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Une toile, deux personnages, un mystère : la formule fonctionne parfaitement et hape le lecteur dès le début ! L'atmosphère fantastique est

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En pénétrant ces univers fantastiques, ces scènes architecturales soignées, ces paysages pelés, vous croiserez des âmes en peine et suppliciées du destin, des harpies muettes mais terriblement  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Vanille Veilleur s’assit dans le fauteuil que lui désigna l’inspecteur principal. Le siège d’en face était un tabouret relativement haut. Il s’y assit et adopta une attitude travaillée, mainte fois répétée, se penchant en avant en appuyant les coudes sur ses genoux. Il dominait ainsi légèrement son vis-à-vis. Conscient de l’ascendant qu’il prenait sur la témoin, il sortit un carnet noir de la poche intérieure de sa veste et pris la parole :
— À l’heure qu’il est, le légiste n’a aucune idée de la cause de la mort de Monsieur Polak. Comme vous l’avez trouvé ici même hier matin, je souhaite revoir avec vous l’ensemble de la déposition faite au poste. Considérez cela comme une conversation – il marqua un temps d’hésitation – informelle, et racontez-moi de nouveau cette malheureuse journée.

Vanille inspira profondément tout en commençant son récit. Elle se vit de nouveau perchée sur un échafaudage imposant, pinceau à la main, fatiguée. Mangeant à peine à midi, elle avait enchaîné depuis tôt ce matin-là des gestes alertes et précis.
L’imposant tableau était, pour ainsi dire, quasiment achevé. La scène représentait une grande gare américaine à l’heure de pointe. Toute la difficulté avait consisté à donner à l’œuvre le réalisme de la photographie lui servant de modèle. La foule en mouvement y était floue en raison d’un temps de pause long. Cet effet avait rendu l’exercice particulièrement ardu, d’autant plus que l’exigence de Dimitri Polak, son client et mécène, s’avérait implacable.
Devant la toile encore vierge au début de son contrat, Vanille s’était longtemps demandé pourquoi cet excentrique lui passait commande d’un tel travail alors qu’il lui suffisait de faire réaliser un agrandissement du modèle. Toutefois, se rappelant le montant de la rétribution annoncée, elle s’était tue.
Cela faisait maintenant quelques mois qu’elle avait installé son atelier chez son client, dans une ancienne église Rédemptoristes désacralisée située Quai Notre-Dame, à Tournai. Elle se souvint alors avoir eu un pincement au cœur lorsque l’idée lui vint qu’elle allait bientôt plier bagage.
Depuis son emplacement, elle ne pouvait rien manquer de ce magnifique monument. Elle décida de marquer une pause et regarda à sa droite de façon à observer le chœur. Dans le silence imposant du lieu, son mouvement généra un écho d’une grande pureté.
Poursuivant l’entre-acte, et se sentant dorénavant chez elle, elle décida de perturber le calme en murmurant les premières paroles d’un morceau de rock irlandais des années quatre-vingt-dix. Se pensant tout à fait seule dans cet édifice, elle poursuivit l’air en se mettant à siffler très distinctement. Vanille eut alors une pensée pour son père qui, petite, lui interdisait d’adopter cette attitude. Toutefois, peu importait dans ce lieu sans témoin.
Palette toujours calée sous son pouce, Vanille frappa régulièrement le sol de façon assurée et marqua ainsi le rythme. Elle se trémoussait sur place, son visage affichant des mimiques caractéristiques. Mais soudain, ses gesticulations s’arrêtèrent dans un tressaillement car des applaudissements et une voix grave venaient de la surprendre dans l’intimité.
— Ah ! Les Cranberries ! Ça, c’était un groupe ! De bons musiciens et une chanteuse à tomber par terre. Mademoiselle ! Vous avez de bons goûts musicaux malgré votre jeunesse.
— Monsieur Polak ! Répondit-elle tout en se retournant, vous m’avez fait peur. N’avez-vous pas honte de vous amuser comme un gamin ? le sermona-t-elle tout en le foudroyant du regard, doigt pointé dans sa direction.
Dimitri Polak, vieil homme aux cheveux rares et grisonnants se tenait debout, en contrebas. Il était enchanté de l’effet obtenu. Le caractère de cette peintre lui plaisait beaucoup. Ses réactions colériques, rares mais intenses, le fascinaient.
— Je vous croyais en vacances – elle hésita quelques secondes. Pourquoi faites-vous cela ? l’interrogea-t-elle toujours agressive.
Il rit de bon cœur, puis lui fournit l’explication.
— L’âme des gens se lit dans les regards sincères. Vous êtes trop bien éduquée pour me la dévoiler volontairement. Il faut donc vous surprendre.
Un long silence suivit, pendant lequel ils se regardèrent fixement, puis Dimitri Polak désigna le tableau en donnant un coup de menton.
— Votre œuvre est achevée Mademoiselle. Vos fignolages n’ont pas d’intérêt à mes yeux. Le tableau est tel que je l’imaginais lorsque je vous ai passé commande.
Vanille Veilleur ne pouvait pas contester. Toutefois, cela la dérangeait de le reconnaître. Elle aurait souhaité ne jamais terminer cette commande et rester à jamais dans cette ambiance monumentale et stimulante. Vanille fut sortie de cette pensée par la voix de Dimitri.
— Descendez de là. Je vous offre le café.

