Dernier round

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Je lis et J'écris. A part çà, il m'arrive de manger et de boire...

Image de Grand Prix - Printemps 2019
Image de Très très courts

L'atmosphère du Madison Square Garden est chargée d'une clameur sauvage. Les lieux transpirent une vapeur électrique qui galvanise la soif de sang des spectateurs. Dans les travées, les corps se désarticulent sous l'effet de l'excitation. Les membres expriment des torsions fantastiques, semblables aux attitudes fiévreuses que les incantations d'un pasteur provoquent sur ses ouailles.
La touffeur nocturne de juillet attise les instincts carnassiers du public qui exige un sacrifice afin de rassasier son fauve intérieur, sournoisement dissimulé sous le velours de la civilisation.
Ce soir, deux hommes s'affrontent sur le ring pour déterminer leur place respective dans le festin qu'attend l'assemblée de cannibales, la bave aux lèvres.
On sonne la neuvième reprise. Jeremy Grandt, champion du monde en titre, lance ses 96 kg sur Hector Diaz.
Durant sept reprises, Diaz a mené le combat grâce à ses esquives et ses contres foudroyants, mais depuis la huitième, il est acculé. Une riposte de Grandt a fracturé l'une de ses côtes. Il n'exhibe rien de la souffrance qui tenaille ses organes, malgré les palpitations térébrantes qui émoussent ses déplacements. Chaque inspiration le poignarde atrocement et cette souffrance limite la quantité d'oxygène qui abreuve ses muscles.
Par un effort prodigieux, il maintient sa posture, cherchant à exploiter la moindre faille pour achever le duel au plus vite. Vu son état, il sait qu'il n'atteindra pas le douzième round.
Or, un vétéran comme Grandt possède une intuition hors du commun : il flaire le doute qui attiédit les assauts de son rival. Ses yeux luisent d'une vitalité bestiale lorsqu'il accroît la vitesse de ses enchaînements afin d’asseoir sa domination.
Une combinaison féroce repousse Diaz dans un coin. Pris au piège, les poings du champion déferlent sur sa figure tuméfiée. Les gants de cuir claquent comme des fouets, lui lacèrent la peau. Sang et sueur éclaboussent les premiers rangs, déclenchant dans les gradins des exaltations meurtrières. Les abois de la foule se confondent en un effroyable hallali.
Brusquement, un visage familier surgit dans l'esprit vacillant du supplicié. La douleur morale surpasse tout à coup le misérable spectacle de sa douleur physique. Il refuse de perdre devant ces yeux inquiets. De toute sa rage, il s'oppose aux miroitements piteux qui affadiront ce regard-là, dès que son corps endormi aura épousé la poussière. Malgré la succession d'uppercuts brouillant ses perceptions, cette image ravive une ardeur décisive dans ses biceps flaccides.
Dans un sursaut pavlovien, Diaz soulève ses bras pour enlacer Grandt. Cette étreinte le protège momentanément des attaques de la brute. Grâce à ce stratagème, il récupère son souffle.
Des sifflets s'élèvent alors pour critiquer l'attitude de Simon West qui tarde à séparer les deux athlètes. Les corps des pugilistes sont tellement vissés l'un à l'autre que l'arbitre peine à les dissocier pour permettre à la confrontation de reprendre.
Lorsque West y parvient enfin, Grandt poursuit aussitôt son châtiment : jab, jab, direct du droit, crochet du gauche...
À bout de forces, la défense de Diaz ne résiste pas à la ténacité du champion : ses poings sont balayés par la fureur adverse. Désormais à découvert, une série de frappes puissantes lui fracasse la mâchoire.
Le temps d'un vertige, il se demande si ces yeux-là ont encore le courage de le regarder. Son martyre les a-t-il refermés pour de bon ? Au fond, il l'espère car son visage n'est plus qu'un masque de chairs boursouflées.
Adossé aux cordes, la violence ennemie transfigure le monde en un manège cruel, cependant qu'une syncope étouffe lentement sa conscience. Quoique ses sens se dissolvent progressivement, il ne s'effondre pas. Inconscient, il tient debout comme si ses jambes étaient dénuées de genoux.
Lorsque des huées le tirent finalement de sa léthargie, il croit halluciner en découvrant à ses pieds la silhouette inerte de son adversaire. Instinct de survie ? Réflexe reptilien ? Comment a-t-il fait ?
Cette vision le renverse dans un état profond d'hébétude. À la recherche d'une explication, il s'efforce de décrypter les physionomies grimaçantes qui fulminent dans les tribunes. Soudain, il chancelle comme un ivrogne sous l'effet d'un nouvel étourdissement. Pour lui épargner la chute, l'arbitre s'empresse de le recueillir dans ses bras. La main écorchée de West s'enroule délicatement autour de son cou. Les yeux rougis par les larmes, l'arbitre l'enlace de toutes ses forces.
— Allons-nous-en, lui murmure-t-il suavement à l'oreille avant d'embrasser ses lèvres mutilées.

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