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Djebel blues

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Patrick Liaudet

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
L’univers de Maurice Gimbert, c’est ce T3 au 6ème étage d’un immeuble de Grenoble. Une case parmi tant d’autres. Petites cases où sont rangées des vies différentes qui ne se rencontrent presque jamais. Son univers, c’est aussi un box de ciment froid fermé par une porte métallique, une cour-terrasse enserrée par les bâtiments et, un peu à l’écart, un semblant de square où subsistent avec peine trois arbres malingres et deux bancs déglingués. A cinq cents mètres du dernier immeuble, un pâté de maisons des années trente avec ce vieux bistrot qui sent la grenadine et le tabac froid, derniers vestiges d’un quartier où, hier encore, les gens se voyaient, se parlaient et s’écoutaient.
Derniers vestiges en péril, face à l’ogre de béton qui avale tout ce qui est modeste et fragile : pavillons, commerces, ateliers, jardins...
Il lui faut du géant, à l’ogre : tours, grandes surfaces clinquantes, immenses parkings et autoroutes entrelacées comme des serpents. L’ogre aveugle et sourd n’est jamais rassasié. C’est d’ailleurs lui qui a englouti la maison de Maurice. Une maison héritée de ses grands-parents. Par malchance, elle se trouvait sur le tracé de la rocade. « Rocade », un mot que Maurice ne connaissait même pas. Maintenant, il sait ce que c’est une rocade ! Voilà pourquoi depuis dix ans il n’est plus réveillé par le piaillement des mésanges, voilà pourquoi les émanations de dioxyde de carbone ont remplacé les fragrances de lilas en fleurs.
Mais Maurice s’en fout. Il n’y pense même plus. Il s’est adapté, comme on dit, et il essaie de rendre sa case vivable. Il suffit parfois de peu de choses : une radio, deux canaris qui sifflotent du matin au soir, des livres, surtout des livres d’Histoire, et quelques souvenirs oubliés dans des recoins de la vie ou sur des étagères poussiéreuses. La chance de Maurice c’est d’avoir aussi le Vercors juste en face de chez lui. Et la nuit, comme il dort très peu, il s’installe sur le balcon et grille cigarette sur cigarette, jaunissant un peu plus sa moustache et ses doigts noueux. Alors son regard se perd tantôt dans l’océan des lumières qui brasillent à perte de vue, tantôt dans la masse sombre des montagnes qu’assiègent d’autres points lumineux et itinérants.
En quelques minutes, Grenoble n’existe plus. Il ne voit qu’Alger, Constantine, le djebel... Les marches forcées. Les raids de nuit dans le bled ou la casbah. Cris. Détonations. Peurs viscérales doublées d’une sensation de puissance. Les copains. La solidarité, celle qui naît du refus de mourir. Epaule contre épaule. Sentir le souffle court de l’autre, doigt crispé sur la détente. Etre prêt à massacrer l’ennemi, à s’acharner sur lui pour exorciser cette trouille capable de vous faire dégueuler ou vous filer la diarrhée. Ah ! Putain ! Les choper ces salauds, les écrabouiller du talon pour qu’on en finisse avec cette guerre à la con ! Nous, on a vingt ans et rien à foutre de l’Algérie ! Seulement, il y a le drapeau à défendre et on est des soldats. Devoir, abnégation, honneur, on marche grâce à ces mots-là. Les états d’âme, c’est pour plus tard.
Oui, il était dur au mal, hardi au combat, Maurice Gimbert. Jusqu’à ce jour du printemps 1957. Accrochage avec des fellaghas. Une explosion. Le noir pendant de longues minutes. L’ambulance qui cahote sur des chemins poudreux. Un hôpital. Enfin, le réveil ; un matin étrange, presque irréel, avec un médecin militaire qui vous annonce sans prendre de gants :
- Mon petit, je suis désolé pour vous, mais vous ne remarcherez plus...
Et Maurice a toujours vingt ans !
