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Droit de cité

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Claire Dévas

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FINALISTE
Sélection Public

En cette année 2034, une jeune femme vient d'offrir au monde une nouvelle vie. L’univers est vaste mais les technologies tellement développées qu’elles sont capables de tout diriger. Plus aucune occasion de laisser place à l'imprévu. Tout est sous contrôle : des naissances aux décès. Tous les auteurs de ce que l'on appelait autrefois la Science fiction en avaient parlé. L'humain voulait contrôler le mystère de la vie. La technique lui en offrirait un jour la possibilité. Ce jour finit par arriver...

Marie avait longtemps attendu pour obtenir un laissez-passer pour la maternité. Celles qui avaient tenté d’avoir un enfant sans ce sésame avaient simplement disparu. Le silence s’était à jamais refermé sur leurs vies. Leur famille semblant ne jamais les avoir connues. Leurs noms, effacés de toutes les mémoires universelles !
Lorsque l’annonceur public avait cité le nom de Marie aux grands haut-parleurs de la ville, elle était restée figée au milieu de la place de la Grande Nation. Regardant autour d’elle, inquiète qu’il y ait eu erreur, cherchant dans le regard opaque des inconnus une confirmation du bonheur qui lui était enfin accordé, elle s’était faite rappeler à l’ordre du bon comportement.
À l’heure de sa convocation, elle s’était présentée devant l’assistante sociale et le chef du planning national des naissances, avait répondu à toutes leurs questions indiscrètes, était restée impassible, concentrée.
Oui, elle avait épousé le bon numéro qui lui avait été présenté par la marieuse universelle.
Oui, ils avaient tous les deux le bon travail qu’ils effectuaient convenablement, avec sérieux et implication, intégrité et vigilance.
Oui, ils avaient des amis honnêtes qui n’avaient enfreints aucune des lois de l’ordre établi.
Oui, ils comprenaient la nécessité d’un contrôle des naissances, des vies, des mœurs, des échanges en tous genres, des annonces, des offres et des demandes ainsi que de l'organisation stricte de tous les rapports humains quels qu’ils soient.
Oui, toutes ses réponses étaient vérifiables sur les fichiers informatisés et vidéos d'Etat...
Marie répondit durant des heures aux questions de ces femmes robot assises derrière leur guichet traquant la moindre hésitation, le moindre regard fuyant, le moindre signe d’exaspération, de fatigue ou même de lassitude, mais surtout de fraude !
La meilleure amie de Marie avait échoué à cet interrogatoire parce que souffrant d’une migraine insoutenable, elle s’était évanouie à la 356e question...
Marie tenait bon. Elle était prête à tout pour obtenir le ticket d’or qui lui ouvrirait les portes de la salle de fécondation. Au bout de six heures d’interrogatoire soutenu, la femme robot lui tendit le laissez-passer de la vie de ses mains fines, froides et plates :
« Ne le perdez pas » lui dit-elle, « vous n’aurez pas de seconde chance et devenue inutile à la société vous seriez immédiatement recyclée. Avez-vous compris ? Sinon un assistant linguiste vous sera commis d’office. »
Oui, Marie comprenait. Elle comprenait que seules ses pensées lui appartenaient encore, un peu. Elle acquiesça, froidement comme l'automate qui lui faisait face, serra son ticket dans sa main et se dirigea sans tarder vers l’étape numéro 2 : le retrait de son implant contraceptif, mis en place le jour de ses 13 ans.
Il la démangeait parfois, comme si elle lui était allergique. Elle s’était sentie à l’étroit, sa vie enfermée dans cette puce électronique. Elle détestait cette automatisation de sa vie hormonale. Elle allait enfin être libre, libre d’avoir un enfant, libre de transmettre, libre d’aimer un être qui ne lui serait pas imposé.
Lorsque l’infirmière en blouse bleu glacier lui injecta brutalement le produit destiné à dissoudre définitivement la prison technologique qui l’empêchait de donner la vie, elle ne put s’empêcher de soupirer de soulagement. Le regard sentencieux de l’employée du contrôle la figea. Elle tenta un sourire de circonstance :
« C’est la joie de pouvoir remplir mon rôle au sein de la société. »
La femme ne releva pas la remarque mais Marie sentit à son regard qu’elle désapprouvait l’exaltation mal maîtrisée des jeunes femmes prêtes à produire les vies dont le Grand État avait besoin.
« Vous pouvez partir. Ne tardez pas. Aucun retard n’est toléré dans le processus. Votre époux a été informé. Il a déjà fait son don en salle de procréation. »

