4
min

Dernière volonté

Image de Akram Atifi

Akram Atifi

237 lectures

109

Qualifié

« ...  Allez les loulous, les lolos, les jojos et même les bobos ! On s’active, plus qu’un quart d’heure ensemble et on tire le rideau ! Je vous rappelle que pour l’instant, Archibald attend toujours vos réponses ! Je sais, vingt euros c’est pas énorme mais c’est l’humble compensation offerte aux sept heureux élus qui accepteront d’aller accompagner notre fidèle auditeur dans ses dernières heures avant son grand saut pour l’au-delà ! Archibald est hospitalisé à Fortvile, à l’extrémité de la péninsule et vous pouvez vous y rendre dès ce soir ! Ne retournez pas la question mille une fois dans votre tête et foncez ! La mort n’attend pas ! Ce soir c’est Archie, demain ce sera vous ! »
Anas fit signe à son collègue à la réalisation de l’autre coté de la vitre et celui-ci envoya un morceau de musique. Anas reposa son casque et soupira lourdement. Il posa ses mains à plat sur la table et retint sa respiration un instant. Il releva la tête vers son collègue, ses yeux étaient chargés de dépit. Aucun appel depuis trente minutes. Sept ans qu’Anas travaillait pour cette radio, il y animait une émission de libre antenne qui en était sa fierté. Elle avait permis à la radio d’acquérir plus d’auditeurs et ainsi de renflouer les caisses par le biais des publicités. Après la grande crise, Anas n’avait pas hésité à ouvrir la porte de l’entre-aide, se servant de son émission pour des appels aux dons de toutes sortes. La mère célibataire aux fins de mois difficiles, l’association en manque de bénévoles, le larron victime d’une escroquerie, tout le monde y trouvait son compte. La popularité d’Anas grandissait et la radio encaissait. A mesure que la crise perdurait, les gens s’isolaient. C’est ainsi qu’un phénomène s’accentua. Les personnes âgées mourraient seules dans les hôpitaux, abandonnées par leurs familles.
Un soir, un homme aux portes de la mort contacta l’émission et lança en direct un appel pour sept volontaires qui accepteraient contre une compensation de cent cinquante euros chacun, de venir passer sa dernière nuit sur terre à son chevet à l’hôpital. L’hôpital y consenti malgré le règlement, accédant ainsi à la dernière volonté d’un condamné. C’est ainsi que, s’inspirant de ce premier cas, d’autres suivirent. Pas une semaine ne s’écoulait dorénavant sans une poignée d’appels de ce genre. Même les infirmières prenaient une commission et... tout le monde y trouvait son compte.
Au début Anas éprouvait une certaine gène face à ce phénomène révélateur de la ruine morale de la société moderne. Bon gré mal gré, il s’y fit tout de même, se disant qu’il le faisait bénévolement lui, alors que d’autres s’empressaient de faire fleurir des agences spécialisées, transformant le phénomène en business morbide.

