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Un .44 Magnum, lourd, dense, comme un prédateur cuirassé. De l’acier impeccablement entretenu, lustré. La crosse était nacrée.

Sa discrétion était telle qu’il se fondait dans la salle de lecture. Un passe-partout, un ni-ni pur sucre. Un poil en deçà du mètre quatre-vingt – non dégingandé, non lilliputien. Point gras, étique ni baraqué à l’excès. Pas évident de repérer son nuancier de cheveux, entre châtain sombre et bifurcation vers le brun clair. Quant aux fringues : de marque mais sans tapage, aux coloris passe-muraille... toutes murailles ou tapisseries, d’ailleurs. Depuis son inscription, il venait quasiment chaque jour ouvrable à la bibliothèque publique de Bangor (Maine), généralement du milieu de l’après-midi jusqu’à la fermeture. Il fallut à la jeune femme, intriguée par cette présence effacée, de la constance dans sa concentration et une ruse de sioux avant qu’elle mémorise la couleur de ses yeux. Vert soutenu. Ou marron plutôt clair. En fait, vert teinté de reflets noisette – même ses prunelles adoptaient la tenue camouflage. Le type se casait dans un recoin éloigné du comptoir d’accueil, peu éclairé : demi-planqué par un pilier en arceau, il crayonnait de la senestre au recto de feuilles de papier dessin en gestes lents et calculés et griffonnait en verso par la dextre au stylo bille, plus spasmodiquement. En mouvements précis de ses fines mains, dos droit, épaules et nuque quasi immobiles, avant-bras ou poignets toujours en contact avec la table.
Aux fils des jours se tissa entre eux un jeu subtil où les regards s’évitaient de face mais jaugeaient en périphérie, où elle s’interdit de sonder la liste des documents consultés tout en tentant de deviner à la couverture le type d’ouvrages empruntés. La plupart graphiques... design, animaleries et flores diverses et variées, histoire en ses diverses périodes, comics books, architectures, ethnologie, mode et costumes, bestiaires tant mythologiques qu’issus de l’héroïc fantasy. Jamais elle ne le vit repartir chez lui avec un bouquin. Curieusement, nul n’occupa ce recoin aux ponctuels horaires de sa discrète présence. Il n’aborda quiconque, hormis le minima nécessaire pour ses emprunts, ne fut jamais abordé, comme s’il n’était qu’ombre vaguement colorée. Solitaire, tellement solitaire. Parfois elle avait le sentiment d’être la seule à le percevoir comme naufragé au milieu des gens, cramponné au papier telle une épave flottant sur la mer.
Il n’était pourtant ni illusion, ni pur esprit, son nom figurait au fichier de la médiathèque, inscrit depuis le 3 septembre – pile le jour de son retour de vacances. Stéphane Leroy. Né un 29 février à Montpellier (France). Domicilié dans l’ancien presbytère catholique perdu dans un hameau rustique en lisière du Bangor urbain. Nanti d’un drôle d’état : « trader à la retraite ». Une non-occupation, en quelque sorte. Elle ne put s’expliquer pourquoi ce discret oisif de trente-quatre ans l’attirait tant. L’exotisme de la vieille Europe ? Que justement il parut en retrait de tout, hormis de ses feuillets ? Peut-être cette impression qu’il fut en surplomb d’une spirale de vacuité fossilisée sur elle-même. Oui, elle se sentait miroir de cette étrange opacité, happée comme par un gouffre d’obscurité. Il est de si sombres et invisibles soleils qui attirent tout corps passant à portée de leur aura gravitationnelle, à moins que ces corps eux-mêmes ne provoquent la trajectoire d’approche.
Ce dernier vendredi d’octobre, deux feuilles gisaient sous « sa » table : l’abandon de quelques grammes d’épais papier synchronisa leurs orbites respectives. Cœur battant, elle les ramassa pour les glisser sous son pull d’Irlande en évitant de les froisser, se contraint à attendre d’être dans sa Buick Park Avenue bosselée çà et là pour déchiffrer chacun des papiers. Structurés à l’identique. Côté pile quelques croquis fouillés, annotés de coordonnées cabalistiques reliées de fins traits. Côté face des colonnes de calculs sophistiquées intégrant ces mêmes coordonnées et quelques notes sibyllines, rédigées en français. Une écriture fine, minutieuse, scolaire dans son impeccable lisibilité. Un dessin par feuille : un manoir gothique à l’entrée gardée par un couple de panthères languides, deux mains ouvertes de part et d’autre d’un visage. Ses mains et son visage, surplombant la calligraphie de son identité – Asia Carpenter. Reproduite ici, la même police de caractères que sur son propre badge de bibliothécaire en chef.
De l’extrémité des phalanges elle suivit délicatement les contours de sa frimousse d’une rondeur lunaire, l’amande sombre de ses yeux parés d’étincelles de curiosité, les hautes pommettes, la crinière d’une solaire blondeur, tout cela restitué de seules nuances finement crayonnées de noir, blanc et gris. Les longs doigts et larges paumes contrastant avec son gabarit menu aux formes si moelleuses, ces fermes rondeurs qu’elle avait mis du temps à apprivoiser, regard après regard, caresse après caresse d’hommes qui avaient partagé sa couche. La mobilité expressive des mains, la grâce tactile des gestes étaient parfaitement restituées. Sa personnalité captée par un graphisme stylisé, élégant, sans l’artifice d’un réalisme pseudo photographique. Elle eut l’impression de résider en un songe aux frontières de l’éveil, où elle se contemplait elle-même. Le duvet de sa nuque s’en érigea.
Une subtile poussée au niveau des premières cervicales l’incita à enclencher le contact pour mettre cap vers le presbytère rendu à la vie laïque, faute de prêtre à demeure. Il suffirait de laisser les croquis dans la boîte aux lettres avec – ou non – un petit mot. D’évidence plus mystérieuse, excitante, l’absence de billet créerait ce vide n’attendant que d’être comblé. Oui, elle désirait jouer avec ce mystère fait homme.