A partir de là, c’est la vie sur deux roues, celle qui vous empêche de voir la même chose que les gens debout, vous fait bringuebaler au moindre obstacle en vous fermant les portes de l’amour et en ouvrant toutes grandes les vannes de la commisération. Une vie qui permet d’être seulement la moitié d’un être humain.
Alors pour Maurice Gimbert la vie est devenue un nouveau djebel où il faut se méfier de tout et déjouer les pièges, en permanence aux aguets. A force de volonté, il a quand même pu conduire à nouveau. Voiture aménagée. Une petite liberté qu’il met à profit pour parcourir la campagne grenobloise ou aller s’étourdir dans quelque centre commercial. C’est curieux, mais au milieu de la foule il se sent encore plus seul, et au bout d’un moment, il fuit ce lieu regorgeant de marchandises futiles, convoitées par des hordes de prédateurs grégaires sur fond de musiques débilitantes.
A cet instant, il voudrait gueuler son désespoir pour trouer le vacarme. Il serait prêt à tout pour attirer l’attention, autrement que par des regards impudiques. Tiens ! La semaine dernière, après avoir refusé une priorité, il a calé en plein carrefour. La voiture d’en face a pilé et un jeune couple en est descendu pour voir s’il avait besoin d’aide. Lui, il vociférait contre lui-même, contre n’importe quoi, puis il s’est calmé lorsque les gens se sont approchés. Après leur avoir fait des excuses, il les a invités à prendre un verre chez lui. Contre toute attente, ils ont accepté, comprenant qu’il s’agissait plus d’un appel au secours. Ils ont découvert le square, la cour-terrasse, le box, le fauteuil roulant qu’ils avaient déjà repéré à l’arrière du véhicule, enfin les canaris et le balcon d’où l’on aperçoit le Vercors. Ils sont restés une demi-heure puis sont repartis en direction de la Savoie.
― Téléphonez-moi ! Passez me voir... leur a dit Maurice avec un sourire résigné et une lueur d’imploration dans le regard.
Bon, ce n’est pas le tout, mais aujourd’hui il attend la visite d’une responsable de l’action sociale qui doit lui présenter la nouvelle aide-ménagère. Il en est à la quatorzième ! Elles ont jeté l’éponge les unes après les autres. Il faut dire que Gimbert est un emmerdeur de première ! Il ne supporte rien, et surtout pas qu’on touche à ses affaires. Alors la responsable l’a bien prévenu : c’est la dernière fois qu’elle s’occupe de lui. Pour donner le change, il s’est donc habillé et a même mis une cravate. Du parfum aussi. Un peu trop.
A dix heures, bref coup de sonnette. Il gueule :
― Entrez !! C’est ouvert !
La femme du bureau d’aide sociale, grande et élégante, pénètre dans l’appartement et, après avoir salué Maurice Gimbert, s’écarte en laissant place à la nouvelle candidate :
― Monsieur Gimbert, je vous présente Aïcha.
Alors là, c’est le coup de grâce ! Une Arabe ! Ils lui ont fait ça, à lui l’ancien d’Algérie, mutilé au combat, huit fois médaillé !! Une Arabe ! Ils se foutent de sa gueule. Comment il va te la renvoyer celle-là !! Elle aura pas le temps d’user les torchons !
Tout d’un coup, il se sent au bord de l’apoplexie. Comme si du magma brûlant montait en lui. Il va falloir que le bouchon saute ! Il va éructer les injures les plus dégueulasses possible. Lui river le clou à cette grande bringue ! D’ailleurs, elle l’a fait exprès pour le pousser à bout ; une vraie nuisible. Il en est sûr. Elle veut le punir !
En un éclair, la responsable a lu sur le visage de Gimbert tout ce qui se passait en lui. Habituée à gérer les situations extrêmes, elle le fixe soudain d’un regard implacable et, d’un ton qui ne souffre aucune contestation, elle le réduit au silence :
― La dernière fois, monsieur Gimbert, je ne vous le répèterai pas, la dernière fois !!