Marie se hâta. Tout était contrôlé dans ce monde nouveau qu’avaient voulu leurs ancêtres. Ce monde où aucun événement imprévu ne pouvait modifier les destins, où aucun comportement exagéré n’était toléré, où aucune émotion n’avait le droit d’être exprimée où même l’air inspiré et expiré était analysé, purifié, dispersé en quantité strictement nécessaires et suffisantes pour les activités de chacun : jamais aucun souffle d’air perdu.
Marie se souvenait que toute petite elle avait demandé à sa grand-mère si elle se souvenait de la vie avant le Grand Contrôle. La vieille femme avait semblé devoir chercher loin, très loin dans sa mémoire, au temps où elle-même était encore une jeune enfant. Elle avait raconté à Marie les départs improvisés à la campagne où en bord de mer, les vacances gâchées parce qu’il avait plu mais qui lui avaient laissé ses meilleurs souvenirs, ses plus beaux fous rires, les chevreuils qui traversaient les routes éblouis par les phares des voitures lorsque son père conduisait de nuit...
Dans ce monde nouveau, même la nature était sous surveillance et pour la protéger, La Loi n’autorisait plus les départs spontanés, interdisait la conduite de nuit. Il fallait déposer une demande en quatre exemplaires, expliquer quand, comment, pourquoi, avec qui et pour combien de temps le voyage était prévu. La plupart des demandes n’obtenaient pas de réponse. Seuls des citoyens modèles s'affichaient sur des brochures d’information, expliquant combien la nature était merveilleuse, exempte d’humains pollueurs, combien il était important de la maintenir pure, sauvage. Les citoyens étaient parqués dans des bulles fermées, étanches, imperméables au monde extérieur, extrait du cycle éternel. Il y avait eu un avant. Il y avait eu les avertissements des scientifiques. Il y avait eu l’insouciance, l’inconscience. La Terre était devenue trop petite pour l’humanité. Les hommes ayant détruit l’équilibre naturel de leur planète, sans trouver aucun autre refuge viable. Il avait été décidé par l’Union des États que l’espèce humaine devrait s’extraire de son propre environnement, le temps nécessaire pour qu’il se régénère de lui-même. Il y avait eu le Grand Contrôle !
L’être humain était relégué depuis au rang de nuisible, s’étant auto-extrait de la vie terrestre, pour que la Vie puisse y demeurer. La réserve naturelle où les humains s’étaient réfugiés était réduite, à peine 10% de la totalité de la surface de la Terre ! Afin d’éviter les guerres, les famines, les épidémies, une politique drastique de contrôle global des cycles de reproduction avait naturellement été instauré. Un gigantesque ordinateur créé par les informaticiens du gouvernement avait naturellement eu droit de vie et de mort sur l'Humanité.
La Nature libérée s’était régénérée depuis longtemps mais l’espèce humaine était devenue incapable de retrouver sa place dans la chaîne alimentaire : elle n’était plus un prédateur, elle ne pouvait être une proie. D’immenses robots prélevaient les animaux morts de manière aléatoire, vérifiant qu’ils ne déséquilibraient pas le cycle de la vie. Les végétaux étaient stimulés artificiellement dans d’immenses serres, dissimulées sous les bulles de vie. Les capteurs géothermiques fonctionnaient à plein régime afin de fournir l’énergie nécessaire à toute la technologie déployées pour maintenir en vie l’humanité mise sous respirateur artificiel.
L’espérance de vie était certes très longue à présent. Un monde sans dangers, sans maladies, sans chocs, sans accidents : un monde en vase clos ! Les maladies graves avaient été éradiquées de manière définitive au moment de la sélection des individus purs qui seraient seuls susceptibles d’entrer dans les bulles d’atmosphères. Tous les malades, les porteurs de gènes anormaux, les personnes de plus de 40 ans, avaient été laissées à l’extérieur. Ne sachant ni chasser, ni pêcher, ne connaissant aucune des baies comestibles, la plupart avaient succombé rapidement, les autres s’étaient faits dévorés par les bêtes sauvages dont ils avaient autrefois détruit l’habitat...
L’Ordre avait annoncé que cette sélection était inévitable, qu’elle était le prix à payer pour ce que l’Humanité avait fait subir à la planète tout entière. Nuisible. L’espèce humaine était à présent seule inscrite sur la liste des nuisibles. Incapable de s’auto-détruire totalement, le choix de s’exclure, de se retirer du cercle de la vie, pour que la Vie puisse continuer à exister avait semblé être le choix le plus rationnel. De tous temps, le choix de l'exclusion des problèmes avait toujours la solution choisie par l'Humanité !
Au départ, bien évidemment, les survivants se dirent heureux de leur sort, même si les premières années, tous devaient faire le deuil d’un parent, d’un ami, d’un enfant parfois. Chacun songeait qu’il avait échappé à la mort, qu’il allait de l’avenir de l’espèce humaine tout entière. Le quotidien devenu léger puisque toutes les décisions étaient prises par le Grand Etat, ils profitaient d’un quotidien agréable, sachant d’avance ce qui les attendait, sans plus d’inquiétude quand à l’heure de leur mort, sans crainte de souffrir. Ils savaient que tout serait doux, indolore, insipide... Les vies étaient écrites le jour de la naissance, il ne restait plus qu’à en profiter sans se poser de questions.
Dans les livres d’histoire de sa grand-mère, Marie avait pu lire qu’à une lointaine époque, les parents organisaient des mariages entre leurs enfants sans que ceux-ci se connaissent. Rien n’avait véritablement changé.
L’Ordre régissait chaque mouvement des humains. Le bonheur était obligatoire et réparti de manière égale entre chaque citoyen, à juste dose pour que chacun en ait sa part.
Marie songea qu’elle avait eu plus de chances que quiconque même s’il lui fallait demeurer discrète, car Joseph et elle, s’aimaient véritablement. Ils devaient garder leurs distances lorsqu’ils étaient à l’extérieur et ne se manifestaient leur attachement réciproque qu’une fois toutes lumières éteintes et dans le silence le plus total. La Loi était stricte : tout baiser en public était considéré comme un attentat à la pudeur et passible d’une mise à l’arrêt pour reformatage. Parfois, cela ne suffisait pas, alors les couples étaient redistribués. Toute démonstration affective était prohibée. Le programme de sélection avait du avoir un bug car, Joseph et elle s’était immédiatement plu. Inquiets que leur attirance réciproque ne soit perceptible par les contrôleurs des rapports humains, ils avaient feint l'indifférence. Associés car ils comportaient des gènes compatibles, ils devraient donner naissance à un spécimen vaillant. Le hasard, donnée que ne connaissait pas le Grand Ordinateur, ne pouvait être contrôlé. Il avait peut-être voulu être bon cette fois et avait permis leur amour...

