DOUZE

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Le matin du jour de ma mort, j'ai découvert mon poisson rouge, Douze, le ventre en l'air, flottant à la surface de l'eau du bocal. Cela faisait huit ans que nous vivions ensemble. C'était un cadeau de ma mère pour mes cinquante sept ans. Depuis ma naissance, j'ai toujours eu des poissons rouges. Le premier m'a été offert par un de mes oncles, j'avais un jour. Il l'a amené à la maternité dans un sac plastique transparent. Dès que j'ai pu raisonner, j'ai baptisé mes poissons par leur numéro d'entrée dans ma vie.

A chaque mort d'un de mes compagnons, j'effectue le même rituel. Je prend délicatement leur corps dans mes mains, le transporte dans la salle de bain pour le laver dans la baignoire. Ensuite, je le sèche à l'aide d'un sèche-cheveux. Jamais je ne le laisse seul. Je l'amène dans ma chambre, le dépose sur mon lit. J'ouvre mon armoire où je range mes chemises et en choisis une de couleur vive. Je prends ensuite les ciseaux de couturière rangés dans le tiroir de ma table de nuit. J'adore repriser mes chaussettes au lit, c'est pourquoi j'ai tout le nécessaire à portée de main, plus personne ne fait ça maintenant. Je découpe dans la chemise une pièce de tissus pour recouvrir le corps de mon poisson mort. Une fois dans son linceul, je le transporte dans le réfrigérateur. A l'aide d'une feuille de papier je fabrique un petit bateau que je colorie selon mon humeur. Pour peu de poissons j'ai pleuré. Je me souviens de Quatre, j'avais seize ans et il est mort le jour de ma première rupture amoureuse... pleurais-je sur lui ou sur moi ?

Mais pour Douze, au fur et à mesure que je dessinais sur le bateau, j'ai senti monter en moi une grande tristesse. Ce soir je m'interroge... pleurais-je à cause de sa mort ou à cause de la mienne... à venir ? Une fois l'embarcation terminée, j'allais prendre le bocal de Douze, le lavais. Comme de coutume, une fois propre, je le fracassais au sol. Je ramassais les morceaux de verre et les déposais dans la poubelle.
Pour finir, avant de sortir pour rendre un dernier hommage à mon ami, je préparais mes affaires de piscine, les fourrais dans un sac à dos et m'habillais de mon costume le plus clair. Je retournais dans la cuisine où je plaçais le corps enrubanné de Douze dans le bateau de papier, que je plaçais délicatement dans un sac en plastique blanc. Puis je sortis de chez moi, sac au dos, portant le cercueil de papier de Douze dans une main et sentant une boule de mélancolie alourdir mon cœur.
Une fois dehors, je marchais jusqu'aux quais. Je longeais la rivière jusqu'à trouver l'esplanade où de grandes marches permettent de descendre jusqu'à l'eau. Une fois en bas, je sortais le bateau funéraire du sachet plastique, le déposais à la surface de l'eau et d'une légère et douce poussée, j'envoyais Douze vers sa dernière demeure. Des larmes coulaient sur mes joues et malgré moi, ma main tenant encore le sac en plastique, s'éleva et s'agita au bout de mon bras levé, formant des signes d'au revoir à mon compagnon de 8 ans.
Envahis par la tristesse, je m'asseyais sur les marches, les mains jointes entre les cuisses, mon regard rivé au bateau. Je suis resté ainsi jusqu'à ce que je ne le vois plus. Je terminé cette funèbre journée à la piscine municipale. Après avoir fait quelques longueurs et regardé s'ébattre dans l'eau les autres baigneurs, je pris une douche et c'est là que le phénomène qui va me tuer... qui me tue et qui probablement va tuer...qui probablement tue, toute l'humanité, c'est manifesté.

L'eau, tout à coup, à cesser de couler sur mon corps. Je regardais alors le pommeau de douche et je constatais que l'eau était figée, solide, arrêtée net en pleine descente, les gouttes suspendues dans le vide, formant un collier de perle étincelant. Stupéfait, je tournais les robinets. Rien. Intrigué, j'approchais mes doigts de l'eau et constatais qu'elle était solidifiée, figée, dure. Soudain, j'entendis, venant des bassins de la piscine, des cris et des appels au secours. Sans réfléchir, je m'y précipitais et découvris un spectacle extraordinairement effroyable. L'eau, malgré le chlore, emprisonnait les corps des nageurs. Certains étaient encore vivants et tentaient de se dégager de son emprise, en frappant la surface devenue dure. D'autres hurlaient, criaient, se débattaient. Des hommes, des femmes et même des enfants, hors de l'eau, du bord, venaient en aide aux prisonniers. L'un tirant, l'autre poussant, cognant, griffant. Un maître nageur se saisit d'un extincteur, le porta au dessus de sa tête et le lança de toute ses forces dans l'eau. En vain, l'objet rebondit sur la surface dure et lisse et termina sa course contre la tête d'un des malheurs pris au piège. Le plus épouvantable, fut de constater que certaines personnes qui nageaient en apnée étaient maintenant prisonnières à jamais de l'eau. J'étais anéantis par la surprise, l'horreur et le désarroi. Mais soudain une pensée me réveilla. Douze ! Le bateau de Douze sur la rivière, il doit être bloqué quelque part. Alors sans répondre aux appels désespérés des autres bloqués par l'eau, sans obéir à la voix dans les haut-parleurs, qui appelait au plus grand calme et qui interdisait à quiconque de quitter l'établissement, je me ruais dans les vestiaires, attrapais mes affaires et arrivais en bousculant bon nombre de personnes, qui fuyaient ou qui voulaient empêcher les autres de fuir, sur le trottoir, en maillot de bain, mes vêtements à la main. Je les enfilais en vitesse et rapidement rejoignais les rives.

