter comme deux flaques de pétrole. Petit à petit, le flot de ses paroles se tarit et laissa place au silence. Elle baissa les yeux, gênée de s'être tant laissée aller, mais les releva quelques instants plus tard pour faire remarquer : « tiens, il fait déjà nuit... » Elle allait se lever pour partir mais il la retint par le bras et dit : « Peu m'importe qu'il fasse nuit dehors, car il fera jour dans mon cœur tant que tu voudras bien être mon soleil. » Elle le regarda intensément. Elle n'osait pas à croire à ce qu'il venait de dire. Elle eut peur que ce ne soit qu'une illusion, un rêve, fragile comme une bulle de savon qui éclate dès qu'on la touche. Elle se leva brusquement et sortit en courant du petit café. Il se jeta précipitamment à sa suite et la rattrapa sur le trottoir où la neige commençait à s'accumuler. Il saisit sa manche et murmura son prénom : « Billie... » Elle leva vers lui ses grands yeux de biche effarouchée. Il glissa une main dans ses cheveux et, tout doucement, il l'embrassa, aussi délicatement qu'on effleure les pétales d'une rose. Leurs corps enlacés brûlaient de la flamme de l'amour dans les flocons tourbillonnant, éclairés du halo de la lumière blafarde d'un réverbère. « Comme dans les films... » songea Billie en fermant les yeux.
Avant de repartir, Sean quitta son écharpe et la noua autour du cou de Billie. « Pour que je sois toujours un peu avec toi » chuchota-t-il simplement. Puis il se retourna et disparut. Elle resta immobile quelques instants fixant un point dans le vide, puis rentra chez elle, un sourire béat plaqué sur son visage. Elle aimait. Et elle était aimée en retour.

8. Enchantement

Le lendemain, Billie rangea soigneusement son mutisme tout au fond d'elle et s'habilla d'un sourire inhabituel. Tout dans son attitude traduisait la joie de vivre et le bonheur. Elle noua l'écharpe grise de Sean autour de son cou et ne put s'empêcher de penser « assortie à mes yeux ». Elle sourit à son reflet dans la glace et courut jusqu'au lycée. Elle repéra Sean et avança vers lui. Il était avec ses amis, il semblait s'amuser. Plus elle s'approchait et plus ses pas perdaient de leur assurance. Et si elle avait rêvé ? Elle faillit renoncer. Et si elle avait tout inventé ? Elle voulait faire demi-tour. Mais il tourna la tête, l'aperçut, et plaqua tout pour la rejoindre. Il arriva tout près d'elle et la fit tournoyer dans ses bras. « J'avais peur que tu ne viennes pas » lui murmura-t-il à l'oreille. « Mais maintenant je suis là » lui répondit-elle sur le même ton. Ils quittèrent l'enceinte du lycée. Ils retournèrent à la Rome Antique, s'assirent à la même place que la veille, et Sean commanda pour eux des cornettis, petits croissants italiens et un grand bol de cappuccino avec deux pailles. Il déplaça sa chaise pour la coller à celle de Billie qui se pelotonna contre lui. Ils enlacèrent leurs doigts et restèrent ainsi emmêlés l'un dans l'autre jusqu'à l'arrivée de leur petit déjeuner. Billie dévora les croissants ; elle avait des miettes plein les mains et du beurre jusque sur le bout du nez. Sean riait tellement qu'il en avait mal aux côtes. Il s'empara d'une serviette en papier et entreprit de lui nettoyer la bouche, comme on le fait pour les enfants. Il l'embrassa. Ils payèrent leur repas et s'éclipsèrent en silence. La nuit avait suffit à la neige pour tout recouvrir. Ils se promenèrent à travers les rues désertes, main dans la main, yeux dans les yeux. Alors qu'ils passaient sous les arbres du parc, une bourrasque de vent fit tomber un petit paquet de neige sur Sean. Billie ne put se contenir : elle éclata de rire. Faussement vexé, Sean chassa la neige de ses cheveux, se baissa pour ramasser de quoi faire une boule de neige, puis visa Billie. Celle-ci, trop occupée à rire, ne vit rien venir et ramassa tout en plein visage. Dès lors, la guerre fut déclarée, ce fut le chaos, l'anarchie, la neige volait en tout sens, Billie et Sean couraient l'un après l'autre... Leur petite bataille s'acheva lorsqu'ils furent trop épuisés pour courir. Ils se laissèrent tomber au sol, mort de rire, le regard tendu vers le ciel, savourant simplement l'instant.