Quinze minutes plus tard, aucun appel ne vint sauver Archibald de la solitude. Vingt euros, la somme était trop faible, même pour les vautours affamés d’après la grande crise.
En sortant des locaux de la radio, Anas respira l’air vicié de la métropole. Les odeurs de gaz et de goudron ne semblaient pas s’atténuer, même après que le soleil eut tiré sa révérence. Il mit son casque, enfourcha sa moto et prit le chemin de Fortville. Arrivé à l’hôpital, une infirmière le reconnu et voulu prendre une photo avec lui. Un selfie. Anas avait horreur de ces termes anglais qui colonisaient la langue française autant qu’il détestait les modes stupides qui s’y référaient. Il se disait que ce déluge socio-technologique n’avait en définitive qu’éloigné les gens d’eux-mêmes, chacun ignorant son voisin et se complaisant dans une fausse réalité narcissique. Les réseaux sociaux étaient le paroxysme de l'asociabilité et cause de vide spirituel.
Lorsqu’Anas entra dans la chambre 307 de l’hôpital de Fortville, il y trouva Archibald sur le départ vers son ultime destination. Une perfusion d’anti-douleur surdosée et un masque d’oxygène pour seuls compagnons. A coté du téléphone, sur la table de chevet, un petit poste de radio. Anas s’avança avec un nœud dans la gorge et posa doucement sa main sur celle du mourant. Archibald ouvrit lentement les yeux et tourna la tête.
— Anasss... dit-il rauquement. 
— Salut Archie ! Bin alors, tu comptais filer à l’anglaise ou quoi ?!
— Ah... Anasss...
Archibald chercha la télécommande du lit médical et releva le dossier. Il enleva son masque et sourit puis fit un geste en direction de la table au bout du lit afin qu’Anas lui apporte un verre d’eau. Il reprit avec une voix moins caverneuse, le regard un peu plus vivant tandis qu’Anas retenait ses larmes.
— Je savais que tu viendrais...
Anas se contenta de caresser la main osseuse d’Archie et hocha la tête.
— Pardon Anas. Je t’ai un peu piégé... Je savais que tu viendrais. Je savais que vingt euros... bref... tu as compris.
Archibald dû reprendre son souffle ; de ses poumons émanaient des effluves et des sonorités qui ne laissaient aucun doute sur son état. Anas en profita pour ramener à lui une chaise et s’asseoir.
— Quelque part, au fond de moi, j’ai toujours su que tu ne pourrais pas m’abandonner.
— Vous aviez raison... Je ne suis pas assez bon comédien...
— J’ai quelque chose pour toi mon garçon...
— Non... ce n’est pas la peine vous savez...
— Non, ce n’est pas ce que tu crois...
Archibald se mit à tousser au point qu’Anas pensa qu’il allait s’étouffer puis reprit avec difficulté :
— Ouvre le tiroir de la commode...
— Celui-ci ?
— Oui, vas-y. Il y a une enveloppe à ton nom.
— Oui.
— Ouvre... la.
— Une clé ?
— Une clé numérotée Anas, celle d’un casier de consigne à l’aéroport de la métropole...
— Mais... qu’est-ce que c’est ? Pourquoi moi ?
— C’est... Ce que c’est, et... Tu es bien venu n’est-ce pas ? Ah... Anasss... Écoute ton cœur...
Anas garda la main d’Archibald un temps après que ce dernier ait rendu l’âme. Il ne versa de larmes qu’une fois sur sa moto. Arrivé à l’aéroport, sa barbe était trempée. Une fois devant la consigne, il prit une profonde inspiration et l’ouvrit, découvrant une petite rame de documents dans une pochette de cuir. Des bons porteurs d’une valeur de plus de trois millions d’euros et une lettre :
« Mon cher Anas,
avec un pareil trésor entre les mains, tu es le seul être que je connaisse qui aura le courage de continuer à écouter son cœur. »

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
109

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Très beau texte sur une valeur qui - je l'espère - ne se perdra jamais : l'Humanité....
Heureusement que l'Homme s'il est capable du pire est aussi capable du Meilleur...
Merci de réveiller un peu nos consciences...
Bonne chance

·
Image de Laurence Bourgeois
Laurence Bourgeois · il y a
Un petit air d’Alchimiste, de l’emotion, une jolie écriture, merci pour votre texte. J’ai aimé... et voté ! A bientôt pour de nouvelles œuvres. Et si d’ici-la Vous avez le temps d’aller faire un tour à « La piscine », votre avis m’intéresse ! Merci, Laurence
·
Image de Loodmer
Loodmer · il y a
Un texte qui nous réconcilie avec la nature humaine qui serait encore capable d'empathie.
·
Image de Sébastien Beirnaert
Sébastien Beirnaert · il y a
Jolie écriture et histoire émouvante. Bravo.
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Encore bravo...
·
Image de KAMEL
KAMEL · il y a
Si je devais écouter mon cœur, je ne me lasserai pas de lire et relire de cette nouvelle.
Très bien écrite bravo l'artiste !

·
Image de Akram Atifi
Akram Atifi · il y a
Un grand merci. En effet, au final, je ne suis qu'un scribe qui retranscrit ce que son cœur lui dicte...
·
Image de KAMEL
KAMEL · il y a
J'apprécie beaucoup votre humilité. A l'occasion, je souhaite vous inviter à me donner votre avis à propos de mes écrits sur le lien suivant : https://short-edition.com/fr/auteur/kam-5
·
Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
Trop bien votre texte .Des "Anas"je ne sais pas s'il y en a encore beaucoup. Il parle des problèmes de ce siècle , l'indifférence , l'air vicié, et surtout le rapport à l'argent. J'aime .+5
·
Image de Akram Atifi
Akram Atifi · il y a
Merci beaucoup. En effet tout devient "marchandisable".
..

·
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Un texte très émouvant! *****
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Une manne tombée du ciel !
Une invitation à découvrir mon texte" la fontaine aux bulles " en lice pour le prix imaginarius . Merci beaucoup .

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Akram, pour cette œuvre bien menée et captivante !
Mes voix ! Une invitation à découvrir mes œuvres, “Grappes de raisins”
( le Grand Prix Hiver 2019 ) et “Sombraville” (le Prix Imaginarius 2018 )
qui sont également en lice ! Merci d’avance et bonne journée !

·