DEPUIS LES TERRASSES

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Le café refroidit sur la table. Je fais des efforts pour apprécier. Pourtant, à chaque fois que je sens les volutes du liquide sombre fumer jusqu’à mes narines, j’ai envie de vomir. Alors je le laisse refroidir sur le bord de la table à laquelle je suis installée. Finalement, c’est devenu une petite routine pour moi. Je choisis toujours une terrasse où il y a beaucoup de passage. C’est ça qui importe le plus quand je dois choisir où je vais m’installer. Peu importe que je n’aime pas le café, les gens de toute manière ne s’en aperçoivent pas. Je m’assieds là, et je n’ai pas à feindre d’être occupée. Ça me rassure de ne pas avoir à faire semblant. Contrairement aux six jours restants de la semaine.
Je marche dans la ville, je prends le temps de déguster chaque pas sur ce bitume qui ne mène à rien. Et je trouve un plaisir délectable à n’éprouver le désir de n’aller nulle part. Ce désir innommable m’amène toujours à une terrasse de café. Quand il y a du soleil, c’est mieux. J’appelle le serveur, je dis « un café, s’il-vous-plaît ». Parfois, quand il oublie le sucre et fait mine d’aller le chercher, je le retiens et je dis « merci, je le bois noir. » Je suis sûre que si j’aimais le café, je le boirais noir. J’adore regarder les gens vaquer à leurs occupations. Ils ont le pas pressé des personnes qui vont quelque part. Et ils vont tous quelque part.

Il y a ces hommes en costume, avec leur petite mallette en cuir qui courent à leur rendez-vous. Ils sont propres sur eux. Il n’y a rien qui dépasse. Le genre d’hommes qui empestent un parfum d’orgueil précédant toujours leur arrivée dans un lieu. Ça doit être des hommes qui ont des délires sexuels sadomasochistes. Les gens comme ça, dont on voit le pli du repassage sur le col de la chemise, et dont la mèche de cheveux préfrontale ondule en une vague parfaite ont quelque chose à cacher. Je suis sûre qu’ils aiment être dominés. Leur cravate impeccablement nouée durant la journée devient l’instrument de leur jouissive strangulation pendant la nuit. Ils éjaculent sur leur petite vie insignifiante dans le secret gardé d’une chambre d’hôtel payée à l’heure. Officiellement ils ont un dossier sur lequel ils doivent travailler encore un peu. Oui ma chérie, je serai rentré avant 23H, fais un bisou aux enfants, pendant qu’ils reboutonnent la braguette de leur pantalon. Voilà la vacuité de leur existence qui leur semble être l’accomplissement ultime. Parfois, j’ai envie de me lever de ma table et de les intercepter. Je me planterais devant eux et je leur prendrais la tête dans mes mains. Je leur demanderais si c’est à ça qu’ils rêvaient quand ils avaient 9 ans. Ils ne m’écouteraient pas. Alors je laisse ces silhouettes fuyantes s’évanouir vers l’absence d’où elles viennent.

Parfois, je jette un coup d’œil bref vers le coin de la rue à droite. Un œil inquisiteur. Comme si j’attendais quelqu’un. Ça me donne une certaine contenance. J’ai remarqué qu’il y a d’autres personnes attablées en terrasse, comme moi, qui me regardent de temps en temps. Je m’amuse à être quelqu’un d’autre. Je prends mon téléphone, et m’invente des conversations téléphoniques de tous ressorts. Je suis parfois une femme qui fustige un employé incompétent, une femme qui attend un homme, une femme qui réserve un hôtel à Prague pour le week-end pour elle et son mari, une femme qui conseille une amie en matière de bons restaurants dans le quartier. Le sujet n’a pas tant d’importance. Ce que j’aime c’est me mettre à la place des femmes que j’aurais pu être. Je ris, je parle fort, je m’exclame, je m’esclaffe, je glousse, je houspille. Et les gens n’y voient que du feu que ce n’est que du vent. Ils croient vraiment que c’est moi. Qu’il y a quelqu’un au bout du fil. Ça me donne un sentiment de satisfaction de pouvoir les berner si facilement. Il suffit d’une terrasse et d’un café qui refroidit sur le bord d’une table pour être qui l’on veut.

Parmi ces anonymes que j’aime à observer, il y a aussi les adolescents qui désertent le lycée à la fin de la journée. Je les vois à l’orée d’une vie dont ils n’ont aucune idée, dont ils ne décèlent aucune des escroqueries. Ils croient que la vie leur est due, qu’elle sera une terre promise. Ils trimballent dans leur démarche leur mépris du monde et leur ignorance. Je les envie d’être si naïfs. Je ne me rappelle pas bien si, moi aussi, j’étais comme ça. Je ne sais plus très bien. En y songeant, je n’étais pas l’adolescente affublée en toute circonstance de sa grappe de copines.
Non, tous ces jeux d’apparence ne m’intéressaient pas. Je préférais rentrer chez moi et regarder des films en mangeant une tartine beurrée avec de la confiture d’abricot trempée dans du lait. Quand le week-end arrivait et que je m’étais promis une série de films croustillants sélectionnés en fonction de mon humeur, ma mère se plantait devant moi et me disait « mais qu’est-ce que tu fous encore accrochée à ton canapé ? Sors un peu voir tes amies, aère-toi nom de dieu ! ». Je crois que je lui faisais de la peine. Qu’elle avait pitié que sa fille préfère passer ses week-ends à regarder des films à la télé plutôt qu’à empoigner la vie fougueusement en bafouant l’autorité parentale comme le font les adolescents normaux. Je ne voulais pas la contrarier. Parfois, pour lui faire plaisir je prenais mon manteau et je sortais. Alors j’allais au cinéma. Quand je rentrais, je trouvais ma mère assise dans la cuisine sondant intensément le fond de son verre de rosé. Il devait s’y passer des choses intéressantes puisque c’était chez elle une habitude de s’adonner à ce rituel. Avec un sourire feignant la malice, elle disait « alors, vous vous êtes bien amusées ? », je répondais que oui et j’allais me coucher. C’étaient des temps d’insouciance où je n’avais pas à m’embêter avec autre chose que les devoirs à rendre ou de nouveaux films à découvrir.

