5
min

Des espoirs

Image de Sophie Loiseau

Sophie Loiseau

8 lectures

0

De nous tous, je ne suis ni le plus fort ni le plus beau. Naturellement effacé, je me tiens parmi les autres, sans briller. Depuis le temps que je patiente à côté des illustres et des célèbres, j’ai pris l’habitude d’être collé à eux, de les regarder filer les uns après les autres, consterné. Je reste là immobile, attendant qu’on s’intéresse à moi. J’espère autant que je redoute l’arrivée d’un nouveau curieux. Encore une fois repartira-t-il sans moi ? Ou par chance m’emmènera-t-il par la main ? Alors pour me rassurer, pour faire taire ma crainte, je me dis que de toute façon, ce ne sera pas pour cette fois, j’essaye de m’en convaincre, pour ne plus souffrir je m’oblige à renonce à tout espoir. Les jours heureux, je suis au summum de l’optimisme, presque au comble du bonheur, ressentant par anticipation la joie d’être enfin choisi. Les jours plus tristes, et les plus fréquents, je suis irrémédiablement accablé, jamais je ne percerai. Un abattement infini me frappe de plein fouet.

Ils sont pourtant nombreux à tourner autour de moi, j’assiste au bal incessant de leurs pas. Ils se penchent pour lire mon nom, et rapidement détournent leur regard vers l’un de mes célèbres voisins. L’espérance et la hantise alors m’abandonnent, je m’enferme dans la résignation, me refuse à toute émotion. Parfois, je pense que mes chances d’être l’élu augmentent lorsqu’ils passent leur index sur moi, ou mieux encore s’ils me sortent des rangs pour m’observer de plus près. Ces instants sont une immense joie, irrémédiablement suivie d’une cruelle déception quand ils me remettent dans l’enfilade.

Aujourd’hui, je n’attends plus rien, je n’y crois plus. Une femme approche, elle se penche sur moi, après avoir parcouru des yeux et de l’index toutes nos identités bien ordonnées sur l’étagère. Elle aperçoit mon profil, je ne sais ce qui lui plaît. Elle se jette sur moi, comme si nous étions de vieux amis. Elle me tient longuement entre ses mains. C’est étrange, qu’elle me caresse ainsi tendrement, alors que nous ne nous connaissons pas. Je la trouve vraiment curieuse, certainement parce qu’elle me montre un intérêt que j’ai fini par estimer ne plus mériter. Cette façon de déposer ses mains sur moi, de découvrir mes replis, de me regarder de face et de dos, je n’en peux plus. Mais l’ascension émotionnelle n’est pas terminée, elle m’approche de son visage pour deviner mon odeur. J’atteins l’apothéose de l’espérance. Elle m’écarte de ses narines, de nouveau fait courir ses mains sur mon visage, caresse de son index mon profil, puis parcourt mon dos, et s’éternise indécemment sur ma chute de reins. Je suis anxieux, jamais je ne suis allé aussi loin, ma crainte d’être encore abandonné s’est maintenant transformée en une terrible angoisse. Puis, elle m’enlace, me tient quelques instants recroquevillé contre son cœur. Le mien bat fort, à l’unisson du sien. Quand je termine au fond d’un sac plastique, je sais que je l’ai quasiment convaincue. Ne nous restent plus qu’à franchir elle et moi, la porte de l’édifice. Avant de quitter ma rangée, je jette un regard étonné aux compagnons que je laisse. Les anonymes me félicitent d’un clin d’œil, mon départ les rassure, leur tour peut bientôt arriver, tout espoir n’est donc pas envolé. Les renommés me dédaignent, ils ne comprennent pas l’engouement de cette femme pour la petite chose encore inexistante que je suis. La réalisation de mon vœu le plus précieux ne leur inspire que du mépris.
Le voyage enfermé dans le sac plastique, avec de plus célèbres que moi est une sinécure.

- « Mon très cher, cela fait vingt ans que nous la connaissons. Je ne crois pas que vous soyez de son acabit. Vous n’êtes pas du tout son genre. Vous finirez comme les autres, au fond d’un placard, elle vous jettera, au mieux tentera de vous reléguer à une amie. Hé, Jean-Paul tu ne trouves qu’ils sont de plus en plus nombreux à essayer de nous détrôner ?
- Laisse faire la jeunesse. Souviens-toi quand on avait vingt ans... c’était il y a soixante ans. On y croyait nous aussi. D’ailleurs, il n’a pas l’air si mal le nouveau ? »

L’attente trop longue m’amène à l’hésitation alors que je suis dans le même temps persuadé d’accéder enfin à mes désirs les plus profonds. Est-ce le fruit du pur hasard, ou un aboutissement mérité ? À les écouter, je ne sais plus où j’en suis. Je les remercie néanmoins de leurs conseils.

