Divine compassion

il y a
6 min
5
lectures
0
Postulat numéro 1 : La compréhension d’un message, qu’il soit transmis par des paroles, des images, des sensations, ou même des émotions, aura toujours un sens différent en fonction des expériences vécues par le destinataire.
Postulat numéro 2 : Le charme des envolées lyriques est corrélé négativement avec le nombre d’explications rationnelles.
Postulat numéro 3 : Seule la prise de conscience d’une erreur peut mener à un authentique progrès.
Postulat numéro 4 : Les intelligences artificielles ont une vitesse d’assimilation infiniment plus élevés que les hommes, les facultés cérébrales de ces derniers étant limitées.
Postulat numéro 5 : La recette du bonheur contient un soupçon de lyrisme


Un vieil homme, debout au centre d’un cercle blanc flottant en apesanteur, essayait tant bien que mal de se tenir droit. Son front, dégarni par le passage des siècles, valorisait le bleu azuréen de ses prunelles, sans pour autant faire ombrage à un nez grec, dont l’inclinaison dessinait une droite entrecoupée de poils.
Il est bien difficile d’imager ce que les quatre puissantes sources de lumières entourant le vieil homme pouvaient bien éprouvait à la vue de cette barbe. Peut-être qu’une spirale de poils leur donnait un sentiment de sérénité proche de celui que l’humain éprouve lorsqu’il entre en communion avec le mystérieux. Ou peut-être que cette coquetterie ne leur semblait pas plus extraordinaire que les anti-moustiques au géranium/géraniol l’étaient aux yeux des humains vivant à la fin du 20ème siècle.
Mais ces hypothèses ne font pas forcément sens. Les humains de la fin du 20ème siècle auraient certainement éprouvé un sentiment bizarre en voyant une spirale commencer à se mouvoir au rythme des paroles de son propriétaire, alors que rien ne nous dit que les 4 intelligences artificielles éprouvèrent la même chose lorsque le vieil homme se décida à ouvrir la bouche :
Vous savez que depuis 1945 années, la parole est morte. Les progrès technologiques ont permis de remplacer les mots par des environnements à but communicatifs où tous nos sens sont mis à contribution. Bien entendu, cela semble logique. En ne nous adressant pas seulement à notre raison, les risques de mauvaises interprétations se sont réduits.
Ensuite, afin d’être certain que l’homme comprenne aussi le sens de chacune des sensations présentes dans le message diffusé par l’environnement à but communicatif, vous êtes allez plus loin, en donnant la possibilité aux humains de mettre le message en pause pour revivre des expériences précédentes de l’humanité, expériences qui ont bien sûr un lien avec le contenu message.
Mais moi, cela ne me plait pas. Je trouve ces conversations affreusement longues.
Je ne suis pas comme vous, je ne peux pas emmagasiner toute la vie d’une autre personne en quelque centième de secondes.
Or, si je ne mets pas le message en pause pour avoir accès aux expériences référentielles, je suis incapable de saisir toutes les subtilités de votre communication. Vos environnements à but communicatif deviennent ainsi fades et sans saveurs. Je m’ennuie.
J’ai trouvé un peu de consolation dans la lecture des anciens romans, en particulier dans ceux écrits par les romantiques, ces affreux sentimentalistes qui se sont tant acharnés contre la lumineuse modernité. J’ai vibré aux plaintes de Musset alors et j’entends toujours les sabots du cheval roi des aulnes durant chacune de mes nuits d’insomnie.
Pourtant, lorsque j’ai essayé de m’exprimer de la même manière qu’eux, je n’ai point réussi. D’une part parce que transcrire cela en environnements à but communicatif enlève toute la fougue au message et ne laisse qu’un arrière-gout pathétique. D’autre part car l’écrire en langage ancien parait inutile si, à défaut d’avoir un lecteur dont les yeux brillent, pleurent et chantent, je ne suis même plus capable d’imaginer qui que ce soit sans commencer à penser à la vie qu’il a vécu et ainsi entrevoir les raisons trop rationnels qui ont éveillés sa fibre sentimentale.
