Départ en vacances

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Oh mais quel branle-bas de combat ! Que se passe-t-il ? Deux valises, un parasol, deux VTT et une glacière sont déjà entassés dans le coffre. La voiture doit avoir le châssis qui racle le bitume, car je l'entends protester vigoureusement, de toute la force de ses circuits imprimés. Pauvre tacot, mais personne ne t'entend !
Ah oui j'y suis, c'est aujourd'hui le grand départ ! Mon propriétaire emmène sa collègue de travail en vacances, ou en co-voiturage, je n'ai pas bien compris. (c'est à la mode, parait-il)

Tiens donc, la voila justement. Elle est déjà installée sur le siège passager, et a déplié une grande carte routière devant elle. Si je n'étais pas intrigué par la mystérieuse passagère, je m'offusquerais de la présence de cette carte !
Je n'aperçois que le haut de sa tête (elle est brune chocolat. J'aime les brunes) et ses longs doigts aux ongles parfaits. D'où je suis, je ne vois guère ses jambes, mais je les imagine longues et fines.

Le visage d'Armand, mon propriétaire, apparaît en gros plan dans mon champ de vision. Il triture mes boutons sans ménagement (aïe ! doucement, j'ai l'écran fragile !) et ajuste les paramètres.

"Bienvenue, entrez votre destination." déclarai-je de ma voix la plus mélodieuse.
Oh, comme j'aimerais pouvoir dire "s'il vous plaît", parfois ! mais ma programmation m'interdit d'être poli !
"Et c'est parti pour Lacanau ! chantonne Armand. Laisse tomber la carte, Corinne, mon GPS est infaillible !"

L'intéressée baisse la carte, et oh ! mille cathodes ! Je tombe amoureux immédiatement !!
Elle est belle ! Elle a de grand yeux bleus, le visage fin et un sourire ! oh un sourire incroyable !
Corinne ? mais c'est quoi ce prénom ??

Mais je n'ai point le temps de m'attarder pour l'instant. Je dois commencer mon travail !

"Il est 8 heures 37, annonçai-je. Départ Marly, arrivée Lacanau. Distance estimée : 828 kilomètres.
Tournez à droite, et au rond-point, prenez la deuxième sortie en direction de l'A2."

Pendant que j'égrène mes instructions, je dévore ma jolie passagère des yeux. Qu'elle est belle !
Elle me regarde parfois de ses yeux intelligents, oui elle doit être très intelligente, je le sais.
Le courant passe immédiatement entre nous, je le sens.

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9 heures 11
Elle sourit souvent à Armand, elle doit le trouver drôle. Mais ne le regarde pas, regarde moi, moi ! Corinne ! Prends-moi dans tes mains, j'ai l'écran très tactile, tu sais !

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10 heures 15
Je ne sais plus quoi faire. J'ai tout essayé. Elle n'a d'yeux que pour Armand !
Oh ma jolie Corinne !

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11 heures 22
De toutes façons, ce sont toutes les mêmes. Un instant susurrantes et mielleuses, et l'instant d'après, froides et indifférentes ! Traîtresses ! Vilaines ! Briseuses de dual core !

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12 heures 35
Pause déjeuner aux abords de Meung-sur-Loire.
Ils m'ont éteint. Je le savais, ah les traîtres. Je sais ce qu'ils font ! Ils "parlent ensemble". Ils "se lient". Ils font "plus ample connaissance".

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12 heures 55
J'ai eu une idée pendant qu'ils déjeunaient. Une idée machiavélique.
Les bouchons.
Y a forcément plein de bouchons quelque part. Comme ça, ils arriveront hyper en retard à destination, seront furieux l'un envers l'autre, et tout sera parfait !!!
D'ailleurs, je sais où il y en a. Des gros bouchons, des embouteillages énormes, de gigantesques ralentissements.
C'est sûr, ça ne peut que fonctionner !! Quel génie je suis !

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13 heures 32
Nous sommes bloqués quelque part entre Pétaouchnok et Trifouillis-les-oies. Des files de voitures derrière, des files de voitures devant. Des embouteillages interminables.
La voiture est à l'arrêt complet. Je bous d'impatience. Mais QUAND vont-ils commencer à se disputer ??

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14 heures 21
Ils ne disputent pas, bien au contraire. Ils papotent comme des adolescents. Cinéma, lectures, culture de bonsaïs... ils se découvrent plein de points communs !
Misère !! Mais qu'ai-je fait au grand Cloud pour mériter cela ??

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14 heures 38
J'ai eu une autre idée. Une idée encore plus machiavélique.
La voiture a encore protesté, mais je lui ai rabattu son caquet.
J'ai court-circuité la commande de la climatisation ! Aha ça vous en bouche un coin, hein ?
Comme ça, il va faire de plus en plus chaud dans l'habitacle, et il s'énerveront, et ils finiront par se crier dessus !! Ensuite, Corinne et moi pourrons vivre librement notre amour.
C'est sûr, ça ne peut que fonctionner !!

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15 heures 09
Il fait maintenant 28 degrés dans l'habitacle...
Patience....

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15 heures 45
Il fait 32 degrés... Corinne s'évente avec la carte et Armand est tout rouge. Mon plan se passe à merveille. Je suis un génie.

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16 heures 12
C'est bizarre. Armand a déboutonné son col et Corinne a retiré ses chaussures, mais ils ne crient pas. Elle a posé ses pieds sur le tableau de bord et agite ses jolis orteils en lançant des œillades à Armand. Lui, il lui sourit. Il a l'air heureux.
Les traîtres ! Attendez que je trouve une autre idée !!

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16 heures 33
J'ai une idée !! Je vais les perdre dans une campagne paumée, et Corinne sera furieuse envers Armand, et ensuite elle me reviendra. C'est sûr, ça ne peut que fonctionner !!
Ah quel génie je suis !

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16 heures 57
Je l'ai fait sortir de l'autoroute. Il n'y a vu que du feu, ce nigaud. Nous traversons maintenant le fin fond du Loir-et-Cher. Attends, je vais te faire passer par des bleds dont même moi ignore le nom !

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17 heures 22
Flûte, ça n'a pas fonctionné. Ils adorent la campagne, s'extasient en riant à chaque village que nous passons, "Oh la jolie petite église" ! Oh et là, c'est jour de marché !!" et photographient tout !! A tel point qu'il semblent avoir oublié Lacanau et ses plages sublimes !
Peste ! Non mais, je vous en ficherai du pittoresque, moi !! Attendez, je vais trouver une autre idée !

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17 heures 31
Ils ne semblent pas avoir prêté attention à mes trajets farfelus. Ils se dévorent des yeux, les vilains ! Et je ne sais même pas où nous sommes ! Une campagne perdue ! Personne devant, personne derrière !

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17 heures 52
C'est fini. Je me sens défaillir. Il ne me reste plus qu'à me laisser mourir de désespoir.
Armand a saisi dans sa main celle de Corinne et ne la lâche plus !

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18 heures 12
Y a un truc qui me bouche la vue. Je ne sais pas ce que c'est.
On dirait un morceau de tissu. Oui, c'est une étoffe blanche, fine et délicate. Il y a une petite étiquette avec des lettres dessus. Chantelle, 90 C.

Dans mon oreillette de circuits imprimés, j'entends la voiture qui, moqueuse, rit aux éclats.
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