Attendant maintenant sa collation, installée dans l’un des grands fauteuils en cuir capitonné situé dans le chœur, elle regardait le décor en silence. Quelles richesses exposées sous ses yeux ! La rénovation du bâtiment se révélait être de très bon goût. Une partie de la nef et des bas-côtés avait été meublée de hauts rayonnages en chêne massif accueillant une très belle bibliothèque privée. Les bras et le croisée du transept étaient aménagés en pièce de vie de type loft tandis que le chœur servait de salon et de bar tout autant que de salle de lecture. Le mobilier de bois, de cuivre et de cuir égalait l’esthétique et le lustre des plus majestueux pubs de Londres.

Revenant chargé d’un plateau, Dimitri Polak engagea la conversation :
— Vous êtes curieuse. Toutefois, vous ne m’avez toujours pas posé la question qui vous brûle les lèvres : comment un photo-reporter a-t-il pu se payer tout cela ?
— Je n’ai pas osé aborder ce sujet, admit la jeune peintre, tout comme je n’ai pas compris l’intérêt de peindre avec une telle minutie ce que vous possédez déjà en photographie.
— J’ai l’intention de vous passer une sorte de commande complémentaire dit l’homme sans la regarder, donnant ainsi l’impression qu’il esquivait le sujet.
— Qui est la femme immobile au premier plan ? insista Vanille. Elle ne semble pas poser pour la photo. Accordez-vous une importance particulière à sa présence ?
— Cette personne paraît tout à fait réelle grâce à vous, dit-il prenant un air sérieux. C’est une toile en quasi trompe-l’œil. Il ne manque que l’ambiance sonore du Grand Central Terminal de New York pour se sentir aspiré par le mouvement de la foule. D’ailleurs, savez-vous que j’ai fait sonoriser ce lieu à cet effet ? ajouta-t-il fièrement.
— Comment appellerez-vous cette toile, Monsieur Polak ?
— Jour de départs me semble être assez banal mais fort à propos, répondit-il après un moment de réflexion, tout en faisant une moue indiquant le peu d’importance qu’il accordait à ce détail. Êtes-vous guidée par les muses, Mademoiselle Veilleur ? reprit-il.
Vanille resta sans mot dire. Les muses et autres déesses de l’inspiration étaient une notion assez ringarde. Les jeunes artistes n’y prêtaient plus guère d’attention. Que lui dire sans le blesser ?
— En tant que photographe, je suis longtemps resté septique quant à leur existence, reprit-il. Je pensais ne pas avoir de muse, car après tout, ai-je jamais eu besoin d’inspiration ? Le photographe se contente des scènes que la vie lui apporte. Il lui suffit donc d’une intuition fugace pour capturer l’instant. D’une certaine manière, le photographe a la vie facile. Il appuie sur le déclencheur et c’est déjà fini. Bien sûr, il lui faut du talent pour le cadrage et l’exposition. Mais cela s’apprend, voire, se rectifie techniquement après coup. Par opposition, le peintre choisit la difficulté, et consacre à son œuvre un temps infini. Les tableaux naissent laborieusement. Le peintre fait littéralement don d’une partie non négligeable de sa vie à ce qu’il crée.

Vanille arrêta ainsi son récit de la nuit du drame, les yeux encore dans le vague, pleins d’émotions. C’est alors qu’elle fixa l’inspecteur droit dans les yeux et précisa :
— ... puis nous avons continué à disserter sur diverses notions de philosophie et d’histoire de l’art. Rien de plus que du très banal lorsque deux artistes se rencontrent. Je suis partie d’ici vers dix-neuf heures pour rejoindre un ami dans un bar de la grand place de Tournai.
— Et cet ami témoigne en ce sens, ainsi que le barman. Nous avons vérifié. Vous l’avez trouvé gisant face au tableau le lendemain matin. L’inspecteur soupira. Restez ici, à ma disposition. Je vais de nouveau observer les lieux.

