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FINALISTE
Sélection Public

18 h, en ce jour du 07 avril 1994 une nuit chaude et humide tombe sur le Rwanda. La mélodie discordante des grenouilles sonne le glas d’un sommeil paisible pour la plupart des habitants, les moustiques tournoient méchamment, se préparent à l’assaut des peaux tendres, les chauves-souris débutent leurs ballets aériens. Soudain, de vives et brèves clartés illuminent et zèbrent le ciel alors même que deux bruits sourds ébranlent l’atmosphère. Peu après, un vacarme incessant de détonations, d’explosions, de flammes, de fumées, de cris, envahit la ville. La folie meurtrière des hommes ravage le pays, le génocide est enclenché.
La vie de Sylvain bascule en une nuit. Un convoi de camions quitte Kigali le matin du 8 avril. Totalement désorienté et seul désormais, bien décidé à fuir la capitale et cette guerre absurde, Il jette quelques affaires dans un sac à dos, rassemble le peu d’argent qu’il possède chez lui, ceint son cou d’un médaillon abandonné sur un guéridon, récupère sa montre dernier cadeau d’anniversaire, et court au point de ramassage.
Les camions avalent les kilomètres avant d’autoriser la moindre halte à leurs passagers. Se vider la vessie et se dégourdir les jambes devient une priorité absolue. La plupart des hommes entassés dans ces véhicules somnolent ou font semblant. Sylvain, tête entre les mains, accroupi sur son sac ne peut fermer l’œil, à l’affût des moindres bruits et soubresauts, apprécie ce silence, il n’aurait pas supporté la moindre conversation avec quiconque. Finalement, à la faveur d’une halte au village de Bugarama, il saute du véhicule et se fond dans le marché. Il en profite pour s’approvisionner, de quoi tenir plusieurs jours même si l’appétit lui fait défaut depuis cette terrible nuit. Il repart à pied, ignames, haricots blancs, riz, œufs, avocats, agrumes, bananes, papayes, physalis et maracujas, emplissent son sac. Il reprend sa marche, afin d’atteindre le Tanganyika qu’il connaît pour être déjà venu au temps des jours heureux en vacances à Bujumbura, avec sa femme et son fils. La haute végétation freine parfois son avancée, il agite un long bâton devant lui pour éviter de déranger quelques mambas noirs ou verts en plein sommeil. Du View Point aménagé sur les hauteurs, il aperçoit au loin les eaux miroitantes du lac qui l’appellent.
Il dépose enfin son sac à dos sur la rive près d’un tronc échoué. Poussiéreux de la tête aux pieds, il veut se tremper, se rafraîchir et éventuellement essayer de faire une sieste. Le bain et les jeux aquatiques de toute une famille hippopotame, lui arrachent un sourire crispé. Le soleil darde ses rayons implacables sur sa nuque et ses joues rougies. Ses lèvres desséchées tètent avidement le fond de sa gourde. Seuls quelques cris de singes et d’oiseaux venus de la forêt derrière, percent le silence en ce matin du 15 avril. Une voix l’interpelle vivement :
— Si tu ne veux pas servir de repas aux crocos, t’as intérêt à te tirer vite fait mon gars.
Sylvain ne se retourne pas. Il est bien décidé à pêcher quelques poissons. Il tire de son sac une bobine de fil de nylon et un hameçon qu’il attache à l’extrémité. Un solide roseau trouvé en lisière de forêt sert de manche à la canne à pêche improvisée. Il s’apprête à lancer son fil lorsqu’un chien efflanqué, galeux, traînant sa misère sur la rive, s’avance pour boire. Surgi d’on ne sait où à la vitesse d’un éclair, un énorme crocodile l’assomme d’un coup de queue, le chope entre ses deux rangées de dents bien acérées et l’entraîne dans les profondeurs du Tanganyika. Seule une tache rouge vif s’étale sur le sable. Sylvain se retourne sonné, dérangé, et dégueule ses tripes. Il reprend ses esprits, tourne la tête en direction de la voix entendue précédemment, mais plus personne ! Rassemble rapidement ses affaires et cherche sur la piste un moyen de transport.


Un bus, surchargé de passagers bruyants s’agrippant aux portières et fenêtres, stoppe à grands renforts de grincements de freins inquiétants, provoquant une tempête de poussière. Sur le toit, Sylvain aperçoit poules et chèvres ligotées vivantes. Son ventre gargouille, sa tête hirsute au visage sale, pas rasé attire la compassion d’une femme qui, traînant par le bras un marmot tout morveux et dépenaillé, l’autre somnolant fixé solidement dans son dos avec son pagne africain bigarré, partage et lui tend spontanément la moitié de son épi de maïs. Sylvain ne fait pas le difficile, remercie et croque à pleines dents. Le bus bringuebale sur les chemins caillouteux, soulevant la latérite qui s’infiltre insidieusement dans ses narines, sa bouche. Le pigment colore abondamment sa chemisette et son bermuda. Ici personne ne remarque l’état de saleté avancée de ses vêtements et l’odeur de transpiration âcre qu’il dégage. Montagnes, petits lacs, plantation de thé, parcs et forêt vierge se côtoient, le pays des mille et une collines n’a pas usurpé sa réputation. Les beautés simples de la nature sont bien là sous ses yeux mais il ne les voit pas.
Un africain saute dans le bus en marche, se retrouve nez à nez avec Sylvain, scrute le médaillon que ce dernier porte à son cou. Curieux, il lui crie :
— C’est le médaillon de la dynastie Nyiginya que je vois là ?
— Oui
— Où l’as-tu pris ?
— Quelqu’un me l’a confié avant de disparaître.
— Tu viens du Rwanda mon frère ? Où vas-tu maintenant ?
— Oui. Je vais à la capitale Dodoma et après à Dar es Salaam.