9. Désenchantement

Quand ils revinrent au lycée, un petit groupe de personnes semblait discuter vivement au milieu de la cour. A leur vue, toutes les voix se turent et tous les regards se fixèrent sur eux. Sean sentit Billie se raidir, et il serra plus fort sa main. Une des filles de la bande de Sean s'avança. « Qu'est-ce que tu fais avec elle ? » demanda-t-elle sèchement. La réponse de Sean cingla l'air comme un coup de fouet : « Ce que je n'ai pas fait avec toi : je l'aime. » répondit-il d'un air de défi. La fille en question était taillée comme un mannequin : de longues boucles brunes, un visage fin, des yeux verts en amande, des formes bien dessinées, une taille de guêpe et des jambes interminables. Magalie était LA fille à qui toutes les autres filles souhaitaient ressembler. Elle pouvait avoir n'importe quel garçon, il lui suffisait de claquer des doigts et ils étaient tous à ses pieds. Mais elle n'avait jamais réussi à avoir Sean. Que cette Billie, cette débarquée inconsciente, puisse sortir avec lui la mettait dans une rage folle. Elle examina Billie de la tête aux pieds et dit d'un ton dédaigneux :
— Je ne vois pas ce que tu lui trouves : elle est plate, morne, transparente, en plus, elle s'attife comme un sac et elle ne se maquille pas, c'est pas ton genre de fille.
— Ah oui ? Et c'est quoi, selon toi, « mon genre de fille » ? répliqua-t-il en la singeant.
— Une fille plutôt comme moi : belle, intelligente, drôle, populaire... énuméra-t-elle avec son demi sourire mutin qui se voulait irrésistible.
— Si je me souviens bien, ça fait trois ans que tu me cours après, trois ans que tu me supplies et trois ans que je repousse inlassablement tes avances. Billie est cent fois plus belle que toi et je sais qu'elle ne sort pas avec moi juste pour pouvoir s'en vanter, elle ! Elle n'est pas superficielle, elle n'a pas besoin d'un jean Levi's et d'une veste en cuir Dolce&Gabana pour plaire à quelqu'un d'autre qu'à elle-même. Elle ne joue pas avec les gens, et ça, ça crois-moi, c'est ce qui fait d'elle « mon genre de fille ».
— En même temps, si tu ne veux même pas essayer...
— Je ne compte pas m'abaisser à ton niveau. Allez viens Billie, on y va. Laissons ces imbéciles contester nos choix, on n'a pas besoin d'eux.
Ils s'éclipsèrent. Les gens se retournaient sur leur passage, se posant tous la même question : « C'est qui cette fille ? ». Ils se trouvèrent un coin tranquille à l'abris des regards.
— Je veux pas être un fardeau pour toi, dit doucement Billie.
Il lui prit les mains et murmura :
— Tu es loin d'être un fardeau, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Je t'aime Billie et je n'ai jamais aimé comme ça. Dès que je te vois, mon cœur bat plus vite, j'ai l'impression de planer, j'ai envie de t'embrasser, de te serrer dans mes bras et...
— Je sais, mais je ne veux pas que tu perdes tout par ma faute.
— Je ne perdrai jamais tout. Tant que tu seras là, il me restera l'essentiel.
Elle se blottit contre lui et il la serra contre son cœur. Elle laissa couler une larme, il l'essuya de son pouce et l'embrassa délicatement ; ses lèvres avaient un goût de sel...