Je travaille dans un cinéma. Je vends du pop-corn à des familles recomposées qui pensent que le mais soufflé partagé devant un film lamentable sera le terreau fertile de leur foyer reconstitué. Il y a aussi de jeunes amoureux qui arrivent en se tenant la main, et qui une fois installés dans la salle obscure procèdent à un échange de fluide salivaire ininterrompu, ce jusqu’à ce que les lumières se rallument. Les gens qui vont au cinéma n’ont aucun savoir-vivre. Personne d’autre que moi ne semble s’en offusquer.

Parfois, je me demande si ce n’est pas moi qui suis inadaptée au monde dans lequel je vis. Chaque jour qui passe me laisse un peu plus déconcertée sur la nature du pacte social. Assise à ma table de café ou derrière mon comptoir d’hôtesse, regarder toute cette vie qui grouille ne m’informe pas davantage sur la raison de se lever le matin que les gens se trouvent. Et moi... j’emploie mon existence à les considérer pour les comprendre. Un jour ou l’autre, je vais finir par comprendre. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours autant aimé les films. Ils traitent des Hommes, de leurs sentiments, de leurs états d’âme. Je sais bien que ce n’est que de la fiction. Mais il y a forcément un fond de vérité, sinon les producteurs n’investiraient pas un kopek dedans, c’est sûr. Il faut que les gens puissent se reconnaître dans ce qu’ils voient. Ce n’est pas mon cas mais on ne peut pas dire que je fasse office de généralité. Ce que je préfère, c’est me mettre à la place des protagonistes. Je vis à travers eux un destin qui n’est pas le mien mais que je m’approprie le temps de la projection comme si ma vie en dépendait. C’est incroyable comme les gens peuvent faire de mauvais choix dans les films. Alors, quand je me mets dans leur peau, je me dis que j’aurais fait mieux qu’eux. A moi seule, j’aurais fait dévier l’histoire entière. Il n’y aurait sans doute pas eu de film, mais au moins ils auraient été heureux. Car je suis convaincue que les personnages de fiction existent indépendamment du support sur lequel on les a cloués. Ça me fait de la peine pour eux. Est-ce que les auteurs ont bien conscience de ça ? Que les personnages qui ont émané de leur imagination sont peut-être prostrés quelque part dans une dimension parallèle où ils ressassent les mauvais choix qu’on a fait sciemment à leur place ? C’est une position injuste. Il m’arrive parfois de leur rendre visite en pensée. Simplement pour leur tenir compagnie. Je sais que tout cela a l’air absurde mais je me sens plus proche de ces gens qui n’existent pas. Eux ne me jugent pas, ils ne me portent pas préjudice. C’est pour ça que je les aime mieux que les autres.

Le serveur vient me demander de régler mon café. Je sors mon porte-monnaie que je possède depuis plus de quinze ans, qu’une tante m’avait offert pour un anniversaire quelconque. J’en extraie une pièce de deux euros que je lui tends. Mes yeux croisent les siens. Ils sont marron clair strié d’or, et ne se sont toujours pas détournés de ma figure. Je sens mon cœur en chute libre de tyrolienne dans les gorges du Verdon. Il dit « Ce n’est pas bon ». C’est pour ça qu’il me regarde avec application. Evidemment. Je dis aux yeux marron clair que si le prix du café a augmenté dernièrement, il serait peut-être judicieux de l’inscrire sur l’ardoise pour en avertir les clients. Il sourit. Il me désigne du menton la tasse intacte et réplique « Non, je veux dire : votre café, vous ne le buvez pas ? ». Ce à quoi je lui réponds que non, je n’aime pas ça. Il opère un agencement oblique de sourcils, qui visiblement manifestent son incompréhension. Je pourrais me lancer dans un dithyrambe, je pourrais justifier ce mystère, mais à quoi bon lui expliquer mon imposture puisque c’est l’imposture de toute une vie qui s’essouffle sur le rebord de la table. Je n’ai pas besoin en plus qu’un serveur vienne faire semblant de s’y intéresser pour ensuite me l’agiter sous le nez. Je m’efforce de peindre un sourire sur mon visage, je ne veux quand même pas avoir l’air d’une peau de vache. Après l’avoir remercié, je me lève et pars pour nulle part. Ma destination préférée.
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