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Des traces de doigts sur mes carreaux

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Jean François

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— Agathe, combien de fois devrais-je te le dire ? Ne t’appuies pas sur mes carreaux, ça laisse des traces de doigts et j’ai horreur de ça ! 
— Oui Grand-Père.
Je reste polie parce que je suis bien élevée mais il a franchement tendance à me gaver Grand-Père !
Pourtant il n’a pas toujours été comme ça…
Curieusement je n’ai de souvenirs de lui qu’à partir de mes sept ou huit ans. C’est à cette époque qu’il a pris sa retraite et a commencé à exister à mes yeux. Je passais alors des journées complètes avec lui et Grand-mère. Oh rien de bien chanmé mais une routine rassurante qui était organisée autour de moi, si différente du rythme effréné que les parents m’imposaient. Parmi les rituels de ces journées il y avait la consultation des albums photos. De gros livres reliés en cuir vert que Grand-père avaient rapportés de son bureau. Bien sûr ils montraient surtout des chantiers de construction, des grues et des échafaudages, mais comme il avait travaillé aux quatre coins du monde, on y voyait aussi des paysages et des gens d’ailleurs. Quand il les ouvrait Grand-père se mettait à raconter des histoires trop mortelles que seul le goûter pouvait interrompre. Ainsi défilaient dans le salon les norias d’âne menés par les enfants du Pakistan pour remplacer les camions, résonnaient les mélopées des travailleurs africains qui rythmaient la pose des rails de chemin de fer ou rôdait l’ours blanc attiré par nos poubelles. Et puis il y avait le kif de les retrouver lui ou Grand-mère au détour d’un cliché, en keffieh en Arabie, en boubou au Congo, et, au fur et à mesure qu’on remontait le temps, sans rides, les cheveux noirs, drus et longs. Mais hélas celle que j’avais entrevue en longue tunique hippy, sandales au pied et rubans dans les cheveux disparut brusquement. Grand-père referma les albums et devint franchement relou !
D’abord il est archi-maniaque : tous les objets doivent occuper une place précise et immuable. Gare si je dérange l’ordre des revues dans le porte-journaux ou si je ne replace pas la télécommande du téléviseur précisément à son emplacement ! Il doit avoir horreur de manier l’aspirateur ou le chiffon (ou tout simplement ne sait-il pas s’en servir ?). Alors il déploie des trésors d’organisation pour éviter toute salissure : bien sûr on se déchausse dans le vestibule, on se lave les mains avant de goûter mais c’est lui qui règle le débit du robinet pour éviter toute éclaboussure. On est aussi instamment prié de ne pas laisser tomber la moindre miette sur les tapis donc on goûte dans sa cuisine peinte en vert d’eau, aussi gaie qu’une salle d’attente d’hôpital.
Ensuite il veut trop commander. A tout le monde ! Pour moi qui ne suis encore qu’une ado passe encore. Mais son fils, mon papa, il a quarante ans, il est respecté dans l’entreprise où il travaille (je m’en suis rendu compte quand ils ont organisé le Noël des enfants du personnel, tout le monde était très poli avec lui !) eh bien grand-père le traite toujours comme le gamin qu’il a été il y trente ans. « Dis donc, tu pourrais faire laver ta voiture ! », « Tu pourrais cirer tes chaussures ! », « T’as pensé à ta déclaration d’impôts, la date limite c’est après demain ! » Maman ça la rend vénère, Papa ça le fait marrer et puis, comme il est assez étourdi, ça lui est utile parfois : je l’ai vu remplir ses formulaires pour les impôts le soir même. Et puis il y a Martial, le partenaire attitré de grand-père pour leurs parties de  bridge. Mais c’est aussi son souffre-douleur. Quand ils rentrent de leurs tournois peu leur importe que je sois là, ils rejouent le match ou plutôt Grand-Père déverse sur le pauvre Martial un torrent de récriminations : je ne comprends rien à leur vocabulaire mais à force j’ai relevé que, selon Grand-père, Martial n’avait toujours rien compris au « check back Stayman », qu’il était incapable de saisir les subtilités de son « entame », de sa « défausse » ou de sa « signalisation ». Martial ne relève pas, il opine, émet une timide objection : « Tu crois vraiment ? » tout en sirotant sa bière (belge c’est la contrepartie offerte pour supporter les reproches de Grand-père) et finalement se lève sur un : « Bon, à la semaine prochaine alors ? »
Pour échapper à cette embrouille qui se reproduit de semaine en semaine j’ai mon refuge. Je me glisse entre la porte-fenêtre et les doubles-rideaux et je regarde la nuit envahir peu à peu le jardin. Papa m’a montré une fois le développement d’une photographie, j’ai l’impression à chaque fois d’assister au même processus mais en remontant le temps. Les couleurs, les ombres et les contrastes se fondent d’abord en une image sans relief, simple dégradé de gris-vert puis disparaissent totalement dans l’obscurité. Pour ajouter une touche personnelle j’accentue la progression du flou par la buée que mon haleine projette sur la vitre froide ou je tente de garder la mémoire d’un contour en le dessinant du doigt sur le carreau.
Ce soir-là j’étais absorbée par mes créations habituelles quand deux grands yeux écarquillés dans un visage aussi sombre que la nuit ont surgi de l’autre côté de la fenêtre ! J’ai sursauté avant de reconnaître Omolola. Elle avait rejoint ma classe depuis quelques mois. Elle avait fui son pays, le Nigéria, et était hébergée dans une famille d’accueil voisine, le temps que les autorités décident de son sort. Très vite elle avait appris le français et s’était facilement intégrée. Même si ses choix vestimentaires, robe à manches longues jusqu’à terre et fichu encadrant strictement son visage, tranchaient un peu avec nos jeans judicieusement déchirés et nos superpositions de pulls sans forme. Les échos du clash entre Grand-père et Martial ne faiblissaient pas, j’en ai profité pour sortir discrètement.
Omolola était en mode total seum : elle allait être renvoyée au Nigéria, des parents éloignés auraient été identifiés. Elle ne voulait à aucun prix car elle savait trop ce qui l’attendait : une vie de servitude chez des quasi-étrangers. Non, elle devait retrouver ses cousins établis en europe du nord, mais que ni les autorités (mais avaient-elles bien cherché ?) ni les associations ne parvenaient à contacter. Et maintenant les gendarmes allaient venir la chercher, elle s’était enfuie, il fallait qu’elle se cache…
Sans plus réfléchir, je l’ai fait entrer dans la cuisine, sous le néon blafard et les reflets verdâtres. Quand Grand-père est entré brusquement je n’ai pas eu le temps de craindre des reproches ou des remontrances tant sa réaction m’a prise au dépourvu : Omolola s’était levée brusquement, il l’a invité gentiment à se rasseoir et à bien vouloir lui expliquer ce qu’elle faisait là (presque exactement avec ces mots). Il avait d’abord paru stupéfait mais il l’a écouté attentivement. Quand Omolola a fini il lui a posé quelques questions sur sa vie en Afrique et cette conversation a ramené un pâle sourire de nostalgie sur les lèvres de ma camarade.
— Bon, je vois à peu près la situation, a-t-il conclu, je passe quelques coups de fil mais nous aurons sans doute quelques dispositions à prendre…
Effectivement après de longues conversations téléphoniques il est revenu et nous a donné des instructions précises mais surprenantes.
Quelques heures plus tard, ce que nous craignions tous s’est produit. La sonnette de la porte d’entrée a retenti. Grand-père est allé ouvrir et s’est trouvé face à... Comment doit-on dire d’ailleurs une paire ? Un couple ? Une doublette ? Bref deux gendarmes. Ils ont porté la main à leur casquette mais, malgré leur salut courtois, on ne pouvait s’empêcher de se sentir menacé par leur uniforme bleu foncé, le gilet pare-balles qui gonflait leur carrure et l’attirail inquiétant qu’ils portaient à la ceinture :
— Gendarmerie nationale, j’imagine que vous savez pourquoi nous sommes là ?
La voix et la courte queue de cheval qui pointait sous la casquette l’ont trahie, le chef de cette patrouille était une femme.
— A vrai dire pas vraiment…
Le ton s’est fait plus incisif :
— Nous recherchons une jeune fille réfugiée en situation irrégulière. Elle s’est enfuie de sa famille d’accueil qui est un de vos voisins. Elle est maintenant à la rue. Vous comprenez que toute personne qui l’aiderait encourrait des poursuites soit pour non-assistance soit pour aide à étranger en situation irrégulière ! 
 
