5
min

Déjantées

164 lectures

27

Elle est arrivée un lundi matin de bonne heure et dès la première seconde, elle m’a déplu. Une grande bringue trop sûre d’elle. Son visage au teint pâle contrastait avec sa chevelure noir corbeau et ses petits yeux verts achevaient de lui donner un air de rapace.

Quand Anne ma meilleure amie et Agathe ma sœur aînée m’avaient dit avoir trouvé une personne pour s’occuper de moi, je pensais à une gentille dame, un peu rondelette et maternante ; pas un grand oiseau de proie dénué de compassion. Avec deux poignets cassés et une entorse à la cheville gauche, j’étais à la merci des autres ; cette situation me rendait vulnérable et je me sentais prête à exploser.

Après quelques mots échangés, la grande bringue a fini de m’achever :
- Eh ben dites donc, vous vous en souviendrez de votre séance séduction sur les pistes !

J’ai sursauté et murmuré :
- Mais comment vous savez ça ?
- Votre sœur m’a expliqué que vous aviez eu un accident de ski et dès que je vous ai vue, j’ai imaginé le scénario. Vous avez vraiment la tête de la fofolle prête à faire n’importe quoi en présence d’un beau moniteur de ski ! termina t-elle en éclatant de rire.
Je suis devenue rouge comme une tomate et ai maudit ma sœur. La grande bringue ne passerait que quelques heures ici et Anne et Agathe se débrouilleraient pour s’occuper de moi! Son assurance me faisait peur. Je lui ai fait signe d’aller ranger la cuisine et me suis engouffrée dans la chambre.

Elle avait pourtant raison cette grande bringue, c’est en voulant faire la maligne que je m’étais retrouvée dans cet état horrible de dépendance. Je ne pouvais repenser à ma chute sans rougir de honte. Imaginez un envol aérien au sommet d’une piste noire, sourire aux lèvres, cheveux au vent, qui s’achève quelques mètres plus loin, affalée dans la neige en hurlant de douleur ! Imaginez le fou-rire des copines et l’air narquois du bellâtre qui nous servait de guide ! Douleur, honte, envie de disparaître, la totale, en une fraction de seconde ! Je l’ai pourtant faite cette fameuse piste noire, saucissonnée dans une couverture et attachée sur un brancard tiré par deux sauveteurs à la carrure de déménageurs ; ils n’ont évité aucune bosse, ne m’ont pas jeté un seul regard pendant la descente et ont déchargé le colis à l’hôpital avec ces quelques mots à l’accueil : « Rien à signaler, la routine ». Après je ne sais plus, je crois que j’ai perdu connaissance.

« La tête de la fofolle», je ruminais ces mots en me regardant dans le miroir ! Scandaleux de traiter les personnes dépendantes de cette manière ; j’irais militer dans une association pour les défendre dès que je serais rétablie. Mais pour qui se prenait-elle! Je suis arrivée en clopinant dans la cuisine qu’elle avait méticuleusement rangée, prête à lui dire ma façon de penser. Elle ne m’en a pas laissé le temps !

- A la douche, a-t-elle crié d’une voix nasillarde fort désagréable.

Je suis restée tétanisée quelques secondes. Cette voix, ces mots ! Derrière la grande bringue se cachait la grosse Mariette ! Mes mains se sont mises à trembler, mon sang n’a fait qu’un tour !
Saisissant mon portable au vol, je me suis traînée aux toilettes et enfermée à double tour. Anne a immédiatement décroché.
- Tu dois venir immédiatement, la fille que vous m’avez envoyée, c’est la grosse Mariette !
- Mais enfin Alice, qu’est-ce que tu racontes ! a-t-elle soupiré d’un ton excédé.
- Je te jure, je l’ai reconnue !
- Reconnue ?
- Oui. Elle est mince et brune mais c’est quand même elle.
- Tu perds la boule ma pauvre Alice. Mariette était blonde et obèse !
- Crois-moi c’est elle. Elle a beaucoup maigri, c’est la mode de se faire couper l’estomac, elle a teint ses cheveux, mais j’ai reconnu sa voix et ses yeux perçants. Je t’en supplie, viens vite, elle veut me tuer sous la douche ! Elle tambourine comme une folle à la porte des toilettes.

Silence. Après une bonne minute, Anne a pris une toute petite voix, de celle qu’on prend pour s’adresser à un grand malade ou à un gosse débile :
- Ne bouge pas Alice, j’arrive.

Elle est arrivée très vite et son regard noir m’a signifié que je la dérangeais.
- C’est quoi ce cirque! a hurlé la grande bringue.
- Ce n’est pas grave, je vais vous expliquer, a répondu Anne dans un sourire forcé.

On s’est assises dans le canapé tandis que la grande restait debout face à nous. Je l’ai bien observée, elle ne ressemblait pas du tout à la grosse Mariette.
- Alice est fragile depuis son accident et tout lui fait un peu peur. En fait, elle vous a confondue avec une autre. Je vais vous raconter. Quand on était internes au lycée, une de nos camarades, une certaine Mariette, une vraie lèche-bottes, ne nous aimait pas car on était têtes de classe. On se méfiait d’elle et on se tenait à distance mais entre nous, les moqueries allaient bon train. Alice, qui a toujours eu beaucoup d’esprit, disait d’elle "Le jour de la distribution, la pauvre Mariette est restée derrière la porte!"

A peine avait-elle terminé sa phrase que je suis partie dans un fou rire incontrôlé, vite réfréné cependant, tant la grande et Anne avaient l’air courroucé.