10. Premières galères

Billie, assise sur un banc, attendait Sean avec qui elle avait rendez-vous. Elle posa les yeux sur un perce-neige solitaire et eut une pensée pour « l'ancienne elle », avant qu'elle ne rencontre Sean, celle dont la solitude était aussi criante que celle de cette petite fleur... Sa méditation fut interrompue par le type qui écrasa le perce-neige sous les semelles épaisses de ses baskets. L'ex-bande de Sean.
— Alors mademoiselle, on est toute seule ? Ton prince charmant n'est pas avec toi ?
Magalie. L'air amer de son visage montrait qu'elle n'avait pas digéré l'affront que lui avaient fait les deux amoureux. Billie baissa les yeux ; éviter tout échange, limiter les dégats.
— Réponds quand j'te parle !
— Laisse-moi tranquille, dit simplement Billie.
— Ok les gars, allez-y.
Deux des garçons qui l'accompagnaient se saisirent du sac de Billie qui se leva d'un bond pour tenter de le leur arracher. Ils en sortirent tout ce qui s'y trouvait, éparpillant les feuilles de cours, vidant sa trousse et jetant tout sur le sol. Elle se précipita pour ramasser ses affaires avant que la neige ne détrempe tout. Magalie partit dans un grand éclat de rire et toute la bande l'imita.
— Tu es ridicule... dit-elle en riant.
— Toi... marmonna Billie, folle de rage.
Elle se releva lentement et planta son regard haineux dans celui de Magalie et murmura « tu vas me payer ça ». Elle s'avança vers son adversaire, menaçante. La colère lui donnait une force et une assurance nouvelles. Elle s'approcha jusqu'à sentir le souffle de celle qui avait osé la provoquer et dit « apprête-toi à souffrir ». La seconde d'après, le poing serré de Billie s'écrasait sur le nez de Magalie. La jeune fille fut projetée au sol par la puissance du coup ; son nez émit un horrible craquement et un geyser de sang s'en échappa. Billie se retourna et commençait à s'éloigner quand l'insulte résonna à ses oreilles : « Sale pute ! ». Un éclair de rage pure alluma son regard et elle se jeta sur la fille encore à terre. Les coups pleuvaient sans s'arrêter, elle frappait sans faiblir. Soudain, elle se bloqua, parut se rendre compte de ce qu'elle faisait et se releva vivement. Son regard s'emplit de larmes et elle s'enfuit en courant.
Elle ne refit surface que le lendemain. Magalie avait le nez cassé, quelques ecchymoses et contusions, mais sans plus. Le coup le plus douloureux était sans doute celui porté à son ego. Billie fut tranquille quelques jours, mais une semaine après, elle retrouva la porte de son casier enfoncée et ses affaires disséminées dans tout le lycée. A ce moment, elle comprit qu'elle ne serait jamais tranquille, qu'elle devrait toujours faire attention, surveiller ses arrières... Elle ne voulait pas vivre comme ça, comme un animal traqué...

11. Décision

Ce fut long et dur, mais Billie finit par prendre une décision. Elle n'était pas sûre que ce soit la bonne, mais elle ne voulait pas y penser, de peur de revenir sur ses pas. Elle avait convenu avec Sean de le retrouver à la Rome Antique à 15h. Elle arriva à 14h45. Elle s'installa à « leur table » et attendit. Il arriva un peu en retard. Aussitôt qu'il eut poussé la porte, il posa son regard sur elle. Son visage s'illumina d'un sourire et il lui fit un signe de la main. Mal à l'aise, elle lui rendit son geste avec un sourire gêné. Il voulut l'embrasser mais elle détourna la tête. L'incompréhension se peignit sur le visage de Sean. Il s'assit en face d'elle et demanda :
— Il y a un problème ? Quelque chose ne va pas ?
— Sean écoute... Il faut... J'ai un truc à te dire, hésita-t-elle.
— Oula...
— Je... C'est plus possible. On peut pas continuer Sean. J't'en prie ne...
— T'es en train de me plaquer ? Mais... mais pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
— Sean ! C'est pas toi le problème... Le problème, c'est les autres, ceux qui veulent nous séparer...
— Et tu vas leur donner ce qu'ils veulent ?!
— Je ne veux pas vivre comme une fugitive traquée, toujours me méfier de tout et de tout le monde, je peux pas, j'y arriverai pas.
— Mais... je t'aime...
— Je sais, et moi aussi je t'aime mais... je suis désolée.