Des effluves de poudre brûlée. L’arme avait servi deux ou trois jours auparavant, sûrement pour du tir libre dans un champ ou un bois désert en cette saison.

La demeure empourprée de briques jouxtait le charme délicieusement suranné de l’église, briquée elle aussi ; les pierres tombales du cimetière adossé au lieu de culte perdaient du terrain face aux reptations sournoises d’une mousse brunâtre. De massives carcasses d’engins agricoles roupillaient dans un hangar récemment greffé à la maison, en planches ocre criard alignées comme à la parade. Que le frenchie ait choisi de louer cet endroit délaissé, à l’écart des voies principales de circulation, n’étonna pas Asia. Vestige d’un passé boursicoteur, la Chevrolet Camaro aux vitres teintées, carrossée de bleu marine, lustrée d’une minutie compulsive, détonnait un brin dans cet isolat de ruralité figée. Mains toujours sur le volant, garée à deux mètres de la boîte aux lettres, la jeune femme se sentit intruse, comme si le lieu ne tolérait qu’un quota restreint d’êtres humains.
Calme, discrète, posée, elle était à l’aise partout, n’hésitant pas, pourtant, à oser avec une sérénité culottée. Derrière l’affable façade et l’apparat de la légèreté, une volonté tenace, une personnalité d’une telle force qu’aucun homme n’avait pris place auprès d’elle, au-delà de l’emprise des sens. Pourtant, elle était sur le point de déposer en catimini les documents, puis s’enfuir. La répétition de tintements métalliques jumelés à des ahanements gutturaux aviva sa curiosité, sinon sa sociabilité. Il devait être en train de fendre des bûches. Et d’évidence en solo, impossible d’imaginer qu’il fut avec quelqu’un. Encore moins avec quelqu’une. Faire irruption sur son territoire ayant porté le premier accroc au contrat tacite d’évitement, elle se décida à aller jusqu’au bout.
Doigts engourdis par la fraîcheur de la nuit tombante, elle longea la bâtisse. La cognée persistait à tintamarrer à l’arrière de la maison. La fluidité de la gestuelle de l’homme, aperçu de dos dans son survêtement gris perle à capuche, la surprit. Il déposait une série de bûches sur la tranche, levait les bras, leurs ombres projetées par la lumière issue d’une pièce de la maison glissaient sur l’herbe avec la régularité d’un métronome, fendaient net l’ombre de chaque bloc de bois. De ses mains gantées il repoussait plus loin les souches disséquées pour débiter la fournée suivante. Aucune pause, nulle accélération, pas de ralentissement, tout en séquences de mouvements enchaînés à l’économie. Se retournant pour agencer les demi-bûches sur le tas aligné contre le mur, son regard capta Asia, croquis en main, à quelques mètres de lui. Un dense rondin lui échappa, sa section découpée percuta le tibia gauche, rebondit lourdement sur le sol herbeux. La douleur le terrassa au sol, bras crispés à la jambe blessée, visage embrouillé de grimaces. Il n’osa même pas hurler.
Le prétexte d’un réflexe secouriste évita à la bibliothécaire d’expliquer sa présence. Papiers rangés à la hâte dans sa besace en cuir souple, elle s’accroupit, du bras enlaça les épaules, hanche contre hanche l’aida à se hisser. Face livide, chair de la nuque glaciale, Leroy désigna du menton les vitres embuées de la porte-fenêtre entrouverte. Accolés à sa claudication, ils franchirent le seuil de la chambre à l’austère plancher en chêne brut. Un vif coup de talon clôtura le battant de la fenêtre. Asia aida son fardeau à s’allonger sur le lit couvert d’une moelleuse couverture aux motifs patchwork de ton déluré. Lit fait au carré avant que le poids du corps n’en trouble l’ordonnancement au cordeau. Parmi les rares phrases qu’il prononça de la soirée, celles-ci indiquèrent l’armoire à pharmacie, installée dans le réduit salle de bain cloisonné en angle de la pièce. À moins de deux mètres de la porte donnant sur un couloir pourvu d’un poêle à bois, à en juger par les ronflements rougeoyants.
Après s’être lavé les mains et emparée du nécessaire, la jeune femme releva le bas du survêt taché de sang le long du mollet aux muscles déliés, discrètement velus. Le fin tissu, déchiré par les fibres de bois adhérait légèrement à une plaie nette et franche. L’homme crocheta le dessus de lit de ses longs doigts pendant que doucement la blessure et ses pourtours furent palpés, après l’extraction d’échardes désinfectée par une compresse gaze, puis enduite d’un gel cicatriciel. Un pansement compressif, ajusté par une bande d’Elastoplast. Entaille relativement profonde sans apparente fracture de l’os. Micro fissures, peut-être... Dans l’intimité de cette chambre, au cœur gris d’octobre, leur étrange joute d’évitement attentif était rompue. Comme si elle eut traversé un miroir que lui-même aurait disposé à son attention. Elle comprit que cette traversée était désirée de part et d’autre depuis leur premier frôlement de regard. Que l’abandon des dessins dans la salle de lecture était pour les relier.
Ni l’une ni l’autre ne voulut user de la parole. Du regard il l’invita à s’asseoir à côté de lui. Ce sourire... dents masquées mais lèvres et fossettes rayonnantes, plissements de concentration en coins des yeux. Un charme fragile d’adolescent, non celui d’un mâle en certitude de conquérir. Ôtant ses bottines, elle replia ses cuisses le long de son flanc droit, lui ôta les gants, le guida sous les épaisses torsades du pull irlandais. La voluptueuse chaleur de ses seins irradia les paumes qui partirent en promenade. Œil allégé de toute gravité, Stéphane faisant parler les mains, du bout des doigts anima la tension des tétons, redessina les rondeurs du buste, du plat sculpta de massage la tendresse de ces appâts. Par gestes furtifs et précis tellement femme, Asia se délesta du lainage et du soutien-gorge, ouvrit la jupe écossaise sur le côté, la laissa choir au sol en une lente glissade. Souple enchaînement de reptations de l’échine et des hanches sur le lit, disparition du collant et de la culotte, offrande d’une nudité.