Voilà ce à quoi songeait Marie, le jour où elle senti le tube glacé la pénétrer et le fœtus se nicher au creux de son corps.
Joseph était déjà retourné travailler depuis longtemps. Averti que la fécondation avait été effectué par le haut-parleur du bâtiment, il reçu immédiatement de la part de ses collègues les messages de félicitations conventionnels qui leur permettraient d’obtenir des points de sociabilité.
Marie avait la sensation de porter en elle l’espoir d’un nouveau monde. Souriant à cette idée, elle fut remise à sa place par une femme à l’air sombre qui tenait un enfant par la main et la bouscula :
« Vous ne faites que votre devoir ! Inutile de vous croire unique, nous sommes tous là pour effectuer notre devoir ! »
Marie comprit immédiatement qu’elle devait cesser de sourire béatement. Chacun avait l’obligation au bonheur, chacun son tour. Souriant ainsi, sans que son badge n’affiche son autorisation, elle risquait des pénalités. Si elle ne se contrôlait pas, elle risquait de passer un test en vue d’un recyclage avant même d’avoir pu mettre au monde son enfant.
À partir de cet instant elle ne cessa de se répéter qu’elle ne faisait que son devoir, qu’elle ne remplissait que sa fonction, qu’elle ne devait en tirer aucune satisfaction. Aucune émotion particulière n’était nécessaire, ni autorisée, lors d’une fécondation, ni au cours de la grossesse, qui n’était qu’une étape obligatoire n’ayant pour seul objectif que de maintenir l’espèce humaine à un niveau acceptable d’individus.
Les semaines passèrent et le ventre de Marie commença à s’arrondir. Aucune fatigue n’étant programmée durant le premier trimestre, elle devait poursuivre son travail sans un mot, sans un soupir. Les premiers coups de pieds de l’enfant prirent Marie par surprise qui parvint malgré tout à contenir un cri d’étonnement avant qu’il ne soit trop tard. Son visage se crispa l’espace un bref instant sans autorisation. La surveillante chef s’approcha d’elle :
« Avez-vous oublié La Loi ? Nul n’est censé ignorer La Loi ! Vous devez vous contrôler ! »
« Pardonnez-moi. »
La femme s’éloigna tout en gardant un œil sur la jeune femme. Semblant concentrée sur son travail, Marie posa délicatement la main sur la rondeur de son ventre. Le fœtus répondit à cette caresse et vint s’y blottir affectueusement. Cette fois Marie ne montra aucune émotion mais son cœur bondit de bonheur comme jamais auparavant. Elle se concentra sur son petit et lui demanda de ne plus se faire remarquer durant la journée. Espérant qu’il entendrait ses pensées, de même qu’il écoutait battre son cœur, elle lui donna un rendez-vous clandestin le soir même lorsqu’elle irait dormir et que plus personne ne pourrait surprendre leurs tendres échanges.
L’enfant sembla comprendre sa mère et resta tranquille. Gardant ce petit secret pour elle, Marie renouvela ce rendez-vous tactile et tendre chaque soir, comme si elle portait déjà son enfant dans ses bras.
Il lui semblait parfois deviner la présence d’un minuscule petit pied. Parfois elle devinait le dos de son bébé. Parfois il semblait lui donner de petits coups de tête comme pour jouer avec sa main. Jamais elle n’avait entendu parler de l’existence de pareils moments. Elle aurait aimé les partager avec son époux mais comment lui dire...

