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DESSINE-MOI UN TRAIN

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En 1947
- Papy, tu me dessines un train.
- Bon, viens ma puce, donne-moi ton crayon et ta feuille et viens sur mes genoux je vais te montrer.
Et Papy commence à dessiner pour la énième fois une locomotive, un wagon, un train ou une gare.
- C’est quoi ça papy.
- Ça, c’est une cheminée de locomotive.
- Ça sert à quoi papy.
- Ça sert à faire sortir les fumées, comme un fourneau, attends, je vais dessiner le reste de la locomotive et je t’explique ensuite. Bon ça c’est la cheminée, là c’est le foyer.
- C’est quoi le foyer.
- C’est comme le fourneau de papy, on y met du bois et du charbon pour avoir bien chaud, eh bien là c’est pareil, sauf que la chaleur elle sert à faire chauffer de l’eau.
- Comme la bouilloire de mamie.
- C’est pareil ma puce, sauf que là c’est une grosse quantité d’eau.
- Comme une grosse bouilloire.
- Encore plus grosse, mais on ne la voit pas, elle est à l’intérieur de la machine, tu vois là, dans le grand tube en dessous de la cheminée, c’est là que l’eau circule et qu’elle chauffe jusqu’à former de la vapeur... Mais tu dors ma puce ?
En effet, Mienne a posé sa tête dans ses bras croisés sur la toile cirée et viens de s’endormir sur les genoux de son Papy.
- Jeanne, tu peux coucher la petite, elle vient de s’endormir, je vais en profiter pour fermer les yeux une heure et on ira se promener ensuite...
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20 ans plus tard, en mai 1967
Emilienne entrouvre les volets de la pièce de papy, les rayons du soleil entrent et font miroiter les cuivres et les bronzes de tous les objets bien ordonnés sur des étagères. Tout un étalage de lanternes, lampes à pétrole ou acétylène, plaques d’immatriculation, burette à huile, outils en tous genres, clés de Berne, des lunettes de mécanicien, pince de contrôleur. Sur une autre, des tirefonds, des clous de traverse, des éclisses et jusqu’à des cailloux de ballast. Et une autre où s’accumulent casquettes de chef de gare, contrôleur, facteur, enfin une bonne partie des différents corps de métier du chemin de fer. Sur tout un mur d’étagères sont rassemblées des maquettes de train, de locomotives, de gares de plusieurs styles. Et puis des livres qui s’amoncellent en empilements disparates, revues, livres reliés, encyclopédies, épopées, romans, avec pour le plus grand nombre le chemin de fer comme thème.
Sur le mur opposé, de grandes affiches de film, « La bête humaine » de Jean Renoir côtoie « Le train » avec Burt Lancaster et son acteur fétiche Michel Simon en Papa Boule pour lequel il avait une affection particulière sans oublier le grand Gabin dans ce rôle de Jacques Lantier. D’autres photos de mythiques locomotives, Crampton, 230 G, de personnages célèbres, de Georges Stephenson à Marc Seguin. Une caverne d’un Ali Baba ferrovipathe
Sur le bureau de coin, les lunettes de papy sont posées sur le livre ouvert de Henri Vincenot « Les chevaliers du chaudron » paru il y a quelques années et qu’il se plaisait à relire. Un cahier dans lequel il notait d’une écriture fine ses dernières lectures, ses réflexions, ses pensées, les premières notes datent de 1947 lorsqu’elle avait deux ans. L’âge de ses premiers souvenirs, de cette tendresse si vive qui les unissait.
Emilienne promène un regard mélancolique sur tous ces objets rassemblés par son grand-père qui, au fil des ans lui sont devenus familiers, elle effleure les maquettes, les outils, ouvre les livres qu’il ne lira plus, s’imagine encore sur ses genoux l’écouter relater ces grands voyageurs. Mata Hari comme Jean Cocteau ou encore Lawrence d’Arabie dans l’Orient Express, Blaise Cendrars et sa prose du transsibérien. Emilienne répète cette phrase qu’il savait si bien déclamer « En ce temps-là j'étais en mon adolescence » et qui débute ce poème devenu célèbre.