Il referma doucement son carnet puis leva le regard vers la voûte, incapable de ne pas s’abandonner à l’admiration de ce logement étrange et majestueux. Vanille resta dans le fauteuil et songea à ce que Dimitri et elle s’étaient réellement dit par la suite. En tant que Française, elle ne reconnaissait pas tout à fait l’autorité de cet inspecteur de sa Majesté le Roi des Belges et ne souhaitait de toute façon pas dévoiler la discussion très intime d’avant son départ. Où en était-elle restée de son récit ? Ah ! Oui.

— ... Le peintre fait littéralement don d’une partie non négligeable de sa vie à l’œuvre qu’il crée.
— Je l’admets. Toutefois, où souhaitez-vous en venir, Dimitri ?
— Le temps ! C’est le temps qui me fascine dans les tableaux. D’ailleurs, ne vous êtes vous jamais demandé ce qu’il y avait après la mort ? s’emporta, enthousiaste, le mécène.
Elle eut à peine le temps d’entamer une réponse gênée que le photo-reporter reprit, inspiré par le sujet.
— L’interrogation est tout à fait mal posée. C’est pourquoi tant de gens se fourvoient en tentant d’y trouver une solution. Il faudrait plutôt percevoir la mort comme un infini ralenti dans lequel le défunt se fige au regard des vivants. Un tableau immortalise l’instant tout en conservant une certaine viscosité temporelle termina-t-il.
Vanille commençait à trouver tout ceci trop décalé et trop décousu pour elle. La discussion devenait malsaine. À la limite du mystique. Elle détestait ce genre de situation.
— Je ne perçois rien de tout cela quand je peins, Dimitri, expliqua Vanille. Je prends juste plaisir à exercer mon art. Vous philosophez beaucoup trop sur un sujet hasardeux qui n’en vaut peut-être pas la peine.
Dimitri Polak ne fut pas vexé de cette opinion qui le fit rire un long moment. Comprenant qu’il était allé trop loin et qu’il devenait étrange, voire inquiétant aux yeux de la jeune femme, il entreprit de répondre enfin aux questions restées en suspens. Il sortit alors une enveloppe d’un des tiroirs de la table basse. Il étala un ensemble de clichés sous le nez de Vanille.
— Vous voulez comprendre pourquoi tout ceci. Alors regardez ces prises de vues. Elles proviennent des quatre coins du monde. Certaines datent du vingtième siècle. Les plus récentes sont de l’année dernière. Que constatez-vous ? Attention ! Je ne vous octroie le droit qu’à une unique réponse.
Vanille se pencha sur les documents. Indéniablement, ces tirages étaient d’une grande qualité. Il s’agissait de photographies très esthétiques représentant des gares, des trains et des voyageurs. La jeune femme passa en revue l’ensemble des prises de vue, longuement, en observant le moindre détail. Le reporter avait chaque fois utilisé un temps de pose long, immortalisant ainsi le mouvement de la foule. Il s’agissait de terminus parisiens, de la gare d’Anvers, de celles de Tokyo, San Diego, Chicago, Bâle, Saint-Pétersbourg, etc.
Alors qu’elle passait cette imposante série en revue, elle s’aperçut d’une évidence. Son cœur s’emballa. Invariablement, au premier plan ou au fond de l’image, une jeune femme immobile attendait. Elle était brune plutôt petite et menue, aux cheveux mi-longs. Ses yeux d’un regard intense arboraient une expression indéfinissable. D’une photo à l’autre, elle ne vieillissait aucunement malgré les années séparant chacune des prises de vue. Vanille releva le regard et ancra ses yeux dans ceux de Dimitri.
— Qui est-elle ? dit-il. Je me suis posé la question une trentaine d’années. Un fantôme ? Une muse ? Un ange ? Ma conscience ? La personnification d’un regret ? Elle est invariablement présente dès que je fais emploi d’un temps de pose long. Elle ne change jamais d’attitude. Son regard est une mer dans laquelle on se perdrait aisément.
— J’en ai la chair de poule. Ne vous amuseriez-vous pas de moi ? demanda Vanille, hésitante.
— Quel en serait mon intérêt ? Que vous partiez d’ici en me pensant totalement fou ?
Vanille en avait la larme à l’œil. Tout ceci était énigmatique. La situation devenait irrationnelle. Intuitive, elle avait pourtant acquis la certitude que Dimitri était sincère.
Le photographe se pencha vers la table basse, fit glisser un tirage des années quatre-vingt et tapota sur la table pour la désigner.
— C’est la seule photographie en pose longue que j’ai publiée. Un photographe examine dans le détail le résultat de ses développements. Je me suis donc rapidement aperçu de sa présence. J’en ai rapidement conclu qu’elle était là pour moi. Uniquement pour moi. Je photographiais donc de plus belle espérant en savoir davantage sur cette personne, et ne publiait pour survivre que des prises de vue fort banales à mes yeux. En tout cas, aucune pose longue.
— Mais, qui est-elle ? s’exclama Vanille sans pouvoir maîtriser tout à fait l’intonation de sa voix.
— Qu’importe. Cela fait au moins trente années qu’elle – il hésita – vit à mes côtés. Est-ce pour cela que je suis resté célibataire ? Peut-être. Ses yeux et la profondeur de son regard me fascinent. Je suis tombé sous le charme. J’en suis venu à me demander ce qu’elle pouvait bien percevoir de moi. Me voit-elle ? Est-elle assise à côté de nous à suivre notre conversation. J’aime à penser que oui.
— Il est pourtant impossible de définir son expression, argumenta Vanille. Vous ne pouvez connaître ses sentiments, ni même ses intentions.
— Je me suis forgé la conviction qu’elle était mon âme sœur. Ne me demandez pas comment je suis arrivé à cette conclusion. Je ne saurais vous l’expliquer. J’en suis persuadé. C’est tout.
Il y eut un long blanc puis Dimitri reprit la parole tout en vérifiant sa montre :
— Mais, ne sommes-nous pas mardi ? Votre amie ne vous attend-elle pas comme à l’accoutumée ?
Vanille se rappela alors son rendez-vous, imita Dimitri en regardant sa montre, puis se leva en répondant :
— En effet, je suis très en retard. J’en suis gênée, mais je vais devoir vous laisser. Cela ne se fait pas de partir comme cela, en pleine conversation.
— Allez vous amuser un peu entre personnes de votre âge. J’ai le sentiment que je vous ai un peu trop chargé les neurones aujourd’hui.
Elle ne s’éternisa donc pas et se dirigea vers le porche du monument après avoir ramassé son sac.