Là, de loin, je ne constatais pas le phénomène de durcissement, mais en approchant, je pouvais voir que le courant était moi fort que lorsque j'avais mis à flot le bateau de papier. Je dirais même, qu'en posant, malgré la peur, la paume de ma main sur la surface de l'eau, je ressentais une légère résistance. La rivière était en train de se solidifier elle aussi. Lorsque je me redressais, je ressentis une lourdeur dans tout mon corps. La fatigue, la peur, la nage, les émotions de cette journée pouvaient-elles être les causes de cette lassitude ou bien tout autre chose...ce phénomène étrange peut-être? Je jetais un regard sur l'eau qui coulée dans l'espoir de voir le bateau. En vain, il était déjà loin sans doute.
Je décidais de rentrer chez moi. J'eus du mal à parcourir le chemin, de plus en plus fatigué. Tout au long de mon parcours j'entendis des cris qui provenaient de l'intérieur des maisons. J'ai vu un enfant hurlant, un doigt pris dans un verre d'eau. Passant devant un café, j'ai vu un attroupement autour d'un homme, ses lèvres collées à un verre contenant un liquide jaune. J'ai entendu les sirènes des pompiers, des ambulances et de la police. Rien ne m'a arrêté. Arrivé chez moi, j'allais à la cuisine, prenais un verre, tourné le robinet d'eau froide au dessus de l'évier...mais l'eau ne vint pas. J'allais au réfrigérateur, prenait une bouteille de vin, en ôtais le bouchon, l'inclinais, mais le vin était bloqué, figé dans la bouteille. De rage, à bout de nerf, je la balançais contre le mur, elle explosa, répandant sur le sol mille perles rouges. Debout, dans la cuisine, je senti monter en moi des larmes...mais elles ne coulèrent pas. Épuisé, je m'effondrais sur une chaise. Je me sentais lourd, tout mon corps était comme ensommeillé, j'avais comme des fourmis dans les jambes. Lentement, je me penchais et retirais mes chaussures. Je n'avais pas eu le temps de mettre mes chaussettes devant la piscine, pieds nus, je me sentais mieux. Je décidais d'aller m'allonger sur mon lit. Je me levais de la chaise et me dirigeais vers ma chambre, quand une vive douleur sous mon pied me fit hurler. Très vite je me rasseyais, saisissais mon pied et découvrais, planté dans ma chair, un morceau de verre. Je le retirais...aucune goutte de sang ne coula. J'appuyais sur la plaie. Rien. C'est alors que je pris conscience du phénomène. Tout liquide sur cette terre était dans une phase de solidification. L'eau, l'alcool, les larmes... le sang. J'allais donc mourir...le jour de la mort de mon poisson rouge.

Plutôt que de me précipiter sur le téléphone pour appeler les secours ou d'aller voir mes voisins, ou de sortir dans la rue...je décidais de raconter cette étrange journée dans mon journal intime numéro soixante. Depuis que j'ai appris à écrire, chaque soir je rédige un texte racontant ma journée. Tous mes carnets sont rangés sur une étagère au dessus de mon bureau dans ma chambre. J'allais donc de la cuisine jusqu'à celle-ci, d'un pas lent. J'arrivais à mon bureau épuisé. Malgré tout, je trouvais la force de tenir mon crayon et mettre mes idées en place. Voilà...

J'allais reposer ma plume et refermer à jamais mon journal.. je vais mourir dans les heures, les minutes, les secondes qui suivent, j'en ai la certitude, quand mon regard se posa sur une photo que j'avais pris avec mon premier appareil. J'avais treize ans, j'étais en vacances chez mes grands-parents. Ils habitaient une ferme. Ils étaient paysans. Ils produisaient principalement du lait. Enfant, j'étais fasciné par mon grand-père, un homme joyeux et qui m'appris beaucoup de choses. Ces vacances là, j'ai pris énormément de photos de lui et de son travail. Faisant parti du club photo du collège, je les ai développé moi même et j'ai dû aux vacances suivantes les donner à mes grands-parents car bien des années plus tard, lorsqu'ils ont vendu la ferme et que j'ai participé au déménagement, dans un carton, au grenier, j'ai retrouvé mes clichés. Bizarrement j'en ai conservé une, celle qui est encadré aujourd'hui au dessus de mon bureau. Elle est en noir et blanc et montre mon grand-père, mais on ne voit que ses jambes, versant du lait dans des grands bidons en émaille blanc. Ce qui me trouble le plus, en cet instant, c'est que le lait semble figé, pétrifié, entre le sceau que tient mon grand-père et le bidon...Le lait pétrifié comme mon sang dans mes veines...pétrifié à jamais dans ma mémoire, le soir du jour de la mort de mon poisson rouge, les souvenirs de mon enf

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Utilisateur désactivé · il y a
Super idée, très bien menée !
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Franck Deraeve · il y a
Merci ! Comment j'accède à ton coin à toi sur ce site ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Je suis ailleurs. Je te mets le lien en MP.