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En compétition

Elle est revenue dans ma vie un matin de brouillard, un de ces matins gris qui toujours ont marqué mon destin. Je prenais un café dans le bistrot où j’avais mes habitudes, lorsqu’une longue jeune femme s’est avancée vers moi.
— Je peux ? a-t-elle demandé en souriant.
Sans attendre ma réponse, elle s’est assise face à moi.
Je l’ai immédiatement reconnue malgré les années écoulées. Nous nous sommes observées quelques instants dans une ambiance fébrile, avant qu’elle ne plaisante avec le serveur, puis de nouveau plonge son regard dans le mien. Elle parlait trop vite et trop fort, du temps, de l’ambiance chaleureuse du bistrot, de tout et surtout de rien pour meubler un silence que je n’aurais su rompre. Elle était souriante et j’aurais pu douter de ses intentions, si je n’avais reconnu dans son beau regard limpide, l’éclair d’une inquiétante dureté. Voulait-elle me faire du mal ou simplement me demander des comptes ? Je n’avais pas peur, je crois même pouvoir dire que toujours j’avais attendu cet instant.

C’était un jour gris d’automne. Comme souvent ma mère était seule à la maison ; elle travaillait dans son atelier, lorsque la porte d’entrée fut brutalement ouverte. Elle eut juste le temps d’apercevoir une silhouette d’homme se jeter sur elle avant de s’évanouir. L’individu dans sa fuite n’avait pas fermé la porte, ce qui alerta une voisine. Ma mère avait reçu un coup sur la tête et son coffre à bijoux avait disparu.
Fort heureusement la blessure de ma mère était beaucoup moins grave que mon père et moi ne l’avions redouté et nous vécûmes, dès sa sortie de l’hôpital, une douce période de soulagement, entourés de la gentillesse des gens du village et de la présence rassurante de mon amie Hélène. Les bijoux volés, une bague, un bracelet et un collier en or sertis d’améthyste avaient une grande valeur sentimentale pour ma mère, ils lui avaient été offerts par mon grand-père pour ses vingt ans. Mais mes parents, qui n’accordaient que peu d’importance aux objets, tenaient surtout à ce qu’on arrête le voleur pour tourner la page de cette histoire.

Quand l’enquête de voisinage commença, quand les hommes du village furent interrogés, le vent tourna. Ce ne furent d’abord que des regards un peu fuyants, de petits mots prononcés comme par erreur, des interrogations faussement innocentes. Chez le boucher, le boulanger, à la poste, à la sortie de la messe et au bistrot, on ne parlait que des bijoux. De paroles en paroles, les améthystes devinrent de petits diamants, puis des diamants d’une valeur inestimable tandis que leur nombre doubla, tripla... chacun voulant apposer sa griffe à l’histoire. Au bout d’une semaine, il parut évident que mes parents possédaient un vrai trésor de guerre ! De guerre il fut question, parce que la provenance du trésor alors se posa. Certains affirmèrent que mon grand-père, résistant pendant la seconde guerre mondiale, les avait pris sur un Allemand par lui tué, cet Allemand les ayant sans doute lui-même dérobé à des Juifs... Soudainement, la rumeur enterra comme par magie, les querelles de voisinage, les disputes d’héritage, les jalousies ancestrales. Elle permit à beaucoup de récréer du lien. Ces mensonges me sidéraient et en même temps je voulais tout savoir. Quand ils n’en parlaient pas spontanément, j’interrogeais Hélène, son frère Ralph, tous mes copains et copines, certaine d’être capable de démonter ces commérages et de rétablir la vérité. Mes parents s’inquiétaient beaucoup pour moi ; ils me proposèrent de m’envoyer dans un autre collège pour me protéger mais l’idée d’être séparée d’eux me terrifiait.

La tempête emporta tous mes repères à partir du jour où le couple de mes parents devint la cible des mauvaises langues. On prêta à ma mère de nombreux amants ; la voisine qui était intervenue le jour du vol affirma que ma mère recevait de jeunes hommes dans son atelier pour les faire poser nus, certains insinuèrent que mon père était homosexuel et d’autres allèrent jusqu’à dire qu’il n’était pas mon père biologique. Mes parents décidèrent alors de me déscolariser car désormais j’avais peur d’affronter le regard des autres. J’ai honte d’avouer qu’à cette époque, j’ai parfois douté de mes parents et cru les rumeurs qui assassinaient leur couple. Avec le recul, je leur sais gré d’avoir fait face à ces mensonges avec une force inébranlable mais à l’époque, je ne voyais que le gris s’installer dans les cheveux de mon père et les rides creuser le visage de ma mère. Beaucoup plus tard, elle me confia que cette épreuve loin de les avoir éloignés les avait au contraire rapprochés.

Mon seul contact avec l’extérieur était Hélène qui chaque jour venait me voir, j’attendais ses visites avec joie car je l’aimais comme la sœur que je n’avais pas eue. Nous ne parlions plus de l’affaire – ma mère nous l’avait interdit – nous discutions de nos lectures et faisions parfois nos devoirs ensemble. Je vivais cette période comme une parenthèse en attendant de revivre comme avant.