- « Merci, messieurs. Vous savez, de toute façon personne ne veut de moi... Je suis trop comme ci ou pas assez comme ça. Être à vos côtés m’emplit d’une immense fierté.
- Vous vous trompez, si vous lui plaisez vraiment vous finirez couvert de poussière dans son appartement. »

Le voyage avec mes invités s’achève sans aucun mot. L’un astique son nom, l’autre sa couverture, moi je n’ai rien pour briller, en dehors de toutes les émotions que je garde cachées. Je ne les dissimule pas, pour être franc, je les étale même au nombre des signes que j’ai amoureusement couchés.

Enfin le trajet touche à sa fin. Nous entrons chez elle, et attendons de connaître notre destin.
Émile sort le premier, viennent ensuite Victor, Françoise, Paul, et Simone. J’en arrive à la conclusion qu’elle s’adonne à la bisexualité, alternant avec méticulosité homme et femme. Je ne me sens pas à ma place dans cette promiscuité. Je suis le dernier, seul au fond du sac, je ne sais pas encore ce qu’elle entend jouer de moi. Peut-être regrettera-t-elle d’avoir jeté sur moi son dévolu, d’une pression sur la pédale ouvrira l’abattant et me mettra définitivement à la poubelle, avec ceux qu’elle relègue au rang des ordures. Ou bien me tient-elle à l’écart pour s’emparer de moi sans avoir à me chercher dans la pyramide. J’oscille comme un pendule entre l’espoir et le désespoir, me cognant à l’un pour mieux rebondir sur l’autre. J’ai peur.
Elle sort de sa douche, elle a pris son temps. Je commence à trop transpirer lorsqu’elle s’approche enfin. Mon cœur est transi, j’espère qu’elle m’aimera, qu’elle ira au-delà de ma couverture commune, de ma silhouette ordinaire. Délicatement, elle se baisse au-dessus du sac, l’entrouvre et m’extrait de mon sas. Je ne respire plus, mon sort est entre ses mains. Je ne désire plus rien, j’attends tétanisé. De quel côté la balance va-t-elle pencher ?

Elle ne prend pas le temps des présentations. Elle passe rapidement la main sur mon visage, et entame la dissection de mon cœur, l’autopsie. Je la sens passionnée, les coups de bistouri deviennent plus francs et rapprochés. Elle devine mon corps et mon âme, toutes mes pensées. Pas un soupçon de fatigue ne semble l’accabler, elle creuse, analyse, me découvre sans jamais s’arrêter. Je suis comblé de bonheur, si heureux que j’en pleurerais. Elle s’interrompt pour infuser son thé, qu’elle délaisse rapidement pour revenir à moi. J’accapare ses mains, son corps, son esprit, ses pensées. Rien n’existe plus à cet instant qu’elle et moi. Nous fusionnons, en complétude. Je songe aux vieux, ceux de la pile. Je crains qu’ils remportent demain plus de succès de moi. Elle effleure chacun de mes grains de beauté, frôle du bout de son index la pointe de mes cils, fait descendre sa main caressante dans mon cou. Je n’appartiens pas aux couches de vieux qui attendent sur le meuble de l’entrée.

Et puis, elle en a fini de moi. Épuisée, lasse et heureuse, elle s’écarte avec un affectueux regard disant « C’était bien. » Là, je redoute franchement qu’elle me passe à une de ses connaissances. Mais elle me laisse juste nu, étendu sur son canapé. Sans jalousie, je l’observe agir avec les vieux. Un tendre sourire, deux ou trois chapitres et elle en a assez. Elle s’occupe ensuite des stars, dévore le premier chapitre, entame le second et se presse de lire le dernier. À chaque changement d’auteur, elle jette vers moi un regard plein de promesses. De tous ses amants, je demeure le favori. Puis, elle me présente à ses amis. Elle m’exhibe, sans rien révéler, tant elle veut que je reste son exclusive propriété. Elle me caresse de nouveau, découvre encore les trésors de mon cœur, partage mon malheur et pleure de mes bonheurs. De tous, je suis le plus ravi. J’appartiens à ses jours, toujours à portée de main, elle plonge en moi quand elle en a envie. J’espère avec impatience nos nocturnes retrouvailles. Tous les soirs, sur sa table de chevet ou au pied de son lit, je guide ses nuits, dompte ses rêves et ses désirs.

Ce soir, elle a dégagé sa table de nuit, demain elle ira à la librairie, je l’ai compris. Je dois céder du terrain, faire de la place pour un nouvel auteur.

Les années ont passé. Je réside maintenant à la bibliothèque municipale. Empoussiéré sur mon étagère, chaque jour j’espère qu’on m’accueillera avec délice, toujours désireux de rendre le lecteur heureux.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
J'adore et je vote! Bravo! Bonne continuation!
Bonsoir, Comme il ne nous reste que 3 jours pour voter,
je vous invite maintenant à venir voir et apprécier
mon “Bal populaire” si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

·