Derrière le rideau de la penderie

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des mots partout et aussi : http://entrelesfeuilles.simplesite.com/ Ecrire dans sa tête quand le père lisait des histoires. Grandir avec carnet et crayon dans les sacs ... lire à voix haute  [+]

Image de Printemps 2017
Mon amie,

Voudras-tu bien excuser ce long moment de silence ? Comment t’expliquer ? Je dors si mal en effet depuis quelques temps et me sens si fatiguée par ces nuits d’insomnie. Je devrais dire exténuée, fatiguée est un mot tellement employé et si loin du compte, si loin de mes nuits !
C’est un peu comme si quelqu’un veillait à côté de moi. Pourtant il y a bien longtemps que je dors seule ; depuis que je suis née dans cette si nombreuse famille, dont je ne voulais pas faire partie. Cette bien triste famille.
Il fallait sans doute vouloir fuir quelque chose ou vouloir retrouver une histoire pour se perdre dans ces villages ventés et iodés, solitaires et renfermés surtout l’hiver. Il fallait le vouloir, je sais... D’abord quitter la région maternelle, venir sur ce bord de mer normand abrité des vents par les murs de pierre de Caen. Et pourtant, sans rien fuir de raisonnable ou nécessaire, sans chercher le fil conducteur, je suis arrivée ici.
Mon histoire n’est pas dans ce bourg. C’est un village de lutte, de libération et de paix comme tant de villages normands, ceux d’un six juin il y a longtemps. Ce n’est pas que je ne sois pas concernée par cette histoire mais je pense être née de trop de guerres, être l’enfant d’autant de passés. Je me sens orpheline de tous les combattants, enfant de morts inutiles et futiles, enfant d’un passé impensable.
Si je suis venue ici, c’est pour broder en dehors des villes, du bruit et du mouvement. Si j’habite cet atelier de tisserands c’est pour guérir d’un absolu, faire renaître ces gestes ancestraux que les femmes de ma famille portèrent, transportèrent et au final me transmirent. Tu sais mon amour pour le geste ; pour les gestes des femmes, de ces femmes humbles qui ont aidé leurs hommes à cultiver le lin, l’arracher, le laisser rouir sur les champs alentours. Ces gestes ancestraux qui me collent à la peau comme le soleil d’été, qui m’ont donné vie, et m’ont donné envie, inconnus des citadins, de nos contemporains.... Ces gestes de tissage, de teinture, d’étendage, ceux qui accompagnent le fil, le métier à tisser. Ceux enfin de broderie, de couture, ou plus simplement de ravaudage ménager.
Mais ce n’était pas là, la raison de mon courrier. La raison se trouve dans mes nuits fatigantes, un peu comme si je menais une double vie. Tu te souviens de mes premiers courriers lors de mon arrivée ici. C’était comme si je renouais avec un passé inconnu dont je me souvenais. Comme si je devais continuer l’œuvre de nos aïeules, sans pour autant prendre ma place.
Quand je suis arrivée, quand j’ai ouvert la première fois la porte de la maison, lorsque l’atelier n’était encore qu’une intensité sombre et humide, l’odeur âcre qui s’en dégageait, m’a rappelé celle des maisons de vacances. Cette odeur de meubles drapés de coton blanc, de plafonds décorés de toiles d’araignées où demeurent les dernières mouches et guêpes imprudentes de l’automne passé. L’odeur de ces pièces obscurcies qui attendent patiemment celui ou celle qui ouvrira les volets pour donner place au jour. Tu te souviens Mathilde, comme nous restions sur le seuil au premier jour des vacances, immobilisées dans nos étés passés et dans le devenir de ce prochain séjour.
Ce qui m’empêche de dormir en ce moment ressemble aux histoires que j’inventais le soir, pour mon plaisir, pour te faire peur.