Elle se leva et déposa un dernier baiser sur les lèvres de Sean et quitta le café. Il tenta de la retenir, comme au premier jour, mais elle se dégagea, lui lança un dernier regard navré et courut, les yeux pleins de larmes, jusqu'à n'en plus pouvoir. Sean resta là, debout sur le trottoir, le bras encore tendu dans la direction où était partie Billie. En partant, elle avait emmené un morceau de son cœur...

12. Dernier espoir

Le lendemain, Sean ne vint pas en cours, ni le jour suivant, ni les deux semaines qui suivirent leur rupture. Billie s'inquiétait et s'ennuyait de lui. Chaque nuit, elle regardait le ciel en pensant à lui. Il lui semblait voir son visage se dessiner sur la face ronde de la Lune et son prénom s'écrire dans les étoiles. Un jour, ou plutôt une nuit, alors que, couchée sur son lit, elle contemplait le ciel en pensant à Sean, une ombre toqua à sa fenêtre. Effrayée, elle se recula tout au fond de son lit. « Billie » fit la voix. « Billie, c'est moi ! Ouvre s'il te plaît ! » Elle écarquilla les yeux et alluma la lumière : « Non, c'est pas possible, c'est pas... » pensa-t-elle. Elle s'approcha de la fenêtre. Eh si, c'était bien Sean. Elle s'empressa de lui ouvrir la fenêtre.
— Sean ! Mais qu'est ce que tu... Rentre vite, tu vas tomber !
— Billie... Je suis désolé. Pour tout ce qui s'est passé, avec Magalie et les autres... J'aurais dû casser quelques gueules dès l'instant où ils ont osé te juger mais... Au fond de moi, j'espérais que vous auriez pu vous entendre, je ne voulais pas avoir à choisir entre eux et toi, je pensais que ça aurait pu être possible mais je me trompais. Je ne veux pas te perdre Billie, maintenant je suis prêt à renoncer à tout sauf à toi. Billie, je t'aime, tu me manques tellement, je...

Elle ne le laissa pas finir ; elle l'embrassa. Elle lui tendit la main pour le faire rentrer, mais, avant même qu'il ait pu l'attraper, un puissant coup de vent le déséquilibra. Leurs regards horrifiés se croisèrent, puis il tomba. La chute semblait se dérouler au ralenti. Il tomba comme tombe une feuille morte. Billie le vit dévaler les sept étages qui le séparaient du sol. Il finit sa course dans les buissons d'aubépine au bas de l'immeuble. Billie appela immédiatement les secours. L'homme au téléphone ne comprenait rien à ce qu'elle disait tant ses pleurs étouffaient sa voix. Elle dut prendre quelques instants pour se calmer et parler distinctement. Les pompiers arrivèrent, sirènes hurlantes, leurs gyrophares bleus illuminant la nuit. Elle monta dans l'ambulance avec eux et ils partirent pour l'hôpital. Elle serra la main de Sean entre les siennes et murmura entre deux sanglots « Ne me laisse pas, je t'en supplie, ne pars pas, pas maintenant ».