Emilienne n’emporte rien avec elle au moment de quitter la pièce, elle ferme simplement les persiennes, l’obscurité inonde de nouveau les objets, étouffe les scintillements. Elle laisse le refuge de papy s’assoupir, son décor en l’état, comme au théâtre, la porte s’ouvre et l’artiste apparait de nouveau.
Emilienne sait qu’elle reviendra aussi souvent qu’elle le souhaitera lorsqu’elle rendra visite à Mamie Jeanne.
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Le jour de l’enterrement de Papy, éloge funèbre d’Emilienne à son grand-père
Mon papy,
Mon papy adoré,
Voici le jour tant redouté, que je refusais d’endurer, celui de voir partir ce train qui t’emporte vers ce voyage sans retour alors que tu nous laisses sur le quai, Mamie Jeanne, papa et maman, moi, comme des voyageurs attardés, des voyageurs sans bagages, des voyageurs perdus sur ce quai désert. Le train, je dirais plutôt ces trains que tu as tant aimé, que tu m’as si bien racontés durant mon enfance, lorsque sur tes genoux tu me dessinais tes rêves les plus fous. Toutes ces destinations que tu n’avais vécues que par procuration, au hasard de tes lectures et de tes curiosités, mais que tu me contais si bien. Je t’écoutais, avec mes oreilles d’enfant m’inventer les destinées mirifiques de personnages voyageant à bord de l’Orient Express, traversant la Russie dans le Transsibérien, la Malle des Indes un jour, Le Train Bleu ou La Flèche d’Or un autre, la liste est abondante. Tu tenais tous les rôles à la fois, simplement pour me faire vivre les odyssées de ces trains de légende. Tu étais le tacatac des roues, la fumée des locomotives, le soyeux des étoffes, le luxe des bois, le raffinement des porcelaines, les parfums envoûtants des belles inconnues ou l’odeur des cigares des voyageurs anonymes. Tu étais les mécaniciens et les chauffeurs, les contrôleurs, les cuisiniers et les stewards, tu étais tous ces paysages traversés, que tu n’avais vu qu’à la lecture de tous tes livres.
Si tu étais intarissable sur le chemin de fer, tu l’étais moins sur ton enfance qui, en ce début de siècle, dans une famille nombreuse était bien difficile et vous ne mangiez pas tous les jours à votre faim, mais tu préférais oublier cette période. Le chemin de fer à cette époque étalait sa toute puissance, tu regardais passer ces magnifiques machines à vapeur avec des yeux de gourmandise, et pour toi le choix était fait, tu voulais être mécanicien de locomotives...
Et puis elle arriva, la terrible guerre, « la sale guerre » comme tu l’appelais, sur laquelle tu ne t’attardais pas, qui te faisait monter les larmes aux yeux. Parfois je demandais à Mamie « Pourquoi il pleure mon Papy » et Mamie me répondait que tu étais triste et que je comprendrais plus tard. Oui, c’est plus tard que j’ai découvert la raison de ces émotions, cette guerre à laquelle tu avais participé, qui, en plus de t’avoir meurtri moralement, avait emporté ton bras gauche. Tu rentrais de la guerre amputé, infirme, blessé au plus profond de ta chair, et toutes tes illusions de réaliser ce rêve de devenir mécanicien, anéanties par la même occasion. Eh bien tu vois mon papy, tu n’as peut-être pas conduit ces fantastiques machines, mais pour moi tu resteras le meilleur mécanicien de la planète, celui qui m’a emporté sur tous les continents avec ta belle machine que j’appelle l’imagination et ton éloquence qui me captivait. Ton imagination qui alla jusqu’à me donner ce diminutif de « Mienne » pour Emilienne, j’étais le rayon de soleil de ta vieillesse, et par ce joli surnom tu voulais signifier que j’étais à toi, ta petite fille, oui papy je suis ta petite fille, ta « Mienne » pour toujours, repose en paix mon papy.
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