Je sens encore autour de moi la présence de cette femme préhistorique que j'imaginais pour toi, que je tenais tapie derrière le voile bleu pâle de la penderie. Je te disais qu’elle se cachait des hommes d’une autre région. Je te montrais les traces de mains peintes sur le mur, la lumière de sa lampe à huile et tu ne les voyais pas, je te faisais sentir ce feux qu’elle entretenait au fond de l’abri, cette chaleur circonscrite par la roche suintante et froide,... Et maintenant, la nuit, lorsque le sommeil me fuit et que je me lève pour le retrouver ailleurs dans l’atelier, au sortir du lit, le contact des malons froids de l’escalier me mène vers elle. Je ressens le sol de pierre glissant de son abri, la crainte dans ses sentiments, la solitude de sa situation, de sa vigilance et de son art.
Dans l'atelier, demeuraient quelques graffitis, des tessons de poteries et des lambeaux d'étoffe, sans doute de vieux rideaux. La pièce du bas est sombre rendant l'âtre d'autant plus grand. Mais malgré tout, je n'ai eu aucun mal à faire de ce lieu un endroit agréable gagnant en luminosité et confort (Tu connais mon goût pour les vieilleries avides de douceur que d'autres laissent sur les trottoirs. Certaines se sont retrouvées unies pour l'avenir, d'autres ont refusé de m'escorter dans cette aventure). A l'étage une pièce parquetée me fait office de pièce à vivre, à broder, à coudre et à dormir. J'y ai tendu un rideau de linon qui donne à la lumière du matin un bleu pâle enfantin comme celui de la penderie de nos souvenirs. C'est étrange, parfois il me semble que ce logement est en quelque sorte ma tanière et me tient à distance du mouvement extérieur, un peu comme une caverne. Plus j'y pense, plus je suis certaine d'un retour aux sources. Ces deux pièces sont comme les abris sous roche que nous visitions quand tes parents m'accueillaient gentiment dans leur Bourgogne natale.
Quand les journées sont douces et ensoleillées, je m'installe dans le jardin. En fait de jardin c'était plutôt l'arrière-cour, celle de devant était commune et abrite encore une pompe à bras rouillée. En discutant avec les très vieux du village j’ai rapidement admis que le jardin n'est qu'une idée de gens des villes, en tout cas le jardin d'agrément. D’antan, tous les espaces servaient à nourrir les familles... alors j'entretiens dans cette cour fleurie un carré potager, sans compter sur lui pour me permettre de vivre en totale indépendance. J'ai déniché dernièrement de quoi paver le pourtour de ces carrés et j'ai fabriqué des paillis pour plus d’élégance. Donc par ces jours divins et silencieux, j'ai entrepris une courte pointe en patchwork aux couleurs de ma cour. Vert et rose pêche. La nature entrera à l'étage comme chez elle.
Tu dois te demander comment après tout cela le sommeil et le calme ne sont pas aux rendez-vous de mes nuits ? Comme je te l'ai écrit, ces nuits sont partagées entre la solitude et cette présence, la présence d’une ombre préhistorique qui dort le jour ou m’observe discrètement.
La nuit dernière j'ai rêvé d'elle. ; Toujours seule, peignant les murs comme je m'installe, appelant sans doute quelques divinités ou quelques protections dans ces dessins d'animaux. Parmi eux, sur la paroi il y a un seul homme. Un maître ? Un homme menacé ? Les deux peut-être comme nous tous encore aujourd'hui. Quelques instants après elle frottait entre ses paumes une baguette de bois ou d'os, je n'ai pas bien vu. Je ne sais plus d'ailleurs si je l'accompagnais ou si simplement je rêvais. Elle semblait se protéger, se consoler, se bercer, doucement dans l'immensité d'une solitude inouïe.
Mathilde, je te laisse, je posterai ce courrier demain matin en allant chercher du pain à la boulangerie.