La surveillante chef relâcha sa surveillance et Marie effectua son travail avec sérieux et concentration comme elle l’avait toujours fait, efficace et réactive, malgré la fatigue qui s’accumulait et qu’elle peinait à cacher.
Le drame avait dû arriver au moment de la sortie des bureaux. Elle n’en était pas tout à fait certaine. Se sentant de plus en plus lourde, elle peinait chaque jour un peu plus à suivre le rythme effréné qui poussait une masse humaine dense et bestiale des tours de bureaux aux gouffres béants des transports communautaires. Trébuchant, elle avait été bousculée, piétinée et avait perdu conscience un instant. Revenant à elle, elle avait senti un liquide chaud lui couler entre les jambes. Sans réfléchir elle s’était précipitée chez elle.
Sa chute et sa perte de conscience ayant été filmées par les caméras de contrôle, Marie dut s’expliquer auprès de la responsable des transports urbains qui l’envoya auprès de la responsable des naissances pour vérifier que tout était en ordre. Allongée dans une machine qui tournoyait autour d’elle, elle songea que tout était terminé : elle ne sentait plus son petit bouger au creux de son corps, il l’avait quitté, elle en était intimement convaincue.
Une femme grise en blouse bleu glacier s’approcha pour lui faire son rapport :
« Tout est normal. Aucune vérification ne sera nécessaire avant six mois. Rentrez chez vous, dormez, et reprenez le travail dès demain. »
« Vraiment ? »
La femme la fixa avec sévérité :
« Les machines ne se trompent pas ! Pour ma part je vous dirais de manger un peu plus, votre fœtus ressemble à un fantôme. »
Le visage de Marie se figea. Elle comprit en un instant ce que la femme robot n’avait pas réalisé : elle avait perdu son bébé. Aussi attaché qu’elle à la vie, il avait laissé son empreinte au plus profond de son corps comme pour lui donner cette seconde chance que L’Ordre ne pouvait permettre. Marie ne savait comment une telle chose était possible, mais elle savait qu’elle ne se laisserait pas recycler sans avoir donné la vie.
Bien sûr, elle ne pouvait obtenir une seconde fécondation in vitro mais elle savait que sans son implant contraceptif elle pouvait donner la vie autrement. Une idée folle venait de traverser son esprit : elle ferait une autre tentative, naturellement cette fois, sans rien dire, sans rien avouer, sans prévenir personne. Elle parviendrait à convaincre Joseph que c’était possible, que le bébé ne risquerait rien, que personne ne saurait. Inutile de lui dire quoi que ce soit sur le drame des transports, sur sa chute, sur sa perte de conscience, sur la terrible perte de leur bébé... Joseph l’aimait. Elle saurait obtenir de lui ce qu’il fallait.
Les jours passèrent et Joseph refusait toujours d’entendre parler du moindre rapport humain non autorisé. S’il subissait un contrôle ils seraient recyclés tous les deux. Il ne supporterait pas de la perdre. Ils chuchotaient, parlaient de manière codées, craignant que l’Oreille d’Etat ne passe à proximité de leur lieu de vie. Joseph tentait de contrôler sa respiration, car toute modification du rythme cardiaque et respiratoire était immédiatement repéré.
Pour la première fois de sa vie, il eut peur. Cette émotion pour autant désagréable qu’elle soit, lui fit comprendre sa chance et son attachement fort et véritable à Marie. Il savait que tôt ou tard il céderait pour ne pas lui faire courir plus de danger à discuter ainsi de sujets défendus mais il lui fallait un peu de temps. Après tout le bébé ne serait pas là avant plusieurs mois...
Marie savait que s’ils n’avaient pas leur enfant, devenus inutiles à la société, ils seraient mis au rebut. Comprenant l’inquiétude de Joseph, elle n’en parla plus, patienta, se fit douce, tenant toujours serré dans sa main le ticket d’or qui l’autoriserait le jour venu à entrer dans la maternité pour mettre au monde leur enfant. Son ventre continua à s’arrondir sans qu’elle comprenne pourquoi. Elle n’aborda plus le sujet avec son époux mais à force de patience Joseph finit par céder et Marie sentit de nouveau un fœtus se nicher au creux de son corps. L’enfant s’y épanouit bien vite occupant tout le vide laissé pour lui par son aîné.
Lorsqu’elle entendit de nouveau le haut-parleur national la convoquer pour le contrôle de son 8e mois de grossesse, elle trembla.
Allongée dans l’appareil qui tournoyait autour d’elle, elle attendait le verdict et la sanction qui s’en suivrait certainement. Restant calme et sereine, concentrée sur son bébé et tout l’amour qu’elle lui portait déjà, elle attendit que l’on vienne lui énoncer les termes du rapport médical. Une femme en blouse bleu glacier s’avança :
« Enfant immature. Vous auriez dû construire un enfant solide et viable. Cela constitue une anomalie. Le Grand Ordinateur a prévu que vous deviez donner un enfant fort et robuste. Il ne peut y avoir d’erreur. Suivez-vous La Loi à la lettre ? »
Marie dû de nouveau se prêter à un interrogatoire indiscret. L’interrogatoire ne décelant aucune infraction à La Loi, la jeune femme due subir un autre examen. La machine se remit à tourner et signala une anomalie qui n’avait pas été décelée précédemment : un autre enfant « immature » était niché au creux de son corps, caché derrière le premier. Les calculs redevenaient justes. Les machines n’avaient aucun bon sens, aucune capacité de réflexion et n’avaient jamais eu à traiter un tel phénomène. Une conclusion mathématique s’imposa : deux fœtus de 4 mois correspondaient à un seul de huit ! Une fécondation. Un ticket d’or autorisant une entrée en salle de naissance. L’ordinateur exécuta des calculs compliqués et bien longs à effectuer et puis donna une date pour la mise au monde du double enfant : cinq mois plus tard !
Marie respira profondément et malgré sa surprise et son angoisse ne prononça aucun mot qui ne serait pas de circonstance. Elle était autorisée à sortir et à poursuivre sa grossesse, rien ne devait être ajouté. Elle effectuerait son devoir tel qu’on le lui demandait, sans se poser de question, exécutant à la lettre les règles de La Loi. Se souvenant des risques qu’elle avait pris en souriant de manière importune, elle se retint même de ce discret signe extérieur de bonheur. Pourtant au fond de son âme, elle criait sa joie : ses deux enfants pourraient naître au même instant, le même jour sans aucune interrogation de la part du personnel médical, le Grand Ordinateur en avait décidé ainsi ! Lorsque l’Humanité avait été mise sous bulle, la société avait été restructurée de manière à ce que personne ne remette jamais en question les décisions informatisées. Le système était victime de ses propres règles...