13. Je t'attendrai

Les médecins étaient formels : la colonne vertébrale de Sean était irrémédiablement brisée ; jamais plus il ne remarcherait. Il avait heurté le sol les pieds en avant, ainsi ses jambes souffraient de plusieurs dizaines fractures. Il avait de très nombreuses contusions et coupures sur tout le corps et il était dans le coma. Là-dessus en revanche, les médecins étaient très optimistes : l'affaire de quelques jours, quelques semaines tout au plus. Chaque jour, Billie venait voir Sean à l'hôpital. En tant qu'accompagnatrice, elle bénéficiait d'un lit dans la chambre de Sean et elle y venait dormir aussi souvent que possible. Elle lui apportait des fleurs chaque fois que celles qui égayaient sa chambre défraîchissaient, elle lui faisait la lecture, elle lui parlait et parfois, elle restait simplement assise auprès de lui, écoutant le silence seulement troublé par leurs respirations régulières et par le ronronnement des machines de contrôle. Quand les infirmières demandaient à Billie de quitter la chambre pour administrer ses soins à Sean, elle montait au service de pédiatrie pour voir les enfants. Elle aimait jouer avec eux, les faire rire... Cela la détendait un peu. Elle avait des affinités particulières avec les enfants atteints de maladie mentales, notamment avec un petit autiste de quatre ans, Théo. Il refusait d'émettre le moindre son, mais il réagissait à sa présence et, parfois, semblait lui adresser un mince sourire. L'infirmière de garde ayant remarqué ce miracle, elle proposa à Billie de faire deux heures de bénévolat par jour dans le service, et Billie avait vivement accepté. Elle avait trouvé sa vocation.

14. Six mois plus tard

Aucun changement n'était venu perturber l'état léthargique de Sean. Billie commençait à désespérer et à épuiser son stock de livres... Elle en arrivait à lui lire des contes de fées. Alors qu'elle venait de finir La Belle au Bois Dormant, elle pensa « Et après tout, pourquoi pas ? ». Elle se pencha sur lui et, tout doucement, très délicatement, elle l'embrassa. Elle se releva et... il ne se passa rien. La suite se déroula comme dans un film : Sean, très lentement, ouvrit les yeux, papillonna des paupières, et tenta d'articuler « Billie ? », mais comme il n'avait pas parlé depuis six mois, on entendit juste un « Mmgni ? ». Billie cria de joie. Elle lui sauta au cou, l'embrassa encore et encore, elle pleurait de bonheur, ses larmes se mêlaient à leurs baisers, leur donnant un enivrant parfum salé. Elle appela aussitôt les infirmières qui accoururent. Sean fut embarqué pour subir toute une batterie de tests, qui révélèrent que tout allait parfaitement – mises à part sa paralysie et ses multiples fractures – et qu'il pourrait sortir quelques jours plus tard.


15. Quand l'horizon s'éclaircit

La semaine suivante, Sean sortait de l'hôpital. Il commençait à se faire à l'idée de ne plus jamais marcher. Billie continuait de passer deux heures par jour avec Théo. Le petit garçon avait fait d'énormes progrès : il réagissait maintenant à la présence d'autres gens et disait quelques mots. Pour remercier Billie de ses efforts, la mère de Théo, une riche avocate américaine, lui donna l'adresse d'un brillant chirurgien New-Yorkais (qui faisait des miracles) avec une lettre de recommandation. Sean allait pouvoir être opéré, un jour peut-être, il remarcherait. Billie, quant à elle, avait décidé de devenir pédopsychiatre, afin de continuer à aider les enfants comme Théo.
Cette douloureuse expérience lui avait apporté une assurance et un courage dont elle avait besoin pour affronter la vie, ainsi qu'une bonne leçon de morale : quand on a tout perdu, s'il nous reste l'espoir, il nous reste l'essentiel, et on a toujours une chance de voir son horizon s'éclaircir.

PRIX

Image de Été 2014
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Aloova · il y a
Je vois que cette nouvelle plaît.. heureuse d'avoir été ta muse :)
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Epauline · il y a
Je n'ai jamais vu une nouvelle aussi bien ecrite. Bravo!!
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Michèle Harmand · il y a
Beaucoup de bonnes choses dans cette jolie histoire d'amour :)
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