Je t’envoie toute mon affection.

Léonie.






Ma chère amie,

Je te remercie de ta compagnie par lettre interposée, une compagnie si douce et si drôle !
Ici ce sont les grandes marées. Tout le monde est en effervescence, même moi. Pourtant je ne vais pas pêcher, j’ai horreur d’avoir les pieds mouillés dans des bottes, de sortir des crabes du filet à crevettes. En fait je trouve ça très ennuyeux. Mais j’aime cette activité joyeuse, ces hommes et ces femmes qui partent à l’horizon en marchant côte à côte et passent l’après-midi silencieux à scruter leur filet, ôtant les algues, les cailloux, les petits poissons dont les enfants se ravissent... Je n’ai jamais eu cette patience.
La mienne est toute autre. J’ai la patience du temps, l’immuable dans les sentiments, la sincérité réelle des animaux domestiques. Je sais attendre malgré l’impétuosité que mes proches connaissent. C’est un Instinct de survie pour un instant de vie sûre.
J’aime la vie des grandes marées, la mer qui se retire jusqu’à s’unir au ciel lointain, en secret, au-delà du regard, le brouhaha des discussions qu’ont les hommes et les femmes s’en allant, le silence qui suit et de nouveau le brouhaha du retour, lorsque la mer remonte, lorsqu’elle pousse vers la terre les derniers, les rêveurs, les perdus, les enfants éreintés d’être restés longtemps debout, entre air et soleil, captivés par leur chasse au trésor. Cet enthousiasme est contagieux. La vie se règle en fonction de la marée. Le clocher du village peut toujours sonner les quarts d’heure, tout le monde s’en moque ; en plus il y a la pêche aux moules comme dans la chanson, celle au étrilles ces crabes un peu plus coquets que les autres mais bien plus arrogants. Les après-midi s’allongent sur la plage et moi je couds sur le sable.
Je rapproche des morceaux de tissus par tonalité, par couleur, par densité. Hier je me suis demandé si je ne refaisais pas une vie en remplaçant simplement les évènements par de petits carrés de cotonnade ? J’accommode pour que le résultat me plaise, soit bon au regard et confortable l’idée du résultat. Une sorte de thérapie couturière. J’ai coupé les petits morceaux d’étoffe dans de vieux vêtements que je gardai de ma vie antérieure, je veux dire antérieure à maintenant. Il y a des morceaux de jupes et de chemisiers que nous portions fillettes, de chemises et de pyjamas de mes frères, des ceintures de flanelle dont mon grand-père se ceignait la taille, et même quelques restes de cravates. Le tout sera molletonné sur un vieux drap de métis. Il y a même une petite pièce du rideau de la penderie. C’est te dire...
C’est te dire si... peut-être est-ce moi qui hante la caverne de cette femme.
Mathilde, Je t’écris des choses sans gravité, des choses légères parce que je ne sais pas par où commencer... j’hésite à en parler. Il y a quelques nuits, j’ai vécu ce que personne ne prendrait pour un évènement important, seulement un rêve, un détail sans sérieux. Rien de traumatisant, simplement une réponse à mes questions :
Elle était accroupie, j’entendais des cris, des bruits curieux, une sorte de langage animal. Elle tripotait toujours ce bâtonnet, se balançant, comme absorbée par une pensée, absente du temps. Un homme a surgi, le silence s’est fait. Un silence lourd, presque préhensible. Le visage de la femme n’a laissé paraître aucune expression. Imperturbablement isolée, lointaine, émouvante Il a saisi l’espèce de morceau de bois et comme exaspéré, l’a perforé d’un coup de pointe de silex. Rageur. Puis il lui a tendu avant de repartir. Les bruits curieux ont repris, la femme a cessé son bercement. Elle observait le morceau troué à une extrémité.
Jusque-là tout allait bien, mais cette nuit j’ai vu la femme de derrière le rideau de la penderie, je l’ai vue souriante, debout en dehors de son abri, ramassant des mollusques, cueillant des baies. A un moment elle a du se piquer sur une épine, mais au lieu d’en paraître souffrante, elle s’est arrêtée, a regardé longuement son doigt blessé. Puis elle a ramassé des feuilles et s’est assise les jambes croisées.
Je me suis réveillée, intriguée, il n’y avait bien sur personne dans la chambre, le rideau de linon était tiré sur la cour, la fenêtre fermée derrière les croisées de bois. Le village sommeillait. Je suis descendue pour attiser le feu, j’ai pris un moment mon ouvrage mais il faisait trop frais pour coudre et je suis revenue me coucher. Mon rêve a repris où je l’avais laissé, patient comme pour un premier rendez-vous. La femme était devant le feu, à l’abri et transperçait les feuilles avec le petit objet troué. Elle avait passé dans le trou une sorte de fil animal, un nerf peut-être et absorbée par sa tâche elle continuait... son ouvrage de dame.
Au fur et à mesure du temps elle a recommencé son geste avec d’autres matériaux. Elle venait de créer l’aiguille à chas. Le plus petit objet qui a si peu changé depuis, mais qui a tant changé la vie... Sans elle pas de chaleur sur la peau, pas de tente, pas de kayac démontable, pas de chaussure, pas d’outre pour l’eau, pas de bouée de sauvetage, peu de grands voyages. Une autre évolution.
Mathilde, je suis en quelque sorte parvenue au terme de mon chemin. J’ai trouvé ce qui me guide depuis tant d’années, ce qui a fait de ma grand-mère une petite main chez un grand couturier parisien, ce petit métier de jeune fille qui passe son temps à ramasser les aiguilles et les épingles dans l’atelier. Ce petit objet sans lequel le lin n’aurait pas fleuri autant les pays du nord si la toile ne pouvait être filée. Ce petit objet qui, greffé sur une machine a permis d’habiller tant de monde. Ce petit objet qui nous permet maintenant à chacune et à chacun de marquer notre personnalité. C’est sans doute un détail de l’histoire, une anecdote quelconque. Sans la colère d’un homme, une femme serait restée sauvage.
Je peux toujours assembler les morceaux de nos vêtements, refaire le cours de ma vie, regarder les enfants partirent en bottes de caoutchouc vers l’horizon. Je sais désormais que l’atelier sera mon lien de création. Un lien, un fil conducteur entre elle et moi. Et tu sais quoi Mathilde ? Si un jour je peux ouvrir une boutique, ce sera sur le bord de la plage, elle sera ouverte à marée basse, j’y ferai atelier de couture pour que le geste soit encore partagé. Il y aura des mannequins, des portes chapeaux, de vieilles boîtes à ouvrages comme celle que j’ai achetée par hasard un dimanche. Je t’avais écrit à ce propos – j’y avais trouvé des dés de fillettes, la marque des tricots de peau que portait Proust. Il y avait également du courrier de 1942, des échanges entre une mère et sa fille, l’une au Havre, l’autre à Caen. Il y avait un bout de partition pour piano, un air de Satie. S’y trouvait également des fuseaux de dentelles et un crochet en ivoire. Tu vois rien a changé, les matériaux restent les mêmes, mais je ne suis plus orpheline et ma famille est très nombreuse.
Quand passeras-tu me voir ?
Je t’envoie toute ma tendresse.

Léonie.

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