Les semaines et les mois qui suivirent défilèrent sereinement. Marie avait appris à faire attention à elle et aucun incident ne se reproduisit. Parfaitement maîtresse d’elle-même, elle ne se sentait plus du tout surveillée et s’offrait même le luxe de s’asseoir parfois sans autorisation. Elle suivait La Loi qui lui intimait de manger à heures fixes des quantités préétablies de nourriture afin que son double enfant ait le poids réglementaire à sa naissance.
Et puis, à la date décidée par l’ordinateur, elle sentit de nouveau un liquide doux et chaud couler entre ses jambes. Elle repensa à ce fœtus qui avait su préparer le terrain pour ses frères et sœurs, à ce petit imprévu qui avait tout changé. Tenant serré dans sa main son ticket d’or, elle glissa la carte dans la fente et passa la porte de la maternité à l’heure qui lui était réservée pour accoucher. Une table de travail l’attendait. Une femme au regard froid vêtue d’une blouse bleu glacier la plaça sur la table et l’emmena en salle de naissance. Le premier enfant vit le jour : fort et robuste comme il le devait. L’équipe médicale s’apprêtait à sortir de la salle mais, en observant l’ordre de mission informatisé, attendit sans poser de question que Marie termine en silence son devoir et donne une seconde fois naissance à son enfant programmé. C’était l’année des V. Une seule ligne prévue pour enregistrer le double certificat de vie. Ne sachant comment prénommer les enfants, l’ordinateur résolu le problème en doublant l’enregistrement, ce qui permit de spécifier leur dénomination sexuelle. C’est ainsi que Valer et Valeruna furent créés : une double naissance, garçon et fille, promesses d’un autre futur où les anomalies allaient de nouveau avoir droit de cité...

