Deux pieds !

il y a
4 min
121
lectures
73
Qualifié

Bonjour :) c'est le plus simple non? et pour faire court: 1 fiston, j'habite Arles (France), y'a aussi eu ma naissance en 1969 (le 24 mars), et j'aime passer beaucoup beaucoup beaucoup de temps ... [+]

23 juillet 1972 –
23h54
Il faisait effroyablement chaud dans la voiture de Claude, même vitres baissées, j’avais l’impression que mes cuisses allaient devenir partie intégrante du siège sur lequel je n’arrivais même pas à trouver une position confortable. Ma jupe trop courte me collait aux fesses, j’avais les pieds en feu et plus que tout j’avais faim ! Si faim que j’aurais pu manger Claude, et Martine ou Philippe à l’arrière... si je n’avais eu un brin d’éducation.
Nous avions dansé jusqu’à plus soif, ou bu, ou bien les deux, je ne m’en souviens pas en détail, mais la soirée avait été délicieusement dynamique et gaie. Nous fêtions mon anniversaire au Tropiques, une boîte toute fraîche et très à la mode. 21 ans, le début d’une vie, quoi qu’à l’instant j’avais 12 ans à peine tellement mon ventre hurlait famine. J’imaginais la cuisine chez moi, et un plat de lasagnes !
1 h 16 :
« Claude! Françoise! Bon sang mais ça fait combien de fois qu’on passe là ? »
Philippe hurlait depuis l’arrière en montrant d’un doigt vengeur les roseaux du bord de route. Combien de fois ? 100 sans doute, rien ne ressemble plus à un bord de route en Camargue qu’un autre bord de route, roseaux et roubines à la chaîne.
1 h 35 :
« On va trouver un coin pour casser la croûte, pas d’inquiétude, vers les Saintes c’est sûr !»
Et en effet, 5 minutes à peine après cette remarque judicieuse, Claude garait sa R 12 bleu ciel, toute neuve, sur le parking peu éclairé d’une sorte d’auberge vieillotte en bordure de la nationale.
Je m’extirpais à grand peine de mon siège, l’impression d’y laisser une partie de ma peau, Philippe et Martine faisant de même. Les 4 portières claquèrent à l’unisson.
La bâtisse était ample, longue et haute à la fois, parcourue d’une immense vigne, éclairée par la lune tendre ; une bouffée de romantisme nous emporta jusqu’à la porte, close.
1 h 45 :
Ah non, nous n’allions pas baisser les bras ! Si près du but, c’était "soit quelqu’un ouvre, soit je mange la vigne !"
La porte s’ouvrit, sans grincement, lentement.
« C’est pour quoi ? » murmura une femme sans âge, vêtue d’une blouse à rayures et d’un tablier, chaussée de bottines plates, noires, usées comme son humeur.
« Pour manger ! Vous êtes fermés ? »
« ça ne se voit pas ? »
« Je vous en prie, il ne vous reste rien ? Même pas un œuf ? nous avons fait de la route, nous sommes perdus, épuisés, la faim nous tenaille depuis une heure au moins, et puis.... C’est mon anniversaire ».
J’avais sorti ce dernier argument sans trop y croire.
« Je vais voir »
Elle disparut, refermant la porte, nous laissant là, dubitatifs !
Soudain, alors que nous tournions les talons pour retrouver la route, la porte s’ouvrit en grand. Et une voix d’homme, cette fois, gronda du fond de la pièce tout à coup éclairée « Entrez, il y a du gratin de macaronis et un reste de tarte aux pêches ! Asseyez-vous, j’arrive ! Simone! Dépêche toi un peu d'installer ces jeunes gens!»
2 h 05 :
la pièce était immense, étonnamment plus grande qu’elle ne le paraissait de l’extérieur. Tandis que nous nous installions à la seule table mise, devant la cheminée allumée malgré la chaleur estivale, je murmurais aux autres, hochant de la tête vers l’âtre : « elle est immense cette cheminée ! on pourrait y faire cuire un bonhomme tout entier ! »
2 h 35 :
le repas avait été simple mais copieux.
Le gratiné m’avait rappelé celui de ma grand-mère Anna, gratin que je déchirais du bout de l’index, juste sur le bord, en rentrant de l’école, discrètement, pour goûter un petit bout... un délicat fumé de jus de veau avait sans aucun doute servi à parfumer les pâtes lors de la cuisson. Ma grand-mère faisait la même, elle ajoutait cependant toujours un petit peu de muscade à sa crème en ponctuant sa recette parlée d’un « è così che facciamo » succulent !
La tarte, quant à elle, n’avait rien à envier à celle d’un pâtissier réputé. Parfaite de fraîcheur gourmande !
Il faisait bon ici ; bon à y rester.
Philippe nous invita cependant à rentrer car il y avait de la route jusqu’à Nîmes et « nous n’étions pas arrivés », et c’était son tour de conduire.
Le propriétaire nous indiqua la route. Sa femme, elle, n'avait pas ouvert la bouche de tout le repas. Finalement, cette route, nous n’étions pas si loin de la trouver nous-même en fait. Il aurait suffi d’attendre que le jour se lève...
2 h 55 :
la R 12 bleue s’engouffra dans la nuit magique, étoilée. C’était un bel anniversaire pensai-je en m’assoupissant à l’arrière, la tête posée sur l’épaule accueillante de Claude.

7 septembre 1972 :
7 h 30 :
Il avait plu un peu durant la nuit. Le jardin sentait l’herbe humide et l’humus, comme en forêt. Sous la glycine vert tendre, parsemé de remontantes mauves, la table en fer forgée par mon père semblait m’attendre. Le petit-déjeuner aussi. Le Midi Libre, plié, posé, avait surement été lu, plus tôt, par ma mère. Je l’entendais qui chantonnait dans la cuisine.
Elle feuilletait tous les matins le Midi Libre. Elle y adorait la rubrique « naissances ». J’ignore aujourd’hui encore pourquoi.
Je l’ouvrai machinalement en grignotant un bout de pain frais beurré.
La Une titrait « Une fillette de 12 ans est retrouvée étranglée dans la villa de ses parents. “C’est un crime sadique”
En page 4, reposant ma tartine, j’entrepris de lire la suite de ce fait divers terrible.

7 h 40 :
Mes yeux se posèrent sur un autre article, à peine un peu plus bas.
Un frisson d’effroi parcourut ma colonne vertébrale tout du long.
Je venais de lire, à voix haute :
« Macabre découverte dans une auberge sur la route des Saintes-Maries-de-la-Mer. Deux pieds ! Deux pieds chaussés de bottines ! C’est tout ce qu’il reste du corps de la victime de sexe féminin. L’enquête a été confiée à la PJ de Marseille. Les propriétaires sont activement recherchés. »
73

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,