Déluge

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En mars arrivèrent les pluies : abondantes et ininterrompues. Pendant plusieurs jours de suite. Le sol ne parvenait plus à absorber toute cette eau qui tombait drue. Les tonneaux placés sous les gouttières débordaient depuis longtemps. La cour n’était plus qu’une immense flaque et on ne distinguait même plus le chemin qui menait jusqu’à la maison. L’eau montait dangereusement. Rose habitait un village à la campagne. Tous les jeunes étaient partis vers la ville la plus proche. Seuls quelques récalcitrants de son âge y vivaient encore. Habituellement, ils s’entraidaient comme ils pouvaient. Mais, depuis quelques jours, chacun restait à l’abri chez soi en surveillant le ciel, impuissant devant la puissance des forces qui se déchaînaient.
Avec ce déluge, les chemins pour accéder jusqu’à elle étaient devenus impraticables. Au mieux boueux, au pire, submergés. Des branches gisaient à terre. Un vent de tempête avait déraciné des arbres. La route était dangereuse et impraticable, le paysage apocalyptique.

Aujourd’hui encore, le ciel noir déversait des flots vengeurs. La pluie continuait à tomber avec violence, pour le troisième jour de suite. Elle claquait sur les vitres et sur le toit de la verrière qui menaçait de rompre. La foudre tomba dans le champ du père Formiot. Rose, derrière sa fenêtre, vit une boule de feu descendre du ciel et rouler dans le champ. Le ciel en colère, assombri par de lourds nuages noirs, se déchira dans un bruit assourdissant. La boule explosa dans une clarté aveuglante faite de lumière et de feu. Ficelle et Crécelle, les deux chats, terrorisés, s’étaient réfugiés sous les couvertures. Les éclairs et le tonnerre avaient eu raison de leur courage et ils étaient partis se cacher en rampant. Cependant, Garance, son fidèle labrador noir, restait couché à ses pieds, le museau posé sur ses pattes antérieures. Il gémissait parfois et seuls ses yeux qui « roulaient » indiquaient son inquiétude.

Rose était installée dans son fauteuil roulant : elle se déplaçait de moins en moins souvent sur ses jambes. À 85 ans, elle savait que ses jours étaient comptés. Cela ne l’effrayait pas. Et puis, elle ne s’était jamais faite au départ soudain de Georges, son mari, dont la présence lui faisait cruellement défaut. Il s’en était allé par un après-midi d’été : installé dans son fauteuil pour une petite sieste, mais ne s’était jamais réveillé.

Depuis sa fenêtre, elle regardait, résignée, les éléments se déchaîner. Elle ne se souvenait pas avoir connu de tels déluges par le passé. Elle avait un peu froid : il n’y avait plus de chauffage et plus d’électricité non plus. Personne ne passerait aujourd’hui, se dit-elle, balayant du regard le paysage dévasté. La semaine dernière, encore, Monsieur le Maire était venu lui rendre visite pour la convaincre d’accepter la place qu’on lui proposait en maison de retraite. Mais elle n’avait rien voulu entendre. Peut-être aurait-elle dû accepter, se dit-elle en regardant avec inquiétude le ciel sombre et menaçant.

Ses chats venaient à tour de rôle se réfugier sur ses genoux, quémandant des caresses, la réchauffant un peu. L’eau gagnait tout doucement. Elle commençait à pénétrer sous la porte d’entrée. Les chats, méfiants, étaient partis se réfugier à l’étage. Bravement, Garance restait près d’elle, en gémissant d’inquiétude. À 15 h, il faisait aussi sombre qu’en début de soirée. Rose ferma doucement ses yeux et s’endormit sur son fauteuil.

Lorsqu’elle les ouvrit, la nuit était tombée. Était-ce l’aube qui allait se lever ou bien le soir qui obscurcissait le ciel toujours aussi tourmenté. Elle ne savait plus très bien... Elle n’avait pas faim. Elle ne sentait plus le froid. Elle ne ressentait plus rien qu’une profonde lassitude. Elle ferma les yeux.

La pluie, torrentielle, continuait à tomber en martelant la toiture, le vent claquait et emportait tout sur son passage, le ruisseau, habituellement si paisible, était sorti de son lit et, furieux, s’était transformé en torrent dévastateur arrachant et emportant pêle-mêle sur son passage rochers, troncs d’arbres, voitures... La vision était apocalyptique. Rose n’entendit pas le rotor de l’hélicoptère tourner un long moment au-dessus de sa maison, ni les deux secouristes se poser sur le toit, puis descendre jusqu’à elle en hurlant son prénom. Non ! Rose était partie retrouver Georges et la joie de leurs vingt ans.

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