J’ai compris qu’il n’y aurait jamais plus de « comme avant » quand le père et le frère d’Hélène furent une seconde fois convoqués par la police ; le matin de l’accident, ils ne s’étaient pas rendus, l’un à l’usine, l’autre au lycée et ne pouvaient justifier leur absence. Après un long interrogatoire, Ralph finit par avouer qu’ils braconnaient ce matin-là. Ce fut un coup de tonnerre dans le village ! Car le père d’Hélène eut de sérieux soucis avec la justice après cet aveu et perdit son travail. Beaucoup de villageois, qui peut-être avaient eux-aussi des choses à cacher, se levèrent vent debout, pour le défendre et de victime, ma mère devint bourreau. Mes parents décidèrent en quelques jours de déménager, à mon immense soulagement. Le jour de notre départ, qui pour moi s’apparentait à une fuite, j’ai vu une dernière fois Hélène, près du portail de la maison. Je me suis approchée tout en gardant mes distances. Elle avait le teint gris et de grands cernes sous les yeux avec, dans le regard, l’éclair de la vengeance.
— Tes parents et toi, vous avez bousillé notre vie. Margaux, un jour tu me le paieras.

Je n’ai pas accompagné mes parents quand ils sont retournés au village pour la vente de la maison. Ils n’ont vu ni Hélène, ni sa famille ; par contre des gens sont venus les voir pour leur dire combien notre départ les avait peinés, ceux-là mêmes qui peut-être avaient participé à construire de sordides mensonges. Ma mère disait :
— Ces gens ne sont pas des monstres Margaux. Ils comblent le vide de leur vie, en diabolisant celle des autres pour rendre plus doux leur malheur.

Moi je n’avais aucune indulgence.
— Tu es tellement rigide, ajoutait-elle en riant.

L’agresseur de ma mère ne fut jamais arrêté. L’enquête fut un temps ré-ouverte quand un vol dans les mêmes conditions fut commis quelques mois après notre départ, dans un village voisin du nôtre. Mais elle n’aboutit pas ; mes parents et moi avons définitivement tourné la page de la vérité. Par contre, j’aurais vraiment voulu savoir qui, le premier, avait déformé la vérité et mit en route la machine infernale du mensonge. La rumeur m’avait fragilisée. Un cauchemar récurrent hantait mes nuits – j’étais accusée de crimes contre lesquels je ne pouvais me défendre – et surtout, la défiance envers les autres me dévorait. J’étais sans cesse sur le qui-vive, scrutant chez les autres les signes de leur part sombre. Certaines expressions, « on dit que », « il paraît que » m’étaient devenues insupportables. Le « on » surtout me mettait mal à l’aise. Cet indéfini maudit symbolisait pour moi tous les dangers ; une masse informe et redoutable, contre laquelle je ne pourrais rien. J’avais pris l’habitude de ne jamais parler de ma famille, pensant ainsi être à l’abri de la rumeur. Puis, j’ai commencé à me passionner pour les affaires judiciaires et j’ai su qu’un jour je serais avocate, pour m’approcher au plus près de la vérité. À partir de ce moment-là, j’ai regardé les autres avec confiance et mon passé comme une chance.

De la chance, Hélène en avait eue sans doute moins que moi, elle était physiquement marquée. Elle s’était recroquevillée sur sa chaise, silencieuse, la tristesse envahissait maintenant son regard et elle semblait presque timide. Je lui ai pris la main et lui ai souri.
— Je suis contente de te voir, Hélène.
— J’ai besoin de toi, Margaux, a-t-elle murmuré en pressant ma main un peu plus fort.
— Bien sûr, l’ai-je rassurée.
— Attends ! C’est au sujet de Ralph.
Ralph, son frère de deux ans notre aîné ; Ralph et ses belles boucles brunes ; Ralph et son sourire lumineux ; Ralph dont j’étais secrètement amoureuse. La légèreté de mon enfance me revenait et j’aurais voulu prolonger cet instant, mais la voix dure d’Hélène s’est imposée.
— Il faut que tu le défendes Margaux...
J’ai instinctivement retiré ma main ; j’avais la gorge sèche et une goutte de sueur coulait le long de ma joue.
Elle a plongé son regard dans le mien, la tristesse s’était envolée, elle avait retrouvé son regard de battante, celui que j’avais toujours aimé.
— Il est en prison, accusé de vol.
— De vol ? ai-je interrogé d’une voix anormalement basse.
— Oui... De plusieurs vols avec violence. Toi seule peux le défendre.

PRIX

Image de Printemps 2019

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Samia.mbodong · il y a
Un récit de rumeurs persistantes très prenant et très bien mené.
Bravo et merci je soutiens

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Jarrié · il y a
J'ai suivi votre histoire, très bien ''ficelée, et son final qu'on pressentait mais qui n'enlève rien à la qualité de votre histoire. Bonne chance.
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Cat · il y a
Merci Michèle pour ce beau texte .....
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Michèle Thibaudin · il y a
Un très très grand merci à toi.
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Nihal · il y a
C'est une histoire passionnante ! J'ai adoré la lire, merci pour ce bon moment passé entre vos lignes !
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Michèle Thibaudin · il y a
Touchée de votre commentaire, merci à vous.
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Gil · il y a
Rumeurs, doutes, scrupules... Autant de tourments très bien (d)écrits.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette histoire bien menée, inquiétante et pleine d'intrigue, Michèle !
Mes voix ! Si vous avez le temps, Une invitation à assister au “Sommet des Animaux” qui
est également en lice pour le Prix Short Paysages 2019 ! Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-sommet-des-animaux

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Thérèse Kaim · il y a
Bravo Michèle. Texte dérangeant, comme d'habitude, qui met le lecteur en situation de choix et c'est ce qui me plait tout comme l'écriture, limpide et fluide.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand grand merci à toi.
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Nini · il y a
les ravages de la rumeur ...
Un texte bien mené . Bravo

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Michèle Thibaudin · il y a
Merci de votre commentaire.
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Farida Johnson · il y a
Quel dilemme! La belle Hélène a un côté tragédie grecque! Une belle plume Michèle.
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Michèle Thibaudin · il y a
J'aime votre commentaire, merci!
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De margotin · il y a
J'aime
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand MERCI.
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