Elle se cambrait d’indécence, béance ouverte de son mont vénusien épilé de frais, l’excitait de ses poses lascives, empoignait le vit, le pressait, relâchait, coulissait autour en variations de tempo. Se pencher, serpenter du buste sur les abdos, de ses dômes plantureux recouvrir le membre, le lutiner, l’agacer. Elle planqua le raidillon dans ces collines charnelles, le fit rouler de sphères en arrogance de mamelons, joua longuement de ses lèvres ciblant le sommet décalotté – bifurcations, approches, esquives, mimer la mise en bouche. Bref, abuser sciemment de la mobilité de l’homme verrouillée par la perspective de la douleur. Elle lut dans ses yeux l’affolement du désir et, nuque arquée en parodie de pose canine en soumission, de la pointe des cheveux puis de l’expiration effleura le pénis en floraison, pour enfin l’héberger au velours humide de son palais.
Asia installée entre les cuisses de l’homme ne pesa sur la jambe gauche. Enlaçant les reins arqués, elle savourait en gourmet et à longs traits la hampe, cette dureté choyée par la tendresse de l’intérieur des joues, la pointe de la langue agaçant le chibre, les replis du prépuce, la fente du gland. Elle prisait cette prise d’emprise, valant empire sur le masculin. Lorsqu’elle sentit Stéphane attisé par ses papilles, au point que le sexe entonné devenir brandon, alors sa chair douce et ferme, ses rondeurs si tendres avec précaution le couvrirent, buste à buste, genoux remontés près des aisselles. Torse redressé, paumes aux épaules, pouces vers la saillie des clavicules, de ses lippes elle rejoignit les siennes pour un long baiser parfumé du sperme qui avait suinté durant l’hospitalité buccale. La femme ondula, serpenta du bas ventre, il empauma ses fesses, complice de la danse d’amante, sentant sous les doigts les muscles rouler au fur et à mesure qu’elle s’ouvrait pour lui faire place.
Lentement, lentement, elle le happa, fente saturée du suc femelle... reptations sinueuses voilant et dévoilant la verge... découverte de leurs ajustements au plus intime... d’instinct entrer ensemble en coulisses de jouissance, de par quelques centimètres carrés imbriqués et l’écoute de leurs souffles... le jeu de leurs deux je qui s’écoutent l’un l’autre pour composer leur partition d’accords charnels... avec à ce moment-là, tout en relâchant leurs sens, ce bémol de faire chacun attention, l’une à ne pas heurter ou frotter le tibia malmené, l’autre de mouvoir à l’économie l’os meurtri et les blocs musculaires solidaires... exquise subtilité de cette contrainte qui dévie pour partie la libido et donc aide à en différer l’issue... attention à la perspective de douleur doublonnant la tension de tenter de jumeler l’extase à venir... d’un mal faire du bien, secret pour complices en dévotions de chair à chair... le corps de l’homme vibrait à toutes fibres, elle sentait le sang battre jusqu’à sommet du membre logé si profondément... il ne disait rien mais la forge de ses bronches attestait qu’il se noyait de plaisir sous elle, sans que ses ongles ne se plantent dans sa chair en elle... délicatesse dont elle lui savait gré tout en désirant en même temps qu’il s’ensauvage plus.
Il ne la griffa point et, au moment de jouir, la serra comme un naufragé cramponné à une épave salvatrice, se projetant en elle pour chaque geyser de semence. En un long et intense bouche-à-bouche, Asia orgasma juste après lui. Stéphane se détendit peu à peu, caressant sa chevelure, la nuque, les flancs qui palpitaient de l’après jouir et de l’émotion d’avoir croisé un enfant perdu. Quand il entendit le ventre de la jeune femme gargouiller, il se leva, endossa le pull irlandais et, boitillant, alla à la cuisine improviser un plateau-repas.

Le barillet du flingue était chargé. Moins d’une seconde pour ôter la sécurité, armer le chien. Une portion de seconde supplémentaire pour ajuster et presser la gâchette...