La petite femme fragile s’avance alors jusqu’au fauteuil et, la voix chargée de gentillesse lui glisse :
― Vous verrez, nous allons bien nous entendre.
Lui se contente de grommeler un « Ca m’étonnerait ! » que fort heureusement personne n’a compris.
Premier jour. Aïcha arrive à l’heure, ce qui n’empêche pas Gimbert d’être en pétard. Comme à son habitude il a déjà tiré le verrou et gueule un « Entrez !! » qui ne souhaite pas vraiment la bienvenue.
― Bonjour, Monsieur Gimbert, comment ça va ?
― Mal ! Comme tous les matins depuis 1957 !
― Bon... Je vais commencer par la salle de bains...
― Non !! Je ne me suis pas encore rasé !
― Alors, choisissez vous-même...
― Le salon, si ça vous chante. De toute façon, je m’en fous. Ici, il vient jamais personne !
― Vous n’avez pas de famille ? Pas d’amis ?
― Hé ! Ca vous regarde pas ! Vous êtes la bonne, un point c’est tout. Oui, moi je dis « la bonne » parce que tous ces mots à la con, « aide-ménagère » « agente de caisse » « technicienne de surface », c’est pour faire bien. Malgré le papier-cadeau, ça reste des boulots de merde avec des salaires de misère ! Tiens ! Comme « paraplégique » c’est distingué, mieux que « paralysé », mais à la sortie, ça revient au même : c’est toujours un mec qui a des roues à la place des jambes et qui la plupart du temps ne peut plus se servir de sa bite !
― Oh !! Monsieur Gimbert...
― Quoi ? Monsieur Gimbert. C’est pas la vérité ? Depuis 57, j’ai plus jamais baisé ! Tu trouves ça marrant, toi ?
― Ecoutez. Je vais commencer le ménage. Ca vaudra mieux...
― C’est ça. Faut mériter ton salaire, ma petite. Tu n’es pas payée pour glander.
Aïcha s’affaire toute la matinée et évite de croiser le regard de Gimbert qui s’arrange pour la surveiller du coin de l’œil, en faisant semblant de lire Le Dauphiné Libéré. Finalement, il la trouve pas mal avec ses cheveux auburn qu’elle a fait tirer et son petit cul moulé dans un jean à la mode. Dommage...
A onze heures quarante-cinq, elle s’apprête à quitter l’appartement, presque soulagée. Malgré tout, si l’on excepte le début de matinée, Gimbert n’a pas été trop désagréable. Il l’observe, puis, avant qu’elle n’ait dit au revoir, il l’interpelle :
― Tu es mariée ?
― Oui, depuis dix ans.
― Ben il a quand même du bol ton mari ! Gaulée comme tu es !
― C’est quoi « gaulée » ?
― Bah ! Laisse tomber ! Va vite le rejoindre ton Mohamed !
― Il s’appelle Karim, Monsieur Gimbert. A jeudi !
Une fois la porte refermée, il répète en grimaçant :
― A jeudi, Monsieur Gimbert ! Merci, Monsieur Gimbert... Il t’emmerde Monsieur Gimbert ! D’ailleurs, il emmerde le monde entier, Gimbert !!
Aïcha vient maintenant trois fois par semaine dans la case du 6ème étage où l’on est passé peu à peu de la guerre de tranchées au cessez-le-feu. Les pourparlers de paix sont en bonne voie, même si cela risque d’être une paix précaire.
Tout de même, malgré quelques coups de sang de temps à autre, Gimbert s’est habitué à ce lutin industrieux et enjoué qui lui apporte à chaque fois une petite brise d’Algérie, cette terre où il a laissé ses vingt ans. Paradoxalement, c’est comme si ce pays lui avait sauvegardé ses plus belles années, alors que France allait rimer avec souffrance. Le djebel, ça dégageait une formidable sensation de liberté... à portée de fusil. Grands espaces où flottaient des senteurs multiples d’herbes et d’arbustes qui faisaient oublier l’odeur de la mort en embuscade. De l’Algérie, il ne voulait garder que les belles impressions et, en dépit de propos ouvertement racistes, au fond de lui, il savait très bien que son accident faisait partie des règles du jeu, ce jeu truqué que chaque camp voulait gagner, sans être trop regardant sur les méthodes pour y parvenir.