Grand-Père n’a pas relevé le paradoxe :
— Et…
Les forces de l’ordre n’avaient pas de temps à perdre :
— Vous n’avez vu personne ? Vous êtes seul dans la maison ? insista la chef de patrouille en tentant d’inspecter l’intérieur de la maison pardessus l’épaule de Grand-père.
— Non, il y a aussi ma petite fille et une camarade.
Et, sans attendre la demande, Grand-Père nous a appelées :
— Agathe, tu peux venir s’il te plait, avec ta camarade ! Il y a des gendarmes qui veulent vous voir…
Comme convenu Omolola est sortie la première sur le palier de l’étage, je l’ai suivie quelques pas derrière.
La gendarme s’est tournée vivement vers Grand-père avec un mauvais sourire de surprise et déjà de triomphe :
— Votre petite fille hein ?
Grand-Père a soutenu le regard et avec une innocence non feinte :
— Oui, elle vient d’Afrique. Nous l’avons adoptée…
La gendarme a tiré de son blouson la photocopie d’un mauvais cliché et son regard a fait de rapides va-et-vient entre l’image et la personne qu’elle avait devant elle. Entre la silhouette sévère au visage encadré de près par un fichu et au corps entièrement dissimulé sous une robe ample et la jeune fille trop soin, coiffée de mille tresses fines, en jeans étroit et sweat-shirt informe barrée d’une inscription pailletée « Dancing queen » la ressemblance était difficile à établir.
Bien sûr elle aurait pu insister, demander des documents d’identité. Était-ce pour ne pas perdre de temps, risquer de se ridiculiser aux yeux de son collègue, ou avait-elle inconsciemment mauvaise conscience des moyens déployés pour rechercher une gamine qui n’avait rien fait de mal si ce n’est chercher de l’aide, et puis ce vieux monsieur qui la regardait faire calmement, mi-intéressé, mi-amusé :
— Pour nous autres européens les personnes originaires d’Afrique se ressemblent tous n’est-ce pas ?
Elle n’a pas relevé et a rangé précipitamment sa photocopie dans son blouson.
— En tout cas vous êtes prévenu, a-t-elle lâché en tournant les talons.
Quand Grand-Père a refermé la porte il s’est appuyé un instant contre le battant et je l’ai entendu murmurer :
— C’est plus de mon âge, ce genre de cirque…
Nous avons passé une longue soirée tous les trois à craindre le retour des gendarmes. Grand-père a fait de son mieux pour nous rassurer, il est même allé jusqu’à rouvrir ses albums d’Afrique. Et la magie a opéré à nouveau…
Le lendemain l’association est venue chercher Omolola, les nouvelles étaient rassurantes, ses cousins avaient été retrouvés, un recours contre son expulsion pouvait être introduit. Elle avait déjà franchi la porte-fenêtre quand elle s’est retournée et, les yeux brillants de larmes, elle a appliqué sa main sur la vitre et j’ai collé ma main sur la sienne. Nous sommes restées ainsi un long moment puis elle a tourné les talons et a disparu.
Et j’ai entendu Grand-père :
— Les filles ! Mes carreaux !