Le somme, apnée chaotique dans les sables émouvants d’errements neuronaux, insidieux marécage d’angoisse où il se sent et au plus réel et au plus effacé, ludion qui s’observe lui-même patauger dans ses eaux songeuses, se perdant dans l’ailleurs en tentant d’être sa boussole. La soufflerie nocturne de l’amante, flottant entre ronflement et ronronnement, l’éveilla. Il aperçut un rai de lune comme planté dans le sternum. Stéphane eut un besoin irrépressible de sentir son corps se mouvoir. Aussi silencieux qu’un spectre, il enfila jean, pull épais et chaussures de sport, se coula par la porte-fenêtre, claudiqua dans l’herbe perlant d’humidité. Sa peau était parcourue de vaguelettes de démangeaisons. La lune au trois quarts pleine faisait chatoyer les pierrailles du petit cimetière qui au loin longeait le jardin.
Ces lotissements pour macchabées l’avaient toujours fasciné. C’est à la froideur d’une crypte d’une famille cossue d’un village cévenol qu’il avait embrassé à pleines babines pour la première fois, senti sous ses paumes fébriles les rondeurs de fille, si douces, fermes et chaudes. Premières pelles, première fellation, à genoux, seins à l’air, par la descendance des occupants de ce caveau, qui servit à quelques reprises de terrain de flirt plus que poussé. Songeant à cette éducation sensorielle où, par ailleurs, il découvrit combien sa bouche put faire jouir sa délurée initiatrice, l’homme poussa la grille de l’enclos des morts.
Le grincement métallique fit soubresauter un chat à deux mètres de lui. Il adorait ces félins inapprivoisables, d’une grâce de tueurs miniatures, à l’égotique sensualité, probablement enfantés dans un giron lunaire pour servir de doux ornement aux peaux nues des femmes. Son existence transmuta au moment où il s’accroupit tout doucement pour attendre sans l’affoler la silhouette vacillante du matou haut sur pattes, au pelage gris cendré. Ces quelques secondes semblèrent s’étirer en longues minutes où en ses prunelles se grava une mosaïque de détails incongrus. Les pattes tressautaient en se disant merde entre elles, la tête hochait comme un jouet mécanique, tendue en avant comme si la gueule tirait toute la maladresse du long corps, dévoilait les crocs par bâillements compulsifs. Il semblait si pitoyablement lent qu’il ne sut voir l’agressivité latente de la caricature de fauve. Ni ne s’inquiéta du râle guttural qui s’approchait, cocktail baroque de toux rauque, sifflement grave et grondement mat. Aucun chat ne devrait être autorisé à produire de tels sons. Ni à être aussi maladroit.
À la recherche du creux sous le menton pour grattouiller, sa paume trouva la douleur, d’une telle violence sourde qu’il chut en arrière dans un beuglement suraigu, sans que l’étau avide de chair ne relâche la pression d’un millimètre. Toute l’absurde vitalité de la bestiole résidait dans la convulsion frénétique de ses mâchoires. Un basique besoin de bouffer de la viande. Crue, chaude, sanguinolente, à même le vif de la chair. Toute une existence résumée au tranchant de quenottes pourvoyeuses d’un réseau de boyaux, au point que l’estomac se substitue au cerveau. La proie humaine ne pouvait sortir du piège qu’en devenant pur instinct de survie. Le bras gauche embroché de canines, condensation de réflexes animaux, projeta, projeta et projeta encore la bête contre la bordure saillante d’une dalle jusqu’à ce que le petit crâne soit réduit en bouillie. Lacérations de poignet et paume plaquées sur son ventre, Stéphane roula sur le dos dans le gravier de l’allée, tremblant à toutes fibres, joue contre le gravier de l’allée. À vingt centimètres de lui, les pattes du félin frémirent encore quelques instants, malgré sa tronche éclatée. Un sur vivant, ce psychopathe de gabarit bonsaï.
C’est l’absence de froid qui commença à l’étonner. Et le sentiment que le toucher s’estompait, ou du moins perdait en subtilité. Ainsi le bout des doigts avait du mal à discerner les aspérités du gravier. Le plus étrange : aucune sensation de douleur issue de son bras déchiqueté, pas de perception du crachin qui coulait sur son visage. Malgré la pleine lune, les contours des pierres tombales se brouillaient. Les sons – quelques véhicules vrombissant au loin, cris divers d’oiseaux nocturnes – semblaient à la fois ouatés et pourvus d’une tessiture particulière les faisant entrer en discordance. Une angoisse le prit en ressentant son pouls si faible, au tempo espacé de longs silences. Elle redoubla quand il s’aperçut que seul son propre prénom lui revenait en mémoire.
Des bouffées lumineuses lui giclèrent au cerveau, il reconnut ces équations financières qu’il avait longtemps contemplées sur écran lors de son récent passé de trader, avant de se reconvertir en dessinateur pour livres d’enfants. Un corps de femme délicieusement pulpeux, auréolé d’une crinière de blondeur solaire se projeta au cerveau. Femme familièrement inconnue. Brusquement il ne put se souvenir de son propre prénom, juste avant de se sentir engourdi, pataud, mu par une envie d’errer dans un monde au contour général d’étrangeté et aux détails parfois identifiables, tenaillé par une étrange faim.