Après, il fallait surtout se demander à quoi avait servi cet énorme gâchis. Mais cette question, il évitait de se la poser afin de ne pas commettre l’irréparable.
Aïcha, pour sa part, s’est habituée aux sautes d’humeur de Maurice. Elle a compris que cette hargne n’était qu’un immense cri de désespoir, et, à force de patience et d’aménité, elle a fini par l’apprivoiser, à tel point qu’il cherche toujours à la retenir quelques minutes quand arrive l’heure du départ. Ces deux êtres qui semblaient voués à s’ignorer, voire à se haïr au travers de ce qu’ils symbolisaient l’un pour l’autre, parviennent enfin à s’accorder.
Sauf que ce matin du 20 décembre Gimbert est de très mauvais poil. Il en est toujours ainsi à l’approche des fêtes de fin d’année. Submergé par l’hystérie collective qui gagne les moindres parcelles de la ville, il a le sentiment d’être le seul à être seul. Pas banal. Alors il délaisse la ville fardée comme une vieille pute qui voudrait encore séduire et il hiberne jusqu’à l’entrée de la nouvelle année. De plus, ce matin, Aïcha lui a demandé de pouvoir partir plus tôt. Elle doit passer l’après-midi à courir les magasins pour les cadeaux de ses gosses. Il lui a dit oui, mais ça l’a mis en rogne. D’autant qu’elle ne viendra qu’une seule fois entre Noël et le jour de l’An. Aïcha connaît la technique pour apaiser les tensions. Toutefois, ce matin, Gimbert se bute encore plus, rouspétant à tout bout de champ. Elle n’en fait pas cas et s’active pour finir à temps. Malheureusement, en voulant nettoyer une étagère, avec son chiffon elle accroche un cadre qui protégeait une photo de la section de Gimbert en Algérie, tous ses copains, tous morts là-bas. Le cadre se brise et dans la chute la photo se déchire.
En un tour de roue Maurice est au salon et se met à hurler :
― Ah ! Tu étais vraiment pressée de partir ! Maintenant voilà le résultat ! Du vrai travail de bougnoule ! La seule photo de mes copains ! Allez, fous le camp !! Tu m’as gâché la journée !
Aussitôt, Aïcha jette le chiffon et le tablier à travers la pièce. Dans ses yeux noirs on peut lire plus que de la rage, presque de la haine :
― Jusqu’à maintenant t’étais bien content de l’avoir la bougnoule ! La seule qui a accepté de rester avec un emmerdeur pareil ! Mais cette fois je me casse. Tu finiras tout seul. Joyeux Noël, Monsieur Gimbert !!
Sur ces mots, elle attrape son sac et son manteau puis disparaît dans l’escalier.
Gimbert, abasourdi par cette réaction aussi violente qu’inattendue, continue à maugréer :
― Non, mais c’est un comble !! On va pas se faire commander par des Arabes...
Mais comme il n’y a plus personne pour riposter, sa diatribe s’éteint d’elle-même.
Quinze jours qu’il n’a pas revu Aïcha. Noël est passé, le jour de l’An aussi et encore plus de solitude. Il la maudit chaque jour davantage.
Puis un matin, n’y tenant plus, il prend le téléphone et lui fait livrer soixante-douze roses, parce qu’il vient d’avoir soixante-douze ans ! Pendant deux jours, rien. Mais le surlendemain, vers quatorze heures, on sonne. Il se précipite, embarquant dans ses roues le porte-parapluie. En pestant, il ouvre.
Aïcha est là, impassible, sanglée dans un imperméable rose qui la rend encore plus séduisante.
― Entre !