Après quelques jours à l’intérieur des terres à Dodoma, il veut rejoindre la côte. Le bus pour Dar es Salaam tombe à pic. Il le prend, négociant en shilling tanzanien la montre, dernier souvenir de sa vie d’avant. L’ancienne capitale grouille de pêcheurs, de voyageurs, de globe-trotters, de marchands ambulants qui investissent les trottoirs, de bicyclettes rouillées sans frein, de motos bon marché qui défient les lois de la gravité. Un joyeux tumulte, insupportable pour lui ! Il se dirige vers le ferry pour prendre son ticket.
— Zanzibar dans 30 minutes, crie le pilote, soleil et 38 degrés assurés en ce jour du 2 juin ! souriant de ses dents éclatantes, il apostrophe ce nouveau passager. Eh toi le Blanc, qu’est-ce qui t’amène par-là ? son regard attiré par le médaillon de Sylvain, il tire sur son encolure et lui montre le sien. 
— Moi aussi je suis issu de la dynastie Nyiginya, puis soupçonneux le questionne. Où tu l’as-eu ?
Sylvain épuisé et à bout, lâche comme une délivrance dans un souffle, son histoire à cet inconnu :
— J’ai épousé une Rwandaise de cette ethnie voilà trois ans. On vient de bousiller ma vie en tuant tout ce que j’ai de plus cher au monde, ma femme, mon fils, et mes beaux-parents. Les habitants du village n’ont pas été épargnés non plus.
Un sanglot réprimé, il se force à continuer :
— Je n’ai plus rien à perdre désormais. J’ai quitté ce pays en guerre in extremis le lendemain, caché à bord d’un camion. J’ai laissé mon poste d’enseignant à Kigali, je sillonne les routes à la recherche d’une terre d’accueil paisible. J’ai posé mon bagage au Burundi temporairement, le temps de retrouver un peu d’énergie physique et morale dans cette nature luxuriante. Après la Tanzanie je veux encore parcourir le monde.
À l’arrivée sur l’île, le pilote compatissant donne à Sylvain en guise d’adieu, une tape encourageante dans le dos.
Ce dernier traîne son corps affaibli jusqu’à une plage dans un coin à l’écart pour se baigner à l’abri des touristes remuants et tapageurs... Trente mètres plus loin, une pancarte : « No swimming ».

* * *



Le génocide rwandais : eut lieu du 7/04/94 jusqu’au 17/07/94. En 3 mois, on dénombre 800 000 victimes. La succession des conflits issus de ce drame est à l’origine de plus de 4 millions de morts dans l’Afrique des grands lacs : Rwanda Burundi et République démocratique du Congo. L’insécurité y fait encore de nombreux morts quotidiennement.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Thara · il y a
Bonne chance Marie-Françoise...
+ 5 voix !

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Marie-Françoise · il y a
Merci bcp Thara mm si aucune chance...s’il vs reste 3’ Un ange passe est également en finale...
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Thara · il y a
Pourquoi pas, merci !
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Dranem · il y a
Bonne chance pour cette finale... je crois déjà avoir voté pour ce texte... viendrez-vous soutenir l'Exil en finale ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexil-3

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Marie-Françoise · il y a
Avec joie Dranem ai voté avec ttes mes voix...!
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Samia.mbodong · il y a
Je vous renouvelle mes voix à ce beau texte sur ce drame africain et à votre belle écriture pour le décrire
 
Bravo et merci

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Marie-Françoise · il y a
Merci infiniment Samia !
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LUBERON · il y a
Belle écriture
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Marie-Françoise · il y a
Merci LUBERON
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Monique · il y a
Félicitations . Un sujet de l'histoire dramatique traité avec intelligence. Monique.
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Marie-Françoise · il y a
Merci Monique hommage aux victimes !
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Philippe Barbier · il y a
Mon soutien
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Marie-Françoise · il y a
Merci Philippe de votre soutien!
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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes à nouveau Marie-Françoise
Bonne chance à vous

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Marie-Françoise · il y a
Merci encore Isabelle
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Daniel Nallade · il y a
Soutien renouvelé !
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Marie-Françoise · il y a
Merci bcp Daniel pr votre soutien s’il vs reste 3’ Un ange passe est également en finale....
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Beline · il y a
J'ai voyagé grâce à vous ! Et partagé les émotions et tribulations de cet homme qui a tout perdu...
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Chateaubriante · il y a
douce amère Afrique
en proie à la barbarie

victimes de l'intolérance
massacre des différences
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Marie-Françoise · il y a
Merci Châteaubriante de votre fidélité !
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