... Cette gestuelle fluide que son shérif de père lui avait apprise au pas de tir de la police du comté. Même arme, moins luxueuse en finition.

Cette faim cauchemardée l’éveilla, escortée de sensations en eaux fortes. Une gueule de chat déglingué mâchant la bordure d’une main. Cette impression schizophrène d’être quelqu’un d’autre s’observant soi-même. Et cette immersion dans un monde de sons caoutchouteux et de formes floues. Le pire : ne pas sentir que son cœur pulsait pour animer le corps, mais que les mouvements chaotiques des muscles des bras et jambes généraient les pulsations cardiaques. Influx primaires du cerveau pour impulser la mouvance, sans l’appui de l’irrigation sanguine, ressentir ses flux liquides comme des eaux stagnantes. Tempe droite légèrement migraineuse, la main d’Asia s’éveillant enfin caressa le vide des plis du drap à ses côtés. Les rondeurs de sa gorge plantureuse se balancèrent quand elle se pencha pour ouvrir machinalement le tiroir du bas de la table de chevet. Pas de paracétamol comme dans sa chambre, là-bas, en pleine ville, mais un colt, petit fauve de métal assoupi. En angle du plafond, l’attrape-rêve se balançait au léger courant d’air frais issu de l’entrouverture de la fenêtre. Il n’avait pas filtré le songe nauséeux. Du fond du jardin, une silhouette enveloppée de bruine esquissait une caricature de danse de ralenti, lune en guise de spot. Moonlight walking...
Stéphane, hors de la grâce qu’il manifesta avec sa cognée ou en corps à corps charnel, privé de l’aisance minutieuse de ses talents de dessinateur. Se déplaçant lentement en zigzags heurtés, cherchant le chemin de sa propre chambre, sans maintien, bras ballants. Asia, fascinée par cette transformation grotesque, nue sur le lit défait, ne put faire un geste avant que l’amant ne se cogne à la vitre de la porte-fenêtre, fixant d’un air hébété la poignée comme s’il en ignorait l’usage, main gauche ornée de sang séché virant au brun. Cette lenteur maladroite, l’étincelle ténue au fond des yeux vitreux la dissuadèrent d’empoigner le revolver.
Elle se contenta d’ouvrir le tiroir en grand pour se ménager un accès plus aisé. Comme si elle avait affaire à un animal dégingandé qu’il ne fallait effaroucher. Il restait comme une douceur fossilisée en ce regard. Des traces de bienveillante attention lorsque l’errance de ses yeux se fixait sur elle. L’on percevait une résurgence de désirs. Désirs de chair à savourer. Certitude pour Asia : inutile de tenter d’appeler les urgences ou les flics. Parce que, connectés ensemble par son rêve de l’agression féline, elle savait que la vitalité de l’homme s’étiolait sans recour possible. Parce qu’en quelques heures, la cristallisation silencieuse de leur amour relevait de l’évidence. L’état de loque n’y ferait rien, c’était à la jeune femme de prendre en charge son aimé, qui, à défaut de conscience structurée, semblait doté de bribes de perception sensorielle.