― Voilà. Je passais dans le quartier et je voulais simplement vous dire merci pour les roses...
― Ah ! non ! J’ai horreur qu’on me dise merci !
― Eh ! bien, merci quand même. Et puis maintenant, tu vas m’écouter, Maurice Gimbert ! On n’est plus dans le djebel ou dans la casbah d’Alger et je ne suis pas la fatma de service. Je suis payée pour faire un travail, pas pour me faire insulter ! Soit tu acceptes les règles et je reviens, soit tu te trouves une autre inconsciente pour me remplacer. Qui sait ? La prochaine fois, ils vont peut-être t’envoyer une Black ?
― Bon... Admettons que je m’excuse... Mais quand même, la photo de mes copains... ça m’a mis hors de moi...
En signe de paix Aïcha se penche alors vers lui et l’embrasse sur la joue. Il n’en revient pas et une profonde émotion s’empare de lui. Des années qu’il n’a pas connu une sensation pareille, des années qu’il n’a pas éprouvé un sentiment tout court. Il reste tellement ébahi qu’Aïcha éclate de rire :
― C’est pas le tout Maurice. Il faut quand même que j’attaque le ménage. Tu as vu dans quel état tu m’as mis cet appartement !!
Les mois qui suivent sont empreints d’une grande sérénité, chacun se bornant à jouer son rôle. Quelquefois, Aïcha lui prépare à manger et un jour elle apporte même un plat de couscous qu’elle a cuisiné. Gimbert n’en avait plus mangé depuis l’Algérie ! Alors ce moment-là restera gravé et mille choses se bousculent dans sa tête. Il n’est plus du tout sûr de lui, de ce qu’il pensait jusque-là, à propos des femmes, des Arabes, de la vie tout simplement. Tiens !S’il n’avait pas ces deux roues à la place des jambes, il serait presque heureux...
Aïcha, elle aussi, se sent bien. Son travail n’est plus seulement un gagne-pain, il a pris maintenant une vraie dimension affective. Pour s’en apercevoir, il suffit de lire dans le regard de Gimbert. Il ne la considère plus comme la bonne ; non, elle est à mi-chemin entre une amie et une parente. De son côté, elle a compris que ses coups de gueule, ses sautes d’humeur, ses injures mêmes, c’est sa façon à lui d’aimer et de conjurer cette malédiction qui a anéanti sa vie d’homme un beau matin de printemps 1957, un matin où l’air fleurait si bon dans les Aurès.
Aïcha a également voulu reconstituer la photo déchirée des copains de Maurice pour la faire reproduire, mais il l’en a dissuadé. A la place, il lui a fait acheter un panorama d’Alger sur fond d’azur. Quand elle a installé le grand cadre sur l’étagère, il a dit que, finalement, le destin lui avait fait comprendre qu’on ne pouvait pas toujours vivre avec le passé. Et puis cette photo, c’est exactement la première vision qu’il a eue depuis le bateau, en arrivant dans le port d’Alger. A ce moment précis, la guerre ressemblait à un départ en vacances ; malheureusement, ça n’allait pas durer...
Depuis quelques jours pourtant, Aïcha semble préoccupée et Gimbert s’en est bien aperçu. Il n’a pas trop envie de passer pour un curieux mais se dit qu'elle a peut-être besoin d'aide et un matin, avant qu’elle n’entreprenne de faire le ménage, il la fait asseoir :
― Aïcha, si quelque chose te tracasse, tu peux le dire à ton vieux Maurice. Il est là pour t’aider !
Voilà qu’elle se met à pleurer et, entre deux sanglots, donne des bribes d’explication :
― Mon mari... il veut rentrer au pays... il est informaticien et on lui a proposé une place à Annaba... il dit qu’il faut aider l’Algérie... ils sont de plus en plus nombreux à vouloir retourner là-bas... mais moi, je me plaisais bien à Grenoble, j’avais mes copines et puis toi, Maurice, parce que tu es devenu un peu comme mon grand-père... en plus, je ne parle pratiquement pas l’arabe !