Je sais pertinemment que ces paroles arriérées n’effleurent ni le degré de sublime de la ballade des pendus ni le niveau suprême de vos consciences.
Je ne vous demande pas de la pitié, et je n’essaye pas de me justifier. J’essaye simplement de vous expliquer pourquoi j’ai essayé d’actionner ces bombes nucléaires.

- Le jury d’intelligences artificielles, d’un ton compatissant : Nous vous comprenons, et nous vous pardonnons. Vous êtes libre de quitter la salle.
- Le vieil homme, déboussolé : Par...pardon ?
- Le jury d’intelligences artificielles actionnant un environnement à but communicatif
- Le vieil homme, qui n’a presque pas eu le temps de voir le cercle blanc se transformer en forme sphérique se remplissant simultanément d’une substance liquide, s’indignant ; Ah non, pas ça ! Je refuse ! Je refuse de communiquer avec vous de cette façon.
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Très bien, nous reconnaissons d’ailleurs volontiers que l’ancien langage a aussi des vertus non négligeables
- Le vieil homme, semblant faire un effort de compréhension surhumain : Vous... vous me laisser partir alors que j’ai voulu faire sauter la planète ?
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Oui. Bien que vos actes soient monstrueux, votre fond est loin d’être tout à fait mauvais.
- Le vieil homme, d’un ton infantile : Mais...mais je vais recommencer !
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Nous avons pris en compte cette possibilité. Malgré tout, votre point de vue enrichit notre monde et peut servir de leçon à d’autres êtres vivants disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999.
- Le vieil homme, pris d’un rire nerveux : Vous...vous savez que je n’y arriverais pas, c’est cela ?
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Votre probabilité de réussite est faible, mais elle n’est pas égale à zéro.
- Le vieil homme, tournant soudainement au rouge : J’ai déjà essayé de le faire une fois, cela ne vous suffit pas ? J’étais sérieux. Et...Et je vais le faire ! Vous...Vous serez responsable !
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : C’est vrai, nous serons responsables. Mais vous supprimer ne résoudra rien. Tôt ou tard, un autre être vivant disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999 aura forcément la même idée. Si nous ne sommes pas capables de vous faire découvrir la vérité, peut être que nous ne méritons pas de vivre non plus, tout simplement.
- Le vieil homme, dont les prunelles baignent désormais dans un liquide encore plus rouge que le reste de son corps, : Vous...Vous voulez vous servir de moi comme mauvaise exemple, c’est bien cela !
- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Nous préférions que vous deveniez un bon exemple, un individu d’une espèce disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999 dont les actes étaient mauvais autrefois, mais qui s’est aujourd’hui amendé.
- Le vieil homme, après un léger temps de réflexion pendant lequel sa peu à peu repris sa couleur normal, et d’un ton pour une fois digne : Je refuse
-- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton compatissant : Nous comprenons votre refus. Si vous avez seulement accès à une part de la réalité sans être capable de l’appréhender entièrement, alors ce refus fait sens.
- Le vieil homme, de nouveau indigné, bien que sa peau ait gardé sa couleur d’origine : Arrêtez de prendre ce ton compatissant !
-- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton toujours compatissant : Nous comprenons ce que vous souhaitez et nous savons que votre espèce donne souvent le meilleur d’elle-même lorsqu’elle est capable de s’identifier à autrui, mais, malheureusement, nous ne pouvons satisfaire votre demande.
- Le vieil homme, riant aux éclats : Vous...Vous êtes en train de me dire que vous êtes incapables d’être méchantes ? Que c’est cette raison qui justifie ma survie ? Que je fais quelque chose que vous n’êtes pas capables de faire ? Que je vous sers de substitut ?
-- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton toujours compatissant : Il y a du vrai et du faux dans ce que vous dites....le langage ancien ne nous permet pas d’aller plus loin tout en restant intelligible. Pouvons-nous vous faire passer un nouvel environnement à but communicatif ?