Elle ouvrit les battants, recula lentement vers le lit, côté table de nuit, alluma le plafonnier. Clignant des yeux, il sembla se concentrer, aidé par la familiarité de ce lieu qu’il avait agencé. Posters abstraits, étagères d’ouvrages d’art. Le mur face au lit empli de ses esquisses punaisées, impeccablement alignées. Un vaste bureau avec ordinateur portable connecté à un scanner et une palette graphique, nécessaire à gouache, encre de Chine, crayons pastels. Tas de dessins empilés visiblement disposés selon une classification rationnelle. Il leva à trois reprise le pied avant d’enjamber le pas de la porte-fenêtre, trébucha. Par miracle il rétablit son équilibre. La persistance de pratiques sportives stagnait encore dans ses circuits neuronaux défaillants.
Machinalement, traînant pesamment des panards sur le plancher, il chemina de guingois jusqu’au lit, gigotant des jambes pour avancer encore malgré l’obstacle. Doucement la jeune femme lui pris la main valide, le guida vers elle. Contre elle. La chaleur si proche du derme nu parut l’apaiser. Nullement agressif en tout cas et, se rappelant du chat rêvé, Asia eu l’intuition que la phase carnassière est atteinte en fin de processus, quand tout l’influx vital ou ce qui en tient lieu se replie sur la quête forcenée de chair vive.
Elle prit les mains de glace, les chauffa de ses seins, ce qui peu à peu assouplit les phalanges. D’une maladresse un brin comique il pétrit la chair, tel un enfant découvrant une nouvelle matière à modeler. Une balourde prise en mains qui oppressa cette offrande de tendresse. Le regard lui sembla plus animé, précis, dense. Elle sentit que cette rémission durerait peu et s’assit sur le lit, l’entraînant contre son corps dans un déséquilibre qui le mit à genoux, visage à la barbe râpeuse plaqué à la poitrine. Sentant les lèvres en succion, la jeune femme pesa sur la nuque, poussa aux épaules de ses bras tendus et ainsi la bouche trouva le chemin des dames pour s’y abreuver.
L’intimité de femme fut ventousée, gobée, aspirée au goulet livide de babines avides d’elle. Sans discontinuer, comme une mécanique programmée à ne pas s’en lasser. Hanches ondulantes, cuisses en roulis, en appui sur les plantes des pieds calées au plancher, son corps sut s’ajuster à la répétitivité des assauts buccaux, qui put sembler morne et par trop régulière. Lorsqu’un dispose d’un point fixe, la subtilité créative du jeu consiste à tourner autour, varier les angles d’approche, coller et décoller, aller droit au contact ou effleurer, s’enfuir puis se joindre. Asia imaginait oindre, badigeonner les lèvres voraces de son suc d’elles, marquer ainsi son emprise, accélérer à coups de reins, sentir danser ses seins contre ses côtes. La houle de jouir enflait, irradiait du pubis au ventre, remontait au diaphragme. D’extase elle enserra des muscles de ses cuisses la tête de Stéphane, dans la stridulante modulation d’un cri étranglé. Une série de contraction des mâchoires, la crispation du visage, la vitrification totale des prunelles. D’instinct, ces indices l’invitèrent à tendre le bras derrière celui qui naissait à la mort, vers le petit meuble de bois et son tiroir ouvert.