PRIX

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Guy Pavailler · il y a
très beau récit original et émouvant.
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Aëlle · il y a
Très beau... très émouvant.
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Zouzou · il y a
...souvent les papys râleurs sont les meilleurs !
en lice Poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' si vous aimez

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Jean Calbrix · il y a
Comme quoi on peut être tatasse et généreux. Bravo, Jean François, pour votre belle nouvelle qui m'a tiré une petite larme ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne journée à vous.

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Florence Rohart · il y a
Bonsoir à vous. Je ne manquerais pas de vous faire part des commentaires de mes élèves dès qu ils l auront découverte. Merci en tout cas , ce n est pas aisé de trouver des nouvelles actuelles à leur portée. Ils sont malheureusement de petits lecteurs. Mon rôle est de leur faire partager de chouettes récits afin de les initier. Adultes certains me remercient et me confient que je leur ai donné l envie de lire. C est ma plus belle récompense !
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Florence Rohart · il y a
J'ai beaucoup aimé ce grand-père d'apparence ronchon et grincheux qui se révèle être un papi au coeur d'or, j'ai apprécié aussi le ton actuel de la nouvelle qui me permettra de la faire découvrir et apprécier par mes classes de jeunes ados.
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Jean François · il y a
merci de votre soutien, je suis très curieux de savoir quel regard des ados porteront sur ce texte censé avoir été écrit par l'une d'entr'eux !
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Hervé Mazoyer · il y a
Vraiment une histoire touchante et belle. Finalement un bon gars ce grand pere. Ce qui est insupportable c est que toute proportion gardée on se croirait revenu 80 ans en arrière quand on sonnait chez les gens à la recherche de juifs...ce n est heureusement pas pour les mêmes raisons mais une certaine inhumanité demeure. Bravo. Mes 5 voix.
Si vous le souhaitez et seulement si ils vous plaisent vous pouvez soutenir l un ou l autre de mes deux textes présents en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-ridicule-ne-tue-plus-nouvelle-humoristique

Trés amicalement.

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Arwen James-Keltton · il y a
Une très belle histoire d'entraide. Bravo et merci pour ce beau moment de lecture !
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Chtitebulle · il y a
Un bien joli moment de lecture !
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Keith Simmonds · il y a
Un très beau récit bien conçu et bien écrit, touchant et plein
d'humanité, Jean Françcois ! Mes voix ! Une invitation à venir
déguster et apprécier “Grappes de Raisins” qui est également
en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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