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle oeuvre ! Bien inspiré très bien faite ! Ravi de vous avoir découvert ! J'aime naturellement ! Bravoo
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup :-)
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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Jusyfa · il y a
Bonjour Claire, nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici quelques mois. Aujourd'hui, si vous ne l'avez pas encore lu et sans vouloir vous obliger, je vous propose une nouvelle en finale du G.P automne.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Kiki · il y a
Je vous découvre en parcourant les textes de SE et là je suis admirative. C'est beau agréable à lire. BRAVO
Je vous invite si vous avez l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage ainsi je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI d'avance

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Thomas d'Arcadie · il y a
Magnifiquement magnifique ! C'est très beau, chacun des mots est choisi avec brio, Félicitations !
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Claire Dévas · il y a
Merci Thomas :-)
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Gisny · il y a
Comme l'écrit si justement Attilio : " Ecrivez Madame, écrivez ! " ! Bonsoir Claire !
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Claire Dévas · il y a
Merci pour vos encouragements Gisny.
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Jusyfa · il y a
Bonjour Claire,
La date des fins de votes approche, " un petit cœur collé sur un portable " en finale du prix hiver 2018, attend et espère une nouvelle fois, votre soutien, d'avance merci.

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Ratiba Nasri · il y a
Une excellente nouvelle SF avec beaucoup de détails, d’émotions et une écriture parfaitement maîtrisée ! La fin est bien pensée !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Jusyfa · il y a
Bonjour Claire, je débutais sur Short et vous étiez des premières personnes à supporter " Un petit coeur collé sur un portable" . Aujourd'hui en finale, je reviens vers vous, ( avant la date butoir ) avec l'espoir d'un nouveau soutien de votre part. D'avance merci.
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Manita · il y a
Il vous faut écrire un livre !Vous en avez le talent. Je continue à vous lire. Si vous en avez le temps, entre deux mots,venez me lire "Faut-il que je vous fasse un dessein? "
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