...L’explosion à l’intérieur de la chambre lui fêla un tympan. Cervelle et sang giclèrent sur sa peau, un sang épais, visqueux, brunâtre.

Asia se roula en boule au sol contre son homme décapité par le flingue. Elle se sentait vide, vieillie, l’âme salie, orpheline d’une esquisse d’amour. Les sanglots vinrent une heure après.

Dédié à George Andrew Vhral Romero

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce texte bien écrit et inquiétant ! Mon vote ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Michel Allowin · il y a
Merci d'avoir fait un tour chez "Dissocial"
J'ai également visité "Croisière"

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Keith Simmonds · il y a
Mes remerciements, Michel !
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Thara · il y a
Une nouvelle un peu glauque qui rend hommage G.Romero...
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Michel Allowin · il y a
Merci pour votre passage.
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Miraje · il y a
Un texte déconcertant tant par l'écriture que par le scénario qui oscille effectivement entre gore et fantastique, tout en laissant le lecteur flotter dans un imaginaire onirique.
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Michel Allowin · il y a
Merci pour votre perception, si fine
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Monique Feougier · il y a
Quelle Plume. Un beau texte, vraiment. Mon vote pour une belle découverte...
Bravo. Mon vote
Je vous invite sur mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/constat-7?all-comments=true&update_notif=1512684207#fos_comment_2277348

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Michel Allowin · il y a
Merci d'avoir vu de la poésie dans un texte tutoyant le gore
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Adèle · il y a
Je pense que tu me l'avais déjà fait lire, ce qui n'enlève rien au plaisir de replonger dans ton univers. Très beau texte !
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Michel Allowin · il y a
Merci à toi
Bonne semaine

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Pascal Depresle · il y a
Bravi Michel, encore un texte de qualité.
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Michel Allowin · il y a
Merci !!!
Bonne journée à vous

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Pascal Depresle · il y a
Merci Michel
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