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Petite Brodeuse

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La joie explosait et les rires fusaient de toutes parts cette après-midi là. Sur la pente neigeuse, c'était un ballet incessant de luges montantes et descendantes, en une chorégraphie exaltée et brouillonne orchestrée par de petites créatures aux joues écarlates et aux corps informes.

— Attention devant ! Voici la luge la plus rapide du monde ! s'exclama Paul en s’élançant.

La neige chuchotait furtivement, le froid picorait sa peau, la vitesse le happait et le propulsait hors de lui-même, son corps bondissait et rebondissait encore et encore, puis la descente s’achevait en un roulé-boulé fracassant... Alors le petit garcon rattrapait au vol la longue lanière, escaladait la côte en poussant aussi fort qu’il le pouvait sur ses petites jambes et puis, arrivé au sommet, se jetait furieusement sur son engin.

— Et c’est re-par-ti ! s’époumonait-il, capturé par un fantastique vertige.

Les heures passèrent comme un éclair et déjà le champ de neige se vidait, les rires s’éteignaient, la joie s’étouffait. Une ombre plana sur le champ abandonné, labouré de grandes traînées marron sale comme une page de cahier toute gribouillée, toute chiffonnée. Paul se sentit triste tout à coup, son petit corps était lourd : il se laissa tomber sur un tas de neige...

— Pourquoi es-tu triste Paul?
— Je ne sais pas, répondit-il machinalement, c’était beau quand le champ était tout tout blanc... Mais oh ! Voilà que je parle tout seul !
— Mais non Paul, tu ne parles pas tout seul, tu me parles à moi.
— C’est qui moi ? Pourtant il n’y a plus personne...

Il se retourna brusquement : personne... à part de vagues silhouettes là-bas qui rejoignent les voitures.

— Paul... Paul, tu vois le gros rocher là-bas? Approche... ! Approche encore : tu vois le petit nuage au-dessus du rocher ?

L’enfant cligna des yeux, fourra ses doigts dans ses oreilles et les secoua comme pour les déboucher.

— Ça alors, j’entends des voix et puis j’ai des « halluminations » !

Le gros rocher est bien là pourtant, et le petit nuage au-dessus, aussi. Il s’approcha lentement, s’efforçant de ne pas faire de bruit : sinon, celui qui m’a parlé pourrait s’enfuir, pensa-t-il... Le voilà près du petit nuage : en fait, c’est plutôt une espèce de boule de coton transparente. Il prit appui sur le rocher, son visage tout près, de plus en plus près et oh ! à l’intérieur, c’est comme une fleur avec des pétales toutes en dentelles et en diamants... Paul n’avait jamais rien vu d’aussi beau...

— Mais qui es-tu ?
— Je suis une rose des neiges, c’est le Grand Sculpteur qui m’a fabriquée.
— Le Grand Sculpteur ? C’est qui le Grand Sculpteur ?
— C’est le plus libre de tout l’univers : personne ne sait d’où il vient et il va où ça lui plaît. Dans sa course il sculpte le monde, les montagnes les forêts les mers les déserts, même les animaux... Et même les humains... Parfois, quand il est trop essouflé, il s’arrête et alors on peut contempler ses oeuvres...

Bouche bée, Paul fixait intensément la petite fleur

— Tu ne me crois pas, hein ? Est-ce que tu voudrais courir avec lui ?
— Avec le Grand Sculpteur ? Oh oui !
— D’accord ! Grimpe sur le rocher, cueille-moi doucement, referme tes mains sur moi et attend.

L’enfant s’exécuta. Son coeur battait si fort qu’il avait mal... Il attendit et il attendit, longtemps longtemps.
Il y avait un grand silence : la montagne, la neige, le ciel, les arbres, tout était calme et attentif.
Puis tout à coup, c’était comme si le rocher fondait sous lui et un souffle puissant le souleva aussi facilement que s’il avait été un flocon de neige.

— Hourra ! Je vole ! Je vole !

Le vent ne le tirait pas, il ne le poussait pas non plus. Il l’avait juste installé au creux de son haleine étrangement vaste et douce... Puis il l’emporta dans sa course folle. Tantôt accélérant tantôt ralentissant, il rasait les longues étendues glacées, s’engouffrait dans les forêts profondes, peuplées de fantômes exangues et engourdis autour desquels il tournoyait en sifflant, dévalait les flancs poudreux des montagnes, taquinait les aigles, chatouillait les buses, caressait les chamois et étreignait les biches, dégringolait le long des cascades pétrifiées, soulevant sur son passage des nuées miroitantes de cristaux de glace...
Paul hurlait de toutes ses forces, ivre de bonheur et la rose des neiges riait à grands éclats d’argent.

— Je suis libre, libre !
— Je suis léger comme l’air et immense comme le ciel !
— Hourra hourra !

Et soudain une ample respiration le fit ralentir et le déposa sur le rocher dans un profond soupir, comme une mère dépose son enfant dans son berceau...
Sous son regard radieux, toutes les traces de luges avaient disparu. Le grand souffle avait dessiné des vagues brillantes et immaculées : c’était comme une mer infinie qui respire immobile et sereine.

— C’est beau, dit la rose, c’est l’harmonie.
— Ça veut dire quoi l’harmonie ?
— L’harmonie, c’est comme deux bras immenses qui embrassent tout ce qui existe, mais quand les choses ne se laissent pas embrasser, les champs de neige deviennent noirs... ou rouges.
— Comment tu sais ces choses ?
— Ces choses sont connues depuis toujours : je te les dis à toi parce que toi seul peut m’entendre. Je suis ton âme, ton âme à toi.
— Mon âme ? À moi ? Mais c’est quoi une âme ?
— C’est comme un grain de sable dans le désert parmi des milliards d’autres grains de sable. Mais sans ce petit grain de sable là, le désert n’existerait pas.

Le petit garcon écoutait : quelque chose résonnait en lui comme l’énorme gong que le professeur de musique leur avait fait entendre une fois...

— Paul ! Paul ! Où es-tu ? Paul !

— Oh là là, Maman me cherche !
— Attends Paul ! Avant de partir, rappelle-toi ceci : il te suffit de m’appeller, rien de plus et j’apparaîtrai et nous irons courir ensemble avec le Grand Sculpteur... Maintenant repose-moi là où j’étais.

Paul déposa délicatement la rose des neiges sur le sommet du rocher.

— A bientôt, mon âme merveilleuse !
— A toujours ! répondit la rose.

— Paul ! Où es-tu Paul ! Paul !
— Je suis là, Maman ! Me voilà j’arrive !
— Paul ! Mon petit où étais-tu ? Je te cherche partout !

L’enfant hésita. Les grandes personnes ont de petites oreilles alors ells ne peuvent pas tout entendre... Mais les yeux de Maman sont si doux sur son visage : elle reste immobile comme si elle savait déjà. Il se décida :

— J’ai couru avec le Grand Sculpteur et la rose des neiges !

Un bref recul, puis lentement elle s’agenouilla devant son fils, les yeux si doux si doux sur son visage, les longues mains si chaudes enveloppant ses petits doigts gelés.

— Dis Paul, tu me raconteras ?

Paul se jeta dans ses bras

— Oui Maman, je te raconterai c’est promis !

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