Ce n’était que le lendemain matin, à son arrivée, qu’elle avait trouvé le corps sans vie de Dimitri Polak. Dans un premier temps, elle le crut endormi dans un fauteuil qu’il avait installé face au tableau. L’échafaudage avait été repoussé afin de profiter pleinement de la vue. Des bruits de pas l’inquiétèrent d’abord, mais elle se rappela ensuite de ce que Dimitri Polak avait évoqué la veille :
— Il ne manque que l’ambiance sonore du Grand Central Terminal de New York pour se sentir aspiré par le mouvement de la foule.
Ne parvenant pas à le réveiller elle avait appelé les secours. En les attendant, elle remarqua un mot à son intention posée sur le torse de Dimitri. Celui-ci était succinct : « Je pars en voyage, prenez grand soin du tableau. » Quand les secours arrivèrent, tout était trouble autour d’elle. Elle pleurait à chaudes larmes.

L’inspecteur principal la sortit de nouveau de ses rêveries. Elle le regarda, compris qu’il lui disait quelque chose tout en pointant du doigt la toile qu’elle avait peinte. Vanille ne répondant pas à son interrogation, il redit plus distinctement :
— Ne serait-ce pas M. Polak que vous avez représenté près de la grande horloge, au fond de ce hall de gare ?
Quelle sottise était-il en train de dire ? Ne comprenant pas ce dont il parlait, Vanille se leva et marcha assez rapidement pour examiner le tableau. Sa surprise fut de taille lorsqu’elle vit Dimitri, en second plan, observant à bonne distance la mystérieuse inconnue. Un grand frisson la parcourut. Elle resta interdite un long moment, la bouche ouverte.
— Au fait, cette femme pique ma curiosité. Qui est-elle selon vous ?
Les lèvres de Vanille eurent quelque peine à bouger. Mais elle finit par donner une réponse intuitive venant du plus profond de son être :
— Une sirène. Elle marqua une longue pause. Une redoutable sirène. De celles qui attirent les voyageurs de manière à les pousser à leur perte.

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