- Quel rapport avec ma présence ici ? dit-elle en prenant de grands airs.
- Et bien voilà, reprit Anne. Un jour Alice et moi on a fait le mur pour aller à un concert. A notre retour le directeur nous attendait, la grosse Mariette avait cafté. On a été privées de sorties pendant trois mois et pour alourdir la punition, le directeur a fait en sorte qu’on ne soit jamais ensemble les fins de semaine où nous restions à l’internat. A partir de ce jour, on a préparé notre vengeance. Un soir, on a bloqué les robinets de la douche, poussé notre ennemie dans la cabine et on l’a laissée sous l’eau pendant au moins une heure. Jamais elle n’avait été aussi bien lavée ; car il faut le dire aussi, son hygiène laissait à désirer.

La grande bringue ne pipait mot et semblait ne rien comprendre.
- Quand vous avez parlé de douche, Alice qui, je le répète, est fragile en ce moment, a eu un flash et a cru que vous étiez la grosse Mariette venue pour se venger.
- Mais vous harceliez cette fille ! beugla la grande bringue.

Anne se leva d’un bond et à renfort de grands gestes répliqua:
- Tout de suite les grands mots ! Cette fille était sournoise, jalouse et nous empoisonnait la vie. Elle nous avait surnommée « les déjantées » et guettait le moindre de nos faux-pas pour nous faire punir. D’ailleurs qui a été traumatisée ? Alice, qui aujourd’hui encore repense à cette histoire ! Quant à la grosse Mariette, on ne sait ce qu’elle est devenue et je parierais fort qu’elle ne se souvient de rien, parce qu’en plus d’être moche, elle était un peu limitée.

J’en voulais un peu à Anne de raconter dans les moindres détails ce souvenir dont je n’étais pas fière, d’autant que j’étais maintenant persuadée que la grande bringue n’avait rien à voir avec Mariette. Dans un large sourire, Anne l’a remerciée en lui assurant que son aide serait la bienvenue dès le lendemain. La grande a pris son sac et est sortie, dubitative.

A peine la porte fermée, Anne, surexcitée, m’a fait son sermon.
- Alice il faut te reprendre immédiatement ! Cette fille vient pour t’aider parce que tu en as besoin et elle ne ressemble ni de loin ni de près à notre Mariette. Ta sœur et moi, on n’en peut plus ! La semaine dernière, tu as fait évacuer ton immeuble, déplacé pompiers et gendarmes sous prétexte qu’un colis piégé avait été déposé derrière ta porte ; le colis en question, c’était une commande de livres que tu avais effectuée un mois avant. Sans parler du fou rire déplacé qui t’a pris quand tu as vu tes livres. Oui je sais, tu trouvais la situation cocasse. Tu étais la seule ! Je passe sous silence ton obsession des maladies nosocomiales lors de ton séjour à l’hôpital et des excuses quotidiennes qu’on a dû Agathe et moi présenter au personnel! Si ça ne va pas mieux, il faut que tu passes un scanner de la tête!

Elle semblait épuisée et moi j’étais morte de honte.
- Je vais me reprendre ; je me sens déjà mieux ! Ne t’en fais pas.
Anne ne s’énervait que rarement et toujours notre amitié reprenait le dessus ; on s’est quittées apaisées. J’ai pensé à cette fille et m’en suis voulu de l’avoir surnommée « la grande bringue », mais une minute de honte est vite oubliée !
J’allais sortir sur la terrasse pour regarder Anne partir quand elle a surgi comme une folle dans l’appartement ; jamais je ne l’avais vue ainsi, regard paniqué et cheveux en bataille.
- C’est elle, c’est la grosse Mariette, elle a crevé deux pneus de ma voiture et puis regarde ! a-t-elle hurlé hystériquement.
J’ai pris le papier qu’elle me tendait : «Plus déjantées que jamais ! »
Je l’ai lu et relu, puis j’ai éclaté de rire.
- Anne, ce ne peut pas être Mariette, il n’y a pas de fautes d’orthographe !

Thèmes

Image de Nouvelles
27

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Vous êtes une écrivaine imprévisible. Et pour le plus grand plaisir des lecteurs. Que de personnages, de milieux, de sujets, de tons différents sont les vôtres. Et cette fois encore, je me suis laissé mener par votre sens du récit, votre drôlerie et surprendre par la chute (à la délicieuse ambiguïté).
J'ai moi-même tenté le cocktail drôlerie-ambiguïté avec «http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/mille-et-trois» (Mille... et trois !). L'avez-vous lu ?

·
Image de Axel Roitz
Axel Roitz · il y a
Un peu de paranoïa et une bonne dose d'humour ça ne fait jamais de mal...
·
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Merci!
·
Image de Sylvie Loy
Sylvie Loy · il y a
Quelle partie de rire !
Et le tout dans une écriture très agréable !

·
Image de Br'rn
Br'rn · il y a
Très drôle et en même temps féroce ! On se demande ce qu'elle est devenue, aujourd'hui la déjantée ? S'est-elle rangée de ses phobies ? A-t-elle finie en asile psychiatrique ou dans la peau d'une mère BCBG ? A suivre...
·
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci, à vous d'imaginer la suite! A bientôt.
·
Image de Prijgany
Prijgany · il y a
Irrésistiblement marrant !
·
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci, à bientôt!
·
Image de Nikita
Nikita · il y a
Quelle rigolade ! Merci Michèle
·
Image de Zaz
Zaz · il y a
Mon vote pour ces tendres déjantées :-))
Bisous
PS: le roman' le roman....il est pour quand? ☺

·
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Patience!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Bisous ma Zaz.
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Très drôle !
·
Image de Nana56
Nana56 · il y a
Histoire sympathique,un peu de légèreté ne fait pas de mal surtout si le style est fluide et naturel
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Quelle histoire de fous (pardon de folles !) mais elle m'a bien fait rigoler ! :-)
·