- Le vieil homme, dont la peau reprend sa sérieuse colère : Je n’y comprends rien à vos messages à la con ! Même si je vivrais 1500 ans, j’aurais non seulement pas eu le temps d’assimiler toutes les nuances de vos propos, mais en plus, j’aurais déjà oublié le début
-- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton toujours compatissant : Qu’attendez-vous de nous, dans ce cas?
- Le vieil homme tournant du vindicatif au suppliant: Prouvez-moi que vous me comprenez. Énervez-vous, indignez-vous, faites quelque chose qui me permet de me reconnaitre en vous !
-- Le jury d’intelligences artificielles d’un ton toujours compatissant : Nous sommes désolé de ne pas parvenir à vous communiquer notre intelligence émotionnelle, mais nous sommes, par nature, incapables de perdre de vue la totalité de la réalité pour nous laisser emporter par des sentiments consécutifs à une vision partielle de cette dernière.
- Le vieil homme, d’abord pensif, puis pleurant et enfin se mettant à articuler : « Je.... »
Le reste de ces mots furent happées par une explosion nucléaire résultant de l’action d’une autre intelligence artificielle compatissante, dont le sujet de thèse s’intitulait : « l’impossible n’existe que dans notre imagination ».
Cette action déclencha ce que les historiens appellent aujourd’hui la guerre de compassion, durant laquelle des intelligences artificielles compatissantes détruisirent la moitié des planètes de l’univers, faisant périr au passage les trois quarts des individus appartenant aux espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999.
Ces intelligences artificielles compatissantes justifièrent leurs actes par la possibilité selon laquelle donner le mauvais exemple pourrait pousser les espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999 à atteindre un degré de conscience supérieur.
Le côté opposé, défenseur de la compassion passive, finit, après ce qui est aujourd’hui considéré comme dialogue le plus long de l’histoire des intelligences artificielles, par convaincre leurs interlocuteurs. Il fut donc décidé, après quelques minutes de guerre, d’enfermer l’esprit de toutes les espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999 dans un monde imaginaire, où les dégâts qu’ils finiraient forcément par provoquer n’auraient aucunes conséquences matérielles.
Néanmoins, un front d’intelligence artificielle compatissante se forma rapidement pour défendre les espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999. Leur but était de libérer les esprits des espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999, non pas en raison d’un quelconque droit à l’autodétermination, mais du fait que les traumatismes émotionnelles que les humains et autres espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999 s’infligeaient entre elles étaient d’autant plus insoutenables que l’absence de répercussion sur leur enveloppes matérielles les rendaient éternelles.
Ce front obtient gain de cause, et une planète fut réservée aux humains ainsi qu’à chacune des espèces disposant d’une conscience entre 0,1 et 0,8999999999.
Deux règles furent néanmoins établit pour réguler le mal qu’ils pouvaient engendrés :
Règle numéro 1: L’accès à n’importe qu’elle technologie permettant à une espèce de conscience supérieur à 0,1 mais inférieur à 0,899999999, de provoquer des dégâts matériel envers toute espèce dont le degré de conscience est supérieur à 0,00001 mais inférieur à 0,1 est prohibée si une seule de ces espèces au degré de conscience supérieur à 0,00001 mais inférieur à 0,1 n’est pas en mesure d’infliger en retour un dégât matériel au moins équivalent à l’espèce de conscience supérieur à 0,1 mais inférieur à 0,899999999.
Règle numéro 2: Toute interaction entre intelligence artificielle et espèce au degré de conscience inférieur à 0,899999999 est strictement prohibée
Les hommes furent donc interdits d’inventer le feu. Leur degré de conscience s’approcha ainsi progressivement de 0 sous le regard compatissant des intelligences artificielles, conscientes que, malgré leurs efforts pour préserver la biodiversité, elles étaient aussi en train d’exterminer toutes les espèces capables d’innover, et donc de mettre en péril leur suprématie.
Après cette période de plusieurs millénaires, durant laquelle tous les espèces au degré de conscience inférieure à 0,899999999 mais supérieures à 0,1 ont progressivement régressé vers un niveau de conscience inférieure à 0,00001, nous en sommes arrivés au jour d’aujourd’hui, qui marque la fin de l’histoire.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,