― Tu sais, Aïcha, la vie prend parfois des détours pour nous conduire vers le bonheur. Si ça se trouve, tu vas te plaire en Algérie. Il y a de si beaux endroits, quand j’y pense...
Mais c’est clair, Gimbert dit tout cela sans conviction, et Aïcha n’est pas dupe. Ils restent donc là, tous les deux, à regarder le parquet, sans pouvoir aller plus loin dans la conversation. A un certain moment, Aïcha lève les yeux et s’aperçoit que de grosses larmes serpentent lentement le long des joues ravinées et mal rasées de Gimbert.
Ca, elle l’aurait jamais cru !!
Puis, comme si cela lui demandait soudain un effort surhumain, Maurice Gimbert actionne les roues du fauteuil et se dirige vers le buffet de la salle à manger. Il ouvre le tiroir de gauche et, après avoir farfouillé dans un fatras d’objets divers, en exhume une petite boîte carrée dont le blanc est devenu pisseux avec le temps.
Il revient vers Aïcha et ouvre la boîte dans laquelle repose une bague en or sertie de diamants :
― Tiens ! Aïcha, j’ai acheté cette bague en 57 pour une personne qui n’a pas aimé mon fauteuil roulant, ni la moitié d’homme qui se trouvait dedans. Alors, aujourd’hui, ce bijou, tu es la seule à le mériter parce que tu as plus d’amour en toi que toute les madones du monde, parce que grâce à ta patience et ta générosité tu as su faire comprendre à un vieil imbécile comme moi que les hommes ne sont ni forcément bons, ni forcément mauvais ; ils sont des hommes tout simplement, avec en eux une mosaïque de sentiments complexes qui les rend, selon les circonstances, attachants ou détestables. Prends cet anneau, Aïcha, il t’appartient, c’est ton devoir de l’accepter !
Le discours de Maurice bouleverse tellement Aïcha qu’il ne lui viendrait même pas à l’idée de refuser et, d’un geste plein de solennité, elle passe la bague à son annulaire gauche, comme pour venger cet homme qu’une fiancée versatile a abandonné, à cause de deux jambes malencontreusement oubliées dans le djebel algérien, par un si beau matin de printemps.

PRIX

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Joce · il y a
merci pour votre appréciation sur cette nouvelle qui résume 2 histoires vraies. Je tâche d'aller lire A l'aire du temps rapidement. Amitiés
Patrick LIAUDET

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Chris · il y a
Je viens de perdre un ami , ancien combattant d'Algérie et j'ai pensé à lui en lisant votre texte ... De plus on a tellement besoin de compréhension entre les peuples actuellement alors que les dénonciations haineuses s'emballent que je tiens à vous dire que j'ai apprécié votre beau texte plein d'empathie . Merci .
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Frederique Panassac · il y a
La bonne littérature ET les bons sentiments peuvent se concilier, cette histoire idéaliste en est la preuve. J'ai apprécié, voici un vote de la part d'une autre finaliste qui essaie de lire tous les concurrents.
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Martine Cabrolier · il y a
Joli fair-play !
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Marlyse Jaquet · il y a
bravo Patrick toujours aussi bien, j'espère que tu gagneras.
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Marlyse Jaquet · il y a
merci de voter pour mon bneau frère
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Dominique Perruisset · il y a
bel instant d'émotion, vote confirmé.
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Chantal Bachelard · il y a
Super patrick. Je suis sur que ton talent sera récompensé tu le mérites vraiment.
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Martine Cabrolier · il y a
Chapeau bas "Monsieur" Patrick , la magie des mots pour pour l'expression des sentiments , tout simplement : beau!
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Dominique Bette · il y a
Très belle histoire ,j'ai adoré. Merci Patrick
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Nathalie Guiller Raguin · il y a
Comme d'habitude : j'adore! Merci Patrick
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Aline Chapuis · il